À 6 h 40, devant la gare, Karim regarde son téléphone, puis le voyant de sa Clio hybride. Une course vient de tomber pour l’aéroport : 42 euros annoncés, presque une heure de trajet, les embouteillages déjà installés. Il soupire, accepte quand même, et lâche cette phrase que beaucoup de chauffeurs VTC entendent désormais dans les stations-service : « Dans deux semaines, j’arrête. » Depuis des mois, le carburant grignote ses journées, tandis que les courses ne semblent pas mieux payées. À cela s’ajoutent l’assurance, les réparations, les commissions des plateformes et les dépenses ordinaires d’un foyer qui augmentent sans faire de bruit. Karim ne parle pas d’un coup de tête. Il a posé ses chiffres sur la table. Ils ne tiennent plus.
« Je travaille plus, mais il reste moins à la fin » : le calcul qui a tout changé
Sur son tableau de bord, Karim a collé un petit carnet noir avec du ruban adhésif. Il y note les kilomètres, les pleins, les journées creuses et les grosses factures qui arrivent toujours au mauvais moment. Avant, ce geste lui servait surtout à suivre son activité. Aujourd’hui, il lui permet de savoir s’il peut continuer. Les semaines où il roule beaucoup ne sont pas forcément les meilleures : une course longue peut rapporter sur l’écran, mais elle vide aussi le réservoir et immobilise la voiture pendant des heures. La voiture roule, l’argent semble circuler, mais le compte ne se remplit pas toujours. C’est cette impression, lente et tenace, qui l’a poussé à fixer une date d’arrêt.
En janvier, selon les relevés qu’il conserve dans son application bancaire, Karim dépensait autour de 420 euros de carburant chaque mois. Cet été, certaines semaines lui ont donné l’impression de refaire le plein sans arrêt, avec une enveloppe mensuelle proche de 580 euros lorsqu’il enchaînait les trajets vers les aéroports et les périphéries. À cela s’ajoutent 310 euros de location pour son véhicule, les cotisations, le lavage et quelques repas pris sur le pouce. Un mardi, il a encaissé 196 euros bruts après onze heures dehors. Une fois les frais retirés, il estime avoir réellement gagné moins qu’une journée de travail ordinaire. Le chiffre l’a réveillé.
Le problème ne vient pas uniquement du prix affiché à la pompe. L’inflation agit comme une série de petites fuites dans un seau déjà fragile : les pneus coûtent plus cher, les pièces détachées aussi, et le panier de courses à la maison ne laisse plus beaucoup de marge. Les plateformes ajustent parfois leurs tarifs, mais pas toujours au rythme des dépenses vécues par les chauffeurs. Karim dit ne pas vouloir accuser les clients, qui surveillent eux-mêmes leur budget et hésitent devant une course trop chère. Le modèle devient tendu pour tout le monde. Quand chacun essaie d’économiser, celui qui conduit supporte souvent le dernier kilomètre.
Avant de rendre les clés, Karim veut éviter la sortie brutale
Son premier réflexe n’a pas été de couper l’application du jour au lendemain. Il a commencé par isoler les heures réellement rentables : tôt le matin, lors des départs en gare, et certains soirs où les transports publics sont moins pratiques. Pendant une semaine, il a comparé le chiffre d’affaires brut avec les kilomètres parcourus, sans se raconter d’histoire. Cette méthode peut sembler fastidieuse, mais elle aide à repérer les créneaux qui donnent seulement l’illusion de travailler. **Regarder le gain net par heure** change souvent la lecture d’une journée. Une course à 15 euros n’a pas le même poids selon qu’elle prend douze minutes ou quarante-cinq.
Il a aussi décidé de ne plus accepter automatiquement les trajets trop éloignés de sa zone habituelle, surtout lorsqu’ils risquent de se terminer sans course de retour. C’est une erreur fréquente, et elle n’a rien de ridicule : quand les notifications s’enchaînent, refuser donne l’impression de laisser filer de l’argent. Nous connaissons tous ce moment où l’on se dit qu’une dernière mission va améliorer la journée. Soyons honnêtes : personne ne fait vraiment cela tous les jours avec un calculateur à la main. Pourtant, apprendre à dire non à certaines courses peut préserver du carburant, du temps et un peu de fatigue mentale. Karim regrette de ne pas l’avoir fait plus tôt.
Avant son arrêt annoncé, il prévoit un rendez-vous avec un conseiller pour étudier ses droits, la possibilité d’une reconversion et le coût réel d’un changement de véhicule. Il conseille aussi aux chauffeurs isolés de parler entre eux, sans honte, car les mêmes inquiétudes reviennent souvent dans les files d’attente des stations.
« Je ne pars pas parce que je n’aime plus conduire. Je pars parce que je ne veux pas travailler douze heures pour avoir peur d’ouvrir mon application bancaire », confie Karim.
Conserver chaque ticket de carburant et chaque facture d’entretien.
Calculer les kilomètres à vide, souvent oubliés dans le bilan.
Comparer les revenus nets sur plusieurs semaines, pas sur une seule bonne journée.
Se renseigner avant de résilier un véhicule loué ou de fermer son statut.
Une décision personnelle qui raconte une fatigue plus large
Dans quatorze jours, Karim prévoit de déposer les documents nécessaires et de désinstaller une partie de ses applications. Il n’a pas encore choisi la suite. Il évoque la livraison, un poste de chauffeur salarié, peut-être une formation dans la logistique. Son épouse préfère qu’il prenne le temps de souffler avant de s’engager ailleurs, car l’activité VTC a fini par manger ses soirées, ses week-ends et ses pensées. **L’inflation ne se résume jamais à un pourcentage** : elle se voit dans les départs repoussés, les vacances annulées, les pleins faits au centime près. Elle se glisse aussi dans cette phrase, devenue banale : « On verra le mois prochain. »
Son histoire n’efface pas celles des chauffeurs qui parviennent encore à trouver un équilibre, grâce à une voiture déjà payée, une clientèle fidèle ou une organisation très précise. Elle pose tout de même une question dérangeante : combien de temps une activité peut-elle rester viable lorsque les charges montent plus vite que la rémunération ressentie ? Les passagers, eux, voient surtout le prix de la course. Derrière l’écran, il y a des heures d’attente, des kilomètres invisibles et une voiture qui doit continuer à rouler. Partager ces réalités ne règle pas le prix des carburants. Cela permet au moins de regarder le trajet autrement.
Point essentiel
Détail
Valeur ajoutée pour le lecteur
Le carburant pèse sur chaque course
Pour un chauffeur qui roule toute la journée, la hausse d’un plein ne reste jamais un simple détail : elle s’ajoute aux kilomètres à vide, aux trajets de retour et aux périodes d’attente moteur allumé.
Comprendre pourquoi le prix affiché d’une course ne reflète pas automatiquement ce que le conducteur gagne réellement.
Le brut peut masquer une journée déficitaire
Les commissions, la location du véhicule, l’assurance, l’entretien et les dépenses quotidiennes réduisent rapidement le montant encaissé. Une forte activité ne garantit donc pas un revenu confortable.
Encourager un calcul concret du revenu net, utile aux chauffeurs comme aux personnes qui envisagent cette activité.
Préparer l’après évite une décision subie
Avant d’arrêter, rassembler les factures, vérifier les contrats et demander conseil peut limiter les mauvaises surprises financières ou administratives.
Transformer une période d’incertitude en choix plus réfléchi, même lorsque la fatigue pousse à tout arrêter vite.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.