Le plus grand projet scientifique de la planète est dans le sud de la France et il vient de franchir un cap symbolique avec cette pièce de 1400 tonnes : ITER
Au cœur des Bouches-du-Rhône, un chantier nucléaire d’un genre unique vient de franchir une étape industrielle scrutée par la planète entière.
À Saint-Paul-lez-Durance, dans le sud de la France, le réacteur expérimental ITER vient de réussir une opération de levage hors norme, décrit Media24.fr, avec la mise en place d’un module de 1 400 tonnes au cœur de la future machine à fusion.
Une pièce de 1 400 tonnes posée après 30 heures de levage millimétré
Le mardi 28 juillet 2026 en fin d’après-midi, le sixième des neuf modules de secteur qui composeront la chambre à vide du tokamak ITER a été positionné dans son puits après près de 30 heures de manœuvre continue. Plus d’une centaine de personnes ont été mobilisées sur cette opération ultra sensible.
Avec ce sixième module, les deux tiers du cœur d’ITER sont désormais en place, un jalon industriel majeur pour le projet.
Cette pièce est désignée comme le module 1. À vide, elle pèse environ 1 000 tonnes. Une fois équipée de ses accessoires de levage et de ses poutres de stabilisation, la masse grimpe à 1 400 tonnes, soit l’équivalent d’une dizaine d’Airbus A320 suspendus dans le vide.
Le module embarque plusieurs éléments essentiels :
un secteur de la chambre à vide, ce « beignet » géant où sera confiné le plasma à 150 millions de degrés ;
deux bobines de champ toroïdal, des aimants supraconducteurs destinés à contrôler le plasma ;
des panneaux d’écran thermique chargés de limiter les échanges de chaleur ;
des dizaines de composants auxiliaires indispensables au fonctionnement de la machine.
Avant d’atteindre sa position finale, le module a dû être extrait de son outil de sous-assemblage, pivoté sur lui-même, déplacé à travers le hall d’assemblage, passé « à l’envers » à travers un mur épais, puis descendu lentement dans le puits. À tout moment, les marges étaient réduites à quelques millimètres entre des composants qui ne tolèrent aucune erreur.
Dans le plus grand centre de recherche en énergie d’Europe
ITER s’élève sur le site du CEA Cadarache, à environ quarante kilomètres au nord-est d’Aix-en-Provence. Ce centre, lancé en 1959 sous le général de Gaulle, est aujourd’hui présenté comme le plus grand centre européen de recherche et développement en énergie.
À l’intérieur du bâtiment d’assemblage, haut d’environ 80 mètres, la machine prend forme peu à peu. Les modules s’y assemblent comme les pièces d’une horloge géante de 23 000 tonnes, avec des tolérances proches de celles d’un mouvement de montre. Chaque déplacement, chaque soudure, chaque fixation est planifié et contrôlé à l’extrême.
ITER vise ce que ses promoteurs présentent comme « l’objectif énergétique ultime de l’humanité » : maîtriser la fusion nucléaire contrôlée, le processus à l’œuvre au cœur des étoiles.
L’étape franchie fin juillet est aussi symbolique parce qu’elle marque l’installation du dernier secteur de chambre à vide fabriqué en Corée du Sud. Les modules sud-coréens ouvrent et clôturent la part asiatique de ce puzzle industriel planétaire.
Un contrôle des données digne d’un centre spatial
Pour réussir ce levage, ITER s’appuie sur un contrôle en temps réel des données comparable à celui d’un centre de mission spatiale. Sur toute la durée de l’opération, une équipe d’ingénieurs surveille des dizaines de capteurs disséminés sur le module et sur ses équipements de levage.
Parmi ces instruments :
des jauges de contrainte, fixées par huit sur chaque tige de suspension des bobines ;
des cellules de charge sur les dispositifs de maintien temporaires ;
des capteurs laser contrôlant en continu les jeux entre composants ;
des capteurs d’inclinaison détectant tout basculement ;
des axes instrumentés pour analyser les efforts transmis.
Chaque capteur enregistre jusqu’à dix mesures par seconde, soit des millions de points de données comparés en temps réel à des modèles de calcul par éléments finis et aux relevés des précédents levages. Au moindre écart inattendu, l’opération est interrompue pour analyse.
« Beaucoup des phénomènes les plus importants qui se produisent lors du levage d’un module de secteur sont invisibles à l’œil nu. Quelqu’un doit toujours surveiller les chiffres », explique Jordi Utges, ingénieur mécanique chez le sous-traitant Arial Industries, qui a participé à toutes ces opérations.
Alessandro Vaccaro, ingénieur assemblage chez ITER, a développé des tableaux de bord dédiés à cette surveillance : « Améliorer la qualité des données est plus utile que d’en augmenter la quantité. Un tableau de bord ne consiste pas seulement à afficher des informations, il doit présenter les bonnes informations de manière à ce que l’opérateur les comprenne instantanément. »
Chaque nouveau levage permet d’affiner les modèles prédictifs et les procédures. Les équipes comparent systématiquement les données aux opérations précédentes afin d’ajuster les protocoles et de gagner en efficacité sans sacrifier la sécurité.
Où en est réellement la chambre à vide d’ITER ?
La chambre à vide d’ITER se compose de neuf secteurs, qui formeront à terme un tore continu, c’est-à-dire un anneau creux rappelant une chambre à air. Le plasma y sera confiné par de puissants champs magnétiques à des températures extrêmes, bien supérieures à celles du cœur du Soleil.
La fabrication des secteurs est partagée entre deux grands contributeurs : l’Union européenne via son agence Fusion for Energy (F4E) basée à Barcelone, et la Corée du Sud. Au 28 juillet 2026, la situation est la suivante :
Module de secteur
Pays de fabrication
Statut au 28 juillet 2026
Commentaire
Secteur n° 6
Corée du Sud
Installé (premier)
Début de la série des installations dans le puits
Secteur n° 7
Corée du Sud
Installé (deuxième)
Environ un tiers du circuit posé
Secteur n° 8
Corée du Sud
Installé (troisième)
Installation marquante après la période de crise
Secteur n° 4
Europe (F4E)
Installé (quatrième)
Premier secteur d’origine européenne
Secteur n° 5
Europe (F4E)
Installé (cinquième)
Cadence de pose confirmée
Secteur n° 1
Corée du Sud
Installé (sixième)
Deux tiers du cœur désormais en place
Secteur n° 2
Europe (F4E)
En pré-assemblage
Prochaine installation prévue avant fin 2026
Secteur n° 3
Europe (F4E)
En pré-assemblage
Pose annoncée pour 2027
Secteur n° 9
Europe (F4E)
En pré-assemblage
Dernier module à installer
Le sixième module tout juste installé boucle donc la partie sud-coréenne du tore. Les trois derniers secteurs, européens, feront l’objet de nouvelles grandes manœuvres jusqu’en 2027.
ITER, un consortium mondial… et un enjeu très français
ITER réunit 35 partenaires : l’Union européenne (dont la France), la Chine, l’Inde, le Japon, la Corée du Sud, la Russie et les États-Unis. L’Union européenne finance environ 45 % du coût global, la France assurant à elle seule une part significative de cet effort. Les autres partenaires se répartissent le reste.
La particularité du projet est son financement majoritairement « en nature ». Chaque membre fabrique dans ses propres usines des composants spécifiques – aimants, structures, systèmes de chauffage, instrumentation – puis les livre sur le site de Cadarache. Cette organisation peut sembler complexe, mais elle permet à chaque pays de développer sa propre filière industrielle de la fusion.
Pour la France, ITER est devenu un puissant levier industriel et un moteur d’emplois, en particulier en Provence-Alpes-Côte d’Azur.
Un rapport de l’INSEE a estimé à 6 600 le nombre d’emplois créés dans la région entre 2004 et 2014 grâce à l’écosystème ITER. De grands groupes français sont directement impliqués :
Framatome, engagé dans l’installation du tokamak au sein d’un consortium international ;
Vinci Construction Grands Projets, qui a construit le bâtiment principal ;
Assystem, impliqué via le consortium Momentum sur un contrat d’assistance à maîtrise d’ouvrage de 174 millions d’euros ;
CNIM, Bertin Technologies, Thales, GTM, Comex Nucléaire, Air Liquide et d’autres, fournisseurs de composants de haute technicité et de prestations d’ingénierie.
L’ensemble contribue à structurer en France une filière d’excellence sur la fusion et sur des technologies associées : cryogénie, supraconducteurs, robotique en milieu radioactif, matériaux avancés.
Quel horizon pour la fusion, et que signifie cette étape ?
Malgré ces avancées spectaculaires, la fusion reste en 2026 un pari à long terme. Le calendrier officiel d’ITER prévoit un premier plasma au milieu des années 2030, puis un fonctionnement en régime deutérium-tritium vers la fin de la décennie suivante. L’objectif affiché est d’atteindre un facteur de gain Q supérieur ou égal à 10, c’est-à-dire produire au moins dix fois plus d’énergie que celle injectée dans le plasma.
En parallèle, des acteurs privés accélèrent. Des entreprises américaines annoncent leurs propres démonstrateurs et parlent déjà de réacteurs commerciaux dans les années 2030. En Chine, des tokamaks expérimentaux ont battu des records de durée de confinement.
ITER reste toutefois seul sur un créneau très particulier : celui d’une démonstration de fusion à grande échelle pensée comme socle d’une future filière industrielle complète, avec toutes les briques technologiques intégrées sur un site unique.
Fusion nucléaire : où en est la France hors ITER ?
Pour un lecteur français, ITER s’inscrit dans un paysage plus large de recherche sur la fusion. Le CEA exploite par exemple le tokamak WEST, également à Cadarache, destiné à tester des composants et des matériaux dans des conditions proches de celles de futurs réacteurs. Ce type d’installation joue le rôle de laboratoire avancé, complémentaire du chantier ITER bien plus massif.
La France dispose aussi d’un cadre réglementaire nucléaire déjà structuré, avec l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) et l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) pour l’expertise. Les règles qui s’appliquent à ITER s’inscrivent dans ce dispositif, avec des exigences proches de celles d’une installation nucléaire de base.
Pour les industriels français, investir sur ITER revient à préparer des applications futures : fourniture d’aimants supraconducteurs, systèmes de vide extrême, chaînes de mesure, robotique téléopérée. Autant de compétences réutilisables dans d’autres grands projets d’énergie ou de recherche.
Quelques notions clés pour comprendre l’enjeu
Qu’est-ce qu’un tokamak et à quoi sert la chambre à vide ?
Le tokamak est une configuration de réacteur à fusion en forme d’anneau. Un gaz y est chauffé jusqu’à devenir un plasma extrêmement chaud. À ces températures, aucune paroi matérielle ne peut résister. Le plasma ne doit donc jamais toucher les parois et reste confiné par des champs magnétiques générés par de puissants aimants supraconducteurs.
La chambre à vide sert à maintenir une pression extrêmement basse autour du plasma, pour éviter tout contact avec l’air ou d’autres particules. Sa géométrie en tore et sa précision mécanique sont cruciales : la moindre déformation pourrait perturber le champ magnétique et donc la stabilité du plasma.
Quels risques et quels bénéfices pour la France ?
Un projet comme ITER reste exposé à plusieurs risques : dérive des coûts, retards, difficultés techniques sur des composants jamais réalisés à cette échelle, ou encore concurrence de solutions privées plus rapides à déployer. Les huit années de retard cumulées et les milliards d’euros supplémentaires déjà consentis montrent que la trajectoire n’a rien de linéaire.
En contrepartie, les bénéfices potentiels pour la France touchent plusieurs domaines : emplois hautement qualifiés, visibilité internationale, montée en gamme des industriels, et préparation d’un scénario où la fusion deviendrait, à long terme, une source d’électricité bas-carbone complémentaire du parc nucléaire actuel.
À Saint-Paul-lez-Durance, l’installation de cette pièce de 1 400 tonnes ne change pas à elle seule le calendrier d’ITER. Elle rappelle toutefois que le chantier progresse, segment par segment, avec une précision qui rapproche un peu plus la Provence du jour où un plasma de fusion contrôlé s’allumera enfin au cœur du tokamak.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
ITER est un réacteur expérimental situé en Provence qui vise à maîtriser la fusion nucléaire contrôlée, le processus à l'œuvre au cœur des étoiles. C'est un projet scientifique planétaire réunissant 35 partenaires dont l'Union européenne, la Chine, l'Inde, le Japon, la Corée du Sud, la Russie et les États-Unis.
Pourquoi l'installation du sixième module est-elle un cap symbolique ?
Cette installation marque l'achèvement des deux tiers du cœur d'ITER et boucle la part sud-coréenne du tore. C'est aussi le dernier secteur fabriqué en Corée du Sud, marquant un jalon industriel majeur du projet.
Combien de modules restent-ils à installer ?
Il reste trois modules à installer, tous de fabrication européenne. Le secteur n° 2 est en pré-assemblage pour une installation avant fin 2026, et les secteurs n° 3 et 9 doivent être posés en 2027.
Comment s'effectue le contrôle de ces opérations de levage ?
ITER utilise un contrôle en temps réel comparable à celui d'un centre de mission spatiale, avec des dizaines de capteurs mesurant les contraintes, les angles d'inclinaison et les jeux entre composants. Chaque capteur enregistre jusqu'à dix mesures par seconde, analysées immédiatement par rapport à des modèles de calcul.
Quel est le rôle spécifique de ce module de secteur dans ITER ?
Ce module contient un secteur de la chambre à vide, des bobines de champ toroïdal supraconductrices pour contrôler le plasma, des panneaux d'écran thermique et d'autres composants essentiels. La chambre à vide confinera le plasma à 150 millions de degrés.