Alors que le Titanic sombrait dans l’Atlantique Nord, un simple boulanger britannique a survécu dans l’eau glacée d’une manière totalement improbable.
Son nom : Charles Joughin. Ce maître-boulanger anglais du Titanic a laissé derrière lui l’un des récits les plus étonnants du drame de 1912. Comme le raconte le site d’actualité historique américain All That’s Interesting, il a passé de longues minutes dans l’eau glaciale après avoir bu de l’alcool, avant d’être repêché quasiment indemne.
Un boulanger anglais à bord du paquebot de tous les records
Charles Joughin naît en 1878 à Birkenhead, en Angleterre, en face de Liverpool. Très jeune, il choisit la mer, suivant deux de ses frères engagés dans la Royal Navy, l’équivalent de la Marine nationale française au Royaume-Uni. Dès 11 ans, il travaille déjà à bord de navires marchands.
Sa carrière le mène ensuite sur le RMS Olympic, le sister-ship du Titanic, exploité lui aussi par la compagnie britannique White Star Line. Quand le Titanic est mis en service en 1912, il est nommé chef boulanger du paquebot. Il dirige alors une équipe de 13 hommes chargés de nourrir les passagers et l’équipage sur un navire qui compte plus de 2 200 personnes.
Au printemps 1912, il quitte sa femme et ses deux enfants pour se rendre d’abord à Belfast, en Irlande du Nord, puis à Southampton, dans le sud de l’Angleterre, pour la traversée inaugurale vers New York. Le Titanic appareille le 10 avril 1912 avec à son bord ce personnel nombreux, dont Joughin fait partie.
La nuit du naufrage : du pain pour les canots et des femmes jetées de force à bord
Dans la nuit du 14 au 15 avril 1912, alors qu’il dort dans sa couchette, Charles Joughin sent un choc. “J’ai ressenti la secousse et je me suis immédiatement levé”, témoignera-t-il quelques semaines plus tard devant la commission d’enquête britannique sur le naufrage.
Très vite, il se met au travail. Sa mission : fournir du pain pour les canots de sauvetage, afin de prévoir des vivres pour ceux qui quitteront le navire. Il affirme avoir envoyé ses 13 hommes au pont supérieur, chacun portant quatre pains, soit environ 40 livres (près de 18 kilos) de pain par personne, d’après son estimation.
Environ une heure après la collision avec l’iceberg, il monte lui-même sur le pont. On lui assigne le commandement du canot numéro 10. Il aide alors un officier à embarquer des passagers. Selon son récit, le canot ne se remplit pas immédiatement, les femmes hésitant à y monter. “Nous l’avons rempli à moitié, puis nous avons eu du mal à trouver des dames pour y monter”, expliquera-t-il. Certaines affirment se sentir “plus en sécurité” sur le navire que dans un petit canot suspendu au-dessus de la mer noire.
Face à cette résistance, Joughin passe à une méthode brutale : il dit avoir jeté de force des femmes et des enfants dans le canot pour les sauver malgré elles. Lorsque celui-ci est enfin bien rempli, il attend l’ordre de prendre sa place à bord, puisqu’il est censé en être le responsable. L’ordre ne vient pas.
Interrogé plus tard sur sa décision de ne pas embarquer de lui-même, il répond : “J’aurais donné le mauvais exemple si j’avais sauté dans le canot. Aucun des hommes n’avait envie d’y monter.” Il reste donc sur le Titanic pendant que le canot 10 s’éloigne.
Le “petit verre de liqueur” avant la chute dans l’Atlantique
Après le départ du canot dont il devait être responsable, Charles Joughin retourne à sa cabine. Là, il boit ce qu’il décrit comme “un petit verre de liqueur”. Questionné ensuite, il précise qu’il s’agit de “spiritueux” et qu’il en avale un “demi-verre à moutarde”, soit une quantité non négligeable d’alcool fort.
Lors de l’enquête officielle, un représentant légal estime que ce verre d’alcool a “beaucoup contribué” à lui sauver la vie dans l’eau glaciale.
Quand il remonte sur le pont, tous les canots sont partis. Le paquebot s’enfonce progressivement. Joughin commence alors à jeter des chaises longues par-dessus bord, espérant qu’elles serviront de flotteurs aux naufragés qui tomberont à l’eau.
Il rejoint ensuite le garde-manger pour boire de l’eau. À ce moment, il entend un grand “craquement”, comme si “quelque chose avait cédé”, suivi d’un “grondement au-dessus de lui”. Il s’agit vraisemblablement du moment où le Titanic se brise en deux.
Il remonte sur le pont arrière, fortement incliné. Il ne voit plus personne autour de lui. Il enjambe alors le garde-corps tout au bout de la poupe et s’y accroche tandis que le navire continue de piquer vers le fond.
Dernier à quitter le Titanic, premier miracle de la nuit
D’après son propre témoignage, Charles Joughin fait partie des tout derniers, voire du tout dernier, à quitter physiquement le Titanic. Il reste accroché à la rambarde lorsque la poupe se dresse, puis le navire disparaît dans l’Atlantique Nord.
Il se retrouve alors dans une eau glaciale, à quelques degrés au-dessus de zéro, entouré d’autres victimes. Sur environ 1 500 personnes restées à bord sans canot, seules une quarantaine seront récupérées vivantes dans la mer. Les autres meurent noyées, blessées ou frappées d’hypothermie en quelques minutes.
Pourtant, Joughin reste conscient. Il affirme avoir nagé ou battu des jambes dans l’eau pendant environ deux heures. Des spécialistes jugent aujourd’hui ce délai très improbable dans une eau aussi froide, mais même une durée plus courte reste exceptionnelle.
À un moment, il aperçoit le canot pliable B, un petit bateau de secours renversé, sur lequel se tiennent déjà une vingtaine d’hommes. Il nage jusqu’à eux. Faute de place, il ne peut pas monter dessus. Il se contente de s’agripper au flanc, le haut du corps hors de l’eau, les jambes encore immergées.
Un peu plus tard, un autre canot de sauvetage s’approche. “Ils sont arrivés à une cinquantaine de mètres et ils ont crié qu’ils ne pouvaient prendre que dix personnes”, racontera-t-il. Il nage dans leur direction pour faire partie du groupe récupéré.
Il est finalement hissé à bord, puis transporté, comme les autres rescapés, sur le RMS Carpathia, le navire venu porter secours au Titanic. Son état surprend : “J’allais bien, à part les pieds”, dira-t-il. Ses pieds sont simplement gonflés.
Malgré une eau proche du gel, Charles Joughin ne souffre que de pieds enflés, alors que la plupart des naufragés meurent en quelques minutes.
L’alcool, vraiment responsable de sa survie ?
Depuis plus d’un siècle, un débat nourrit la légende du “boulanger ivre”: l’alcool qu’il a bu l’a-t-il aidé à survivre ? Les spécialistes rappellent que, d’ordinaire, l’alcool accélère au contraire la perte de chaleur du corps et augmente le risque d’hypothermie.
Dans le cas de Charles Joughin, plusieurs éléments ont sans doute joué :
l’alcool l’a peut-être aidé à rester calme, à éviter la panique et à économiser ses forces ;
il savait nager et a su se maintenir à flot en battant tranquillement des jambes ;
il a rapidement trouvé un appui flottant, le canot pliable B, qui a limité sa durée d’immersion complète ;
sa corpulence de boulanger, probablement solide, a pu lui fournir quelques réserves énergétiques.
Lui-même a indiqué ne pas avoir ressenti de froid intense tant qu’il se trouvait dans l’eau, sensation typique d’une certaine ivresse, mais aussi d’un début d’engourdissement. Ce n’est que dans le canot de sauvetage qu’il se rend compte de l’état de ses pieds.
Une vie en mer jusqu’à la fin et une trace dans le film Titanic
Malgré ce traumatisme, Charles Joughin ne renonce pas à la mer. Il continue à travailler sur des navires, notamment comme membre d’équipage sur des transports de troupes pendant la Seconde Guerre mondiale. Il s’éteint en 1956, à 78 ans, bien loin de l’Atlantique Nord de 1912.
Son histoire, elle, survit. Lors de l’enquête britannique, ses déclarations alimentent déjà la fascination pour les héroïsmes et les hasards de la nuit du naufrage. Avec le temps, son personnage devient presque une légende : celle du boulanger qui boit un verre, flottera dans l’eau glacée et s’en sortira, contre toute logique.
En 1997, le cinéma popularise encore davantage ce récit. Dans le film Titanic, réalisé par James Cameron, Charles Joughin est incarné par l’acteur Liam Tuohy. On le voit notamment boire à une flasque et s’accrocher au garde-corps près des personnages fictifs Jack et Rose, alors que le paquebot se cabre. Une scène coupée au montage le montre aussi sur le canot pliable renversé.
Que change l’histoire de Joughin pour un lecteur français ?
Pour un lecteur en France, ce récit rappelle la violence des naufrages en eau froide, qui concernent aussi les mers européennes. La Manche, la mer du Nord ou l’Atlantique au large de la Bretagne peuvent afficher des températures très basses, particulièrement dangereuses en cas de chute à la mer.
En France, la prévention des risques en mer relève notamment des Centres régionaux opérationnels de surveillance et de sauvetage (CROSS), de la Marine nationale et de la Société nationale de sauvetage en mer (SNSM), association qui intervient bénévolement au large des côtes. Leurs messages insistent sur quelques règles simples : porter un gilet de sauvetage adapté, signaler sa position, éviter l’alcool lorsqu’on se trouve sur un bateau ou en sport nautique.
Les spécialistes français rappellent aussi que, même pour un bon nageur, l’eau froide limite très vite les capacités physiques. On parle de “temps de survie” en situation d’hypothermie, qui se compte souvent en dizaines de minutes seulement. Le cas de Charles Joughin apparaît donc comme une exception, et non comme un modèle à suivre.
Hypothermie et noyade : ce que montre l’exemple du Titanic
La nuit du Titanic illustre aussi un principe bien connu des sauveteurs français : l’hypothermie tue souvent plus vite que la noyade dans les eaux très froides. Le corps perd rapidement sa chaleur, les muscles se tétanisent, la respiration se dérègle.
Température de l’eau
Effets typiques sur l’organisme
Environ 0 à 5 °C
Choc thermique, respiration difficile, perte de force en quelques minutes
Environ 10 °C
Fatigue rapide, baisse de coordination, risque d’hypothermie en moins d’une heure
Au-dessus de 20 °C
Risque d’hypothermie plus lent, mais noyade possible en cas d’épuisement
Le récit de Joughin, tel que rapporté par All That’s Interesting, reste donc une anomalie statistique très commentée, mais jamais érigée en méthode de survie.
Une histoire spectaculaire, mais pas une méthode à reproduire
L’épisode du “verre de liqueur” entretient une idée trompeuse : boire de l’alcool protégerait du froid. En réalité, l’alcool provoque une dilation des vaisseaux sanguins à la surface de la peau, donnant une impression de chaleur, tout en accélérant la perte de chaleur interne.
Dans les consignes de sécurité en mer en France comme en Grande-Bretagne, l’alcool est clairement présenté comme un facteur aggravant, et non comme un allié. Le cas de Charles Joughin, lui, combine des circonstances très particulières : un départ tardif du navire, un point d’appui flottant trouvé à temps, une relative maîtrise de ses mouvements malgré l’alcool et, sans doute, une part de chance difficile à quantifier.
Pour les spécialistes du Titanic comme pour les passionnés de l’histoire maritime, son parcours reste un cas d’école. Il illustre à la fois la brutalité d’un naufrage majeur et l’extraordinaire résistance de certains individus, dans des conditions où la plupart n’ont aucune chance de s’en sortir.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.