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Malgré l’opposition de l’Allemagne au nucléaire, ce pays de l’UE va recevoir un prêt de 800 millions pour rénover une de ses centrales de la part de la BEI

Illustration de la centrale nucléaire de Cernavodă en Roumanie sur les rives du Danube, symbolisant un projet majeur de rénovation énergétique européenne financé par la BEI

Alors que Berlin reste fermé au nucléaire, la Banque européenne d’investissement vient de valider un prêt majeur en Roumanie.

La Banque européenne d’investissement (BEI) a donné son feu vert, le 17 juillet 2026, à un prêt de 800 millions d’euros en faveur de l’opérateur roumain Nuclearelectrica pour la centrale de Cernavodă, rapporte le média en ligne français Media24.fr. Une décision passée par le conseil d’administration de cette institution détenue par les 27 pays de l’Union européenne, qui marque un tournant dans la façon dont Bruxelles finance l’atome civil.

Un réacteur roumain prolongé de 30 ans grâce à la BEI

Cernavodă se trouve sur la rive droite du Danube, à une soixantaine de kilomètres du port de Constanța, en Roumanie. Le site abrite la seule centrale nucléaire du pays, exploitée par Nuclearelectrica, une entreprise majoritairement contrôlée par l’État roumain.

La centrale compte aujourd’hui deux réacteurs opérationnels :

  • l’unité 1, en service depuis 1996 ;
  • l’unité 2, mise en service en 2007.

Ces deux unités sont des réacteurs CANDU-6, une technologie canadienne à eau lourde pressurisée fonctionnant à l’uranium naturel. D’une puissance de 650 mégawatts électriques chacun, ils fournissent à eux deux environ 20 % de l’électricité du pays. Pour un État de 19 millions d’habitants qui veut réduire sa dépendance aux énergies fossiles importées, le site est stratégique.

La BEI accorde 800 millions d’euros à Nuclearelectrica pour rénover l’unité 1 de Cernavodă et prolonger sa durée de vie d’au moins 30 ans.

Le projet de rénovation de l’unité 1 a démarré dès 2017 et se déroule en trois grandes étapes. La première phase a servi aux études préliminaires et à la préparation du chantier. La deuxième, actuellement en cours, consiste à planifier en détail les travaux et à sécuriser les financements. La troisième, prévue entre 2027 et 2029, sera la plus lourde : le réacteur sera totalement arrêté, l’eau lourde vidangée, le combustible retiré, puis des composants clés seront remplacés.

Parmi les opérations annoncées figurent :

  • le changement des générateurs de vapeur ;
  • le remplacement des tubes de pression ;
  • la rénovation des tubes de calandria ;
  • le renouvellement des tubes d’alimentation ;
  • le remplacement de 480 canaux combustibles et 960 tubes d’alimentation, un par un.

Ce chantier industriel massif doit permettre à l’unité 1 de repartir pour trois décennies supplémentaires, jusqu’aux environs de 2060. Le directeur général de Nuclearelectrica, Cosmin Ghita, fixe un cap clair :

« L’unité 1 rénovée représentera 9 % supplémentaires de production annuelle d’énergie propre, sûre et stable pour la Roumanie sur la période 2030-2060. »

Le coût total du programme est estimé à 3,2 milliards d’euros. Le prêt de la BEI ne couvre donc qu’une partie du montage financier, mais il envoie un signal politique fort à l’échelle européenne.

Un montage financier sophistiqué pour sécuriser le projet

Pour boucler cette opération, Bucarest a empilé plusieurs briques financières. Le prêt de 800 millions d’euros de la BEI vient s’ajouter à des lignes déjà négociées.

En septembre 2024, Nuclearelectrica a signé un premier contrat de financement de 540 millions d’euros avec un syndicat bancaire mené par JP Morgan. L’État roumain met lui-même la main à la poche à travers :

  • une subvention directe de 600 millions d’euros ;
  • des garanties publiques pour sécuriser les autres prêts ;
  • un mécanisme de protection contre d’éventuels changements réglementaires pendant la construction et l’exploitation.

Un élément clé du dispositif est la mise en place d’un contrat pour différence, ou CfD, conclu sur 30 ans. Ce mécanisme, déjà utilisé pour certains projets comme Hinkley Point C au Royaume-Uni, garantit un prix de référence au producteur d’électricité :

  • si le prix de marché est inférieur au prix de référence, l’État compense la différence ;
  • si le prix de marché dépasse ce prix de référence, le producteur reverse une partie du surplus.
  • Ce système donne aux banques et aux investisseurs une meilleure visibilité sur les revenus futurs, ce qui permet de réduire les taux d’intérêt exigés pour prêter. Pour l’État roumain et pour la BEI, il s’agit d’un moyen de rendre un projet à plusieurs milliards finançable sans faire exploser les coûts de financement.

    La Commission européenne a validé les mesures de soutien apportées par Bucarest, ce qui évite tout risque de procédure pour aides d’État incompatibles avec le marché intérieur. Le dossier illustre la façon dont un pays de l’Union peut aujourd’hui combiner :

    • un prêt d’une grande banque publique européenne ;
    • des lignes de crédit de banques commerciales ;
    • des subventions nationales ;
    • et un cadre de revenus stabilisés via un CfD.

    La BEI tourne la page de sa prudence extrême sur le nucléaire

    Pour Media24.fr, ce prêt n’est pas seulement un succès roumain. Il marque un tournant pour l’ensemble de l’Union européenne. Pendant plus de trente ans, la Banque européenne d’investissement avait cessé de financer tout nouveau réacteur. Elle se contentait de prêts limités pour de la modernisation ou des travaux de sûreté, dans des montants relativement modestes.

    Cette position s’expliquait par les fractures profondes entre États membres sur le nucléaire civil. L’Allemagne, l’Autriche, le Luxembourg, l’Irlande et le Portugal restent frontalement opposés à l’atome. À l’inverse, la France, la Roumanie, la Bulgarie, la Tchéquie, la Slovaquie, la Slovénie, la Croatie, la Pologne, la Suède, la Finlande et la Hongrie se sont regroupées au sein d’une « Alliance nucléaire » pour défendre sa place dans les stratégies européennes de décarbonation.

    Cette division a paralysé la BEI pendant des années. Officiellement, la banque n’excluait pas le nucléaire de ses interventions. Dans les faits, les critères économiques, environnementaux et politiques étaient tellement stricts que presque aucun projet ne passait.

    Un changement s’est amorcé en 2024 avec l’arrivée à la présidence de la BEI de Nadia Calviño, ancienne ministre de l’Économie espagnole. Dans un entretien au Financial Times, elle estime que « l’Europe ne peut pas être en retard sur les SMR », ces petits réacteurs modulaires. Cette prise de position ouvre la voie à un retour des financements nucléaires.

    Depuis, la BEI a validé plusieurs prêts significatifs, dont une partie liée au nucléaire :

    Date Bénéficiaire Pays Objet du prêt Montant
    Fin 2024 Orano France Extension de l’usine d’enrichissement Georges Besse II (Tricastin) 400 M€
    Avril 2025 TVO Finlande Prolongation des unités Olkiluoto 1 et 2 (via la Banque nordique d’investissement) 75 M€
    Septembre 2025 TVO Finlande Modernisation du contrôle-commande et des séparateurs de vapeur d’Olkiluoto 1 et 2 90 M€
    Juillet 2026 Nuclearelectrica Roumanie Rénovation de l’unité 1 de Cernavodă (prolongation de 30 ans) 800 M€

    Au total, près de 1,4 milliard d’euros de prêts liés au nucléaire ont été décidés en moins de deux ans, dont 800 millions rien que pour la Roumanie. Une seule opération concerne directement un site français, celle d’Orano au Tricastin. Les autres sont orientées vers la Finlande et la Roumanie, deux pays de la façade est et nord de l’Europe qui misent pleinement sur l’atome pour leur mix énergétique.

    La BEI revendique désormais une « approche neutre sur le plan technologique », plaçant le nucléaire sur le même plan que l’éolien ou le solaire dans ses financements liés à la décarbonation.

    Le mouvement s’inscrit dans une évolution plus large des grandes banques multilatérales. En juin 2025, la Banque mondiale a levé sa propre interdiction de financer le nucléaire civil, mise en place depuis plus de soixante ans. Un signal qui montre que, pour atteindre les objectifs climatiques, l’atome revient progressivement dans la panoplie d’outils envisagés par les institutions financières internationales.

    Une ligne de fracture politique persistante en Europe

    Reste une question : jusqu’où la BEI ira-t-elle ? Financer la rénovation d’un réacteur existant, comme à Cernavodă, est politiquement plus acceptable. Les enjeux de sûreté sont mis en avant, et la prolongation de la durée de vie évite le recours à des centrales à charbon ou à gaz.

    Le pas suivant serait de financer de nouveaux réacteurs, qu’il s’agisse de grands modèles classiques ou de SMR. Là, l’opposition des États antinucléaires risque de se faire sentir plus fortement. La moindre décision en faveur d’un projet neuf de plusieurs milliards pourrait provoquer des tensions au sein de la gouvernance de la BEI.

    Or les projets candidates ne manquent pas en Europe centrale et orientale :

    • relance des unités 3 et 4 de Cernavodă en Roumanie, dont les chantiers avaient été interrompus au début des années 1990 ;
    • première centrale nucléaire de Pologne à Lubiatowo ;
    • extension du site de Dukovany en Tchéquie ;
    • développement de la centrale de Kozloduy en Bulgarie ;
    • projets de SMR en Suède (Ringhals), au Royaume-Uni (Rolls-Royce) et en Slovaquie (Bohunice avec la société Newcleo).

    Chacun de ces programmes nécessite des financements publics massifs sur une dizaine d’années. La question posée à la BEI est simple : quelle part de ce besoin colossal la banque est-elle prête à couvrir, alors que cinq États membres restent fermement opposés au nucléaire ?

    Dans le cas roumain, le contexte joue en faveur du projet. Il s’agit d’une rénovation, non d’un nouveau réacteur. Et la Roumanie se trouve en première ligne face à la Russie, en partageant une longue frontière avec l’Ukraine. L’argument de la sécurité énergétique en soutien à un allié de l’est est difficile à contester, y compris pour les pays les plus réticents au nucléaire. Cernavodă apparaît donc comme un dossier relativement consensuel pour inaugurer la nouvelle politique de la BEI.

    Ce que cela change pour la France et son nucléaire

    Pour un lecteur français, cette décision ouvre plusieurs perspectives. La BEI a déjà accordé un prêt de 400 millions d’euros à Orano pour l’extension de l’usine d’enrichissement Georges Besse II, sur le site du Tricastin, dans la Drôme et le Vaucluse. Il ne s’agit pas d’une centrale de production d’électricité, mais d’une installation du cycle du combustible.

    En France, les grands projets nucléaires relèvent principalement d’EDF, entreprise à participation publique majoritaire, encadrée par l’Autorité de sûreté nucléaire. Les investissements dans les réacteurs existants (projets de prolongation, modernisations de sûreté) sont en grande partie financés par l’électricien lui-même, adossé à l’État. Les nouveaux programmes de réacteurs, qu’il s’agisse de grands modèles de type EPR2 ou de SMR, nécessitent toutefois des mécanismes de soutien comparables à ceux mis en place en Roumanie ou au Royaume-Uni.

    Le principe du contrat pour différence, utilisé à Hinkley Point C et promis pour Cernavodă, intéresse aussi Paris. Il peut coexister avec des dispositifs propres au marché français de l’électricité, sous réserve de validation par la Commission européenne. La logique reste la même : stabiliser les revenus de long terme pour rendre les investissements finançables, tout en partageant les gains éventuels avec les consommateurs si les prix de marché montent fortement.

    Pour la France, voir la BEI financer massivement un réacteur roumain montre que la banque ne limite plus son soutien à la seule chaîne du combustible ou à des projets de recherche. À terme, des chantiers de nouveaux réacteurs français pourraient donc aussi prétendre à des prêts européens, à condition d’obtenir un accord politique entre États membres.

    Nucléaire, SMR, sécurité énergétique : les enjeux derrière Cernavodă

    Le chantier roumain met en lumière plusieurs notions techniques et stratégiques. D’abord, la différence entre rénovation lourde et construction neuve. La première prolonge l’exploitation d’un réacteur existant, avec des travaux de remplacement de gros composants et un renforcement de la sûreté. La seconde implique des risques industriels et financiers plus élevés, car les technologies peuvent être moins éprouvées et les délais plus longs.

    Ensuite, la montée en puissance des SMR, ces petits réacteurs modulaires. Bien que le prêt à Nuclearelectrica concerne un réacteur classique CANDU, le discours de la présidente de la BEI sur la nécessité de ne pas « être en retard sur les SMR » montre que ces technologies intéressent fortement les institutions financières. Leur taille plus modeste, leur construction par modules et leur coût unitaire potentiellement plus bas sont perçus comme des avantages pour les banques.

    Enfin, la dimension géopolitique est centrale. En soutenant un projet nucléaire en Roumanie, la BEI participe à la réduction de la dépendance de l’est de l’Europe aux énergies fossiles russes. Ce type de choix énergétique se combine avec d’autres investissements dans les réseaux électriques et les interconnexions, pour renforcer la résilience du système européen.

    Pour les lecteurs français, l’exemple de Cernavodă illustre comment un pays de l’Union peut assembler des financements publics nationaux, des contrats de long terme, des prêts commerciaux et un soutien de la BEI pour sécuriser l’avenir d’un parc nucléaire. Une méthode qui pourrait inspirer, à terme, certains des grands chantiers envisagés sur le territoire national.

    Questions fréquentes

    Pourquoi la BEI finance-t-elle soudainement un projet nucléaire après des décennies de prudence ?

    L'arrivée en 2024 de Nadia Calviño à la présidence de la BEI a marqué un tournant. Elle estime que l'Europe ne peut pas être en retard sur les petits réacteurs modulaires. Cette nouvelle direction ouvre la voie au retour des financements nucléaires européens.

    Comment la Roumanie finance-t-elle les 3,2 milliards d'euros du projet ?

    Le financement combine: 800 millions d'euros de prêt BEI, 540 millions d'euros d'un syndicat bancaire mené par JP Morgan (accordés en septembre 2024), 600 millions d'euros de subventions directes de l'État roumain, et des mécanismes de garanties publiques et un contrat pour différence sur 30 ans.

    Quels travaux seront effectués sur la centrale nucléaire roumaine ?

    Entre 2027 et 2029, le réacteur sera totalement arrêté pour un chantier massif incluant le remplacement des générateurs de vapeur, des tubes de pression, la rénovation des tubes de calandria, le renouvellement des tubes d'alimentation et le remplacement de 480 canaux combustibles et 960 tubes d'alimentation.

    Quel impact énergétique aura la rénovation pour la Roumanie ?

    Selon le directeur général de Nuclearelectrica, l'unité 1 rénovée représentera 9% supplémentaires de production annuelle d'énergie propre pour la Roumanie entre 2030 et 2060. Les deux réacteurs fournissent actuellement environ 20% de l'électricité du pays.

    Combien de pays de l'UE s'opposent au financement nucléaire par la BEI ?

    Cinq pays restent frontalement opposés au nucléaire: l'Allemagne, l'Autriche, le Luxembourg, l'Irlande et le Portugal. À l'inverse, onze pays (dont la France, la Roumanie, la Bulgarie, la Tchéquie, la Slovaquie, la Slovénie, la Croatie, la Pologne, la Suède, la Finlande et la Hongrie) forment une Alliance nucléaire pour défendre l'atome.
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