Dans tout le pays, des trattorias italiennes perpétuent une coutume étonnante où le client repart avec bien plus qu’un simple souvenir de repas.
Comme le raconte le magazine américain Smithsonian, une tradition née dans les années 1960 continue d’animer les tables italiennes : dans 111 trattorias, un plat régional s’accompagne d’une assiette en céramique peinte à la main, que le client peut emporter chez lui.
Une tradition gourmande née pour défendre la cuisine italienne
Les Piatti del Buon Ricordo, littéralement « assiettes du bon souvenir », apparaissent en 1964 en Italie. À l’origine de cette idée, un homme : Dino Villani, publicitaire visionnaire déjà connu pour avoir lancé le concours « 5 000 lires pour un sourire » dans les années 1930, à l’origine plus tard du concours Miss Italia, et pour avoir imaginé la brioche de Pâques en forme de colombe, la Colomba Pasquale.
Après la Seconde Guerre mondiale, l’Italie connaît un boom économique. Les supermarchés gagnent du terrain, les produits standardisés aussi, et les menus d’inspiration française séduisent une partie des élites urbaines. La cuisine paysanne, les recettes de grand-mère, risquent alors de disparaître des cartes.
Villani imagine un programme national pour « promouvoir, et défendre rigoureusement, la cuisine italienne » en invitant les Italiens à voyager pour goûter les spécialités régionales.
Le principe est simple : dîner dans une trattoria membre, commander le plat emblématique de la maison, savourer la recette… puis repartir avec l’assiette en céramique, décorée à la main, comme preuve tangible de cette expérience gastronomique.
Des trattorias, gardiennes d’une cuisine familiale
La tradition se déploie dans un cadre précis : celui de la trattoria italienne, ces établissements familiaux, souvent modestes, héritiers des tavernes du Moyen Âge. On y sert des plats simples, ancrés dans le terroir, longtemps cuisinés par les grands-mères.
Pour le critique gastronomique Alberto Cauzzi, cité par Smithsonian, « la trattoria italienne est l’un des symboles de la culture et de la tradition de notre peuple. Ce n’est pas seulement un lieu où manger, mais aussi un lieu de mémoire et de rencontres ».
Dans les années 1970, de nombreux enfants italiens voient leurs parents transformer cette tradition en véritable sport familial : partir une fois par mois dans une nouvelle ville, s’attabler dans une trattoria affiliée et ramener une nouvelle assiette à accrocher au mur du salon.
« Je me souviens de mon père qui essayait de nous emmener chaque mois dans un endroit différent pour collectionner les assiettes à accrocher dans notre salle à manger », raconte Cauzzi.
Comment fonctionne le Buon Ricordo aujourd’hui ?
Le réseau est désormais structuré autour de l’Unione Ristoranti Buon Ricordo, l’Union des restaurants Buon Ricordo, présidée par le restaurateur Cesare Carbone, propriétaire de la Trattoria Manuelina à Recco, en Ligurie.
À l’origine, une douzaine d’adresses participent. Le mouvement grimpe ensuite à plus de 130 restaurants. D’après Smithsonian, ils sont encore 111 à participer aujourd’hui, partout en Italie, avec toujours la même exigence : mettre en avant une spécialité locale bien précise.
Chaque adresse choisit un plat signature, censé représenter de façon exemplaire sa région. Ce plat est associé à une assiette illustrée qui fait office de « carte d’identité » culinaire.
« Chaque restaurant choisit son plat signature, qui est ensuite illustré par le graphiste milanais Paolo Argenton avec d’autres éléments représentant la ville ou le village où il se trouve », détaille Cesare Carbone.
Une assiette, une histoire, une région
Les assiettes sont fabriquées sur la côte amalfitaine, à Vietri sul Mare, dans l’atelier familial Ceramiche Artistiche Solimene. L’argile brute provient des carrières d’Ogliara et chaque pièce est peinte à la main par des artisans.
Depuis 1985, le design général est confié au graphiste milanais Paolo Argenton, chargé d’harmoniser la ligne tout en laissant à chaque trattoria une identité propre. Sur chaque assiette, on retrouve généralement :
le nom du restaurant ;
la mention du plat signature ;
des éléments graphiques liés au terroir (village, paysage, produits locaux).
Concrètement, le client choisit le « menu Buon Ricordo » ou le plat indiqué. À la fin du repas, il repart avec l’assiette, pensée comme un « bon souvenir » d’une expérience gustative marquante.
Un objet de collection et un marqueur social
Dans l’Italie des années 1960 à 1980, fréquenter ces restaurants n’a rien d’anodin. Le chef étoilé Davide Scabin, qui a travaillé dans plusieurs établissements membres dans les années 1980, explique que la clientèle était plutôt aisée. Manger au restaurant restait rare, et ces assiettes devenaient un signe de statut social.
« Ceux qui collectionnaient ces assiettes appartenaient à une communauté d’initiés », se souvient Scabin. « Quand vous voyiez un mur couvert d’assiettes, vous saviez que vous étiez chez quelqu’un qui occupait une certaine place dans la société. »
Les assiettes incarnent aussi un véritable « passeport » gastronomique. Elles attestent des voyages effectués, des régions traversées, des spécialités goûtées. Scabin parle même de « monnaie sociale », symbole tangible d’un mode de vie tourné vers les plaisirs de la table et du voyage.
Le chef Giovanni Astolfoni, aujourd’hui à la tête du restaurant Botanico à Nervi (Gênes), y voit l’une des idées les plus marquantes de la gastronomie italienne : elles ont transformé des repas de famille en souvenirs ancrés, marqués à la fois par le goût et par l’objet.
Quelques plats emblématiques parmi les 111 trattorias
Smithsonian cite plusieurs adresses et recettes aujourd’hui associées aux assiettes Buon Ricordo :
La Locanda dei Beccaria, à Montù Beccaria (Lombardie) : « le stagioni del risotto », un risotto de légumes qui change selon les saisons ;
Ristorante Taverna del Lupo, à Gubbio (Ombrie) : filetto di maiale al ristretto di Sagrantino con cipollotto di Cannara, un filet de porc au vin rouge local et oignons de printemps de Cannara ;
Hostaria Baccofurore 1930, sur la côte amalfitaine : ferrazzuoli alla Nannarella, pâte torsadée servie avec espadon fumé, tomates et roquette.
Selon Cesare Carbone, les membres doivent s’engager à pratiquer une cuisine locale traditionnelle et à maintenir en permanence une spécialité qui en soit l’expression la plus fidèle possible.
Un phénomène qui dure, entre kitsch, design et marché de la seconde main
Loin de disparaître, ces assiettes connaissent un regain d’intérêt. Smithsonian évoque un véritable marché de la collection : sur certaines plateformes de revente en ligne, les enchères démarrent à 3 euros et peuvent monter au-delà de 150 euros selon la rareté de la pièce et le prestige de la trattoria.
On les repère aussi dans des salons de décoration comme Maison et Objet à Paris, ou dans des magasins de design et de décoration à New York. Une association de collectionneurs s’est même constituée, preuve que l’objet a dépassé le simple cadre gastronomique pour entrer dans celui du design et de la mémoire.
Ces assiettes racontent à la fois l’histoire d’un repas, d’un lieu, d’une époque et d’un style de vie centré sur le voyage culinaire.
Quand des restaurateurs réinventent le concept
En 2005, la restauratrice piémontaise Roberta Ceretto ouvre la trattoria La Piola à Alba. Elle décide de rendre hommage à la tradition du Buon Ricordo, mais à sa manière : en faisant intervenir des artistes contemporains italiens, suisses, britanniques et américains.
Douze artistes créent 39 motifs différents, spécialement pensés pour des assiettes. Certains jugent la demande « folle », n’ayant jamais travaillé sur un support rond. Les plats typiques du Piémont, comme les agnolotti del plin ou le dessert au chocolat bonet, sont servis sur ces pièces uniques. Elles ne sont pas offertes aux clients à l’issue du repas, mais vendues dans le domaine viticole familial Ceretto, tout proche.
Pour Roberta Ceretto, cette démarche permet de concilier deux héritages italiens forts : l’art et la gastronomie. Elle y voit une façon moderne de continuer l’esprit du Buon Ricordo, sans en copier le modèle à l’identique.
Et en France, existe-t-il un équivalent ?
En France, aucune union officielle de restaurants ne propose une assiette en céramique systématiquement liée à un plat régional, comme le fait l’Unione Ristoranti Buon Ricordo en Italie. En revanche, plusieurs démarches rappellent certains aspects de cette tradition.
Des réseaux de tables régionales, comme des routes des vins ou des circuits de bistrots de pays, valorisent la cuisine locale et les produits du terroir, sans objet à collectionner.
Certains restaurants ou chefs éditent ponctuellement des assiettes signature en collaboration avec des maisons de porcelaine françaises, vendues en boutique ou en ligne plutôt qu’offertes après le repas.
Les faïenceries historiques (comme celles de Quimper ou de Gien) ont parfois produit des séries illustrant des régions, des spécialités ou des paysages, devenues objets de collection chez les amateurs.
Pour un lecteur français, la tradition italienne du Buon Ricordo se rapproche donc à la fois des routes gastronomiques régionales et de la porcelaine de collection, mais avec un trait distinctif : l’objet est directement lié à un repas vécu et offert comme partie intégrante de l’expérience.
Ce que ces assiettes disent de la gastronomie italienne
La reconnaissance récente de la cuisine italienne par l’Unesco comme patrimoine culturel immatériel souligne le rôle fondamental de ces traditions. Lors de l’annonce, la présidente du Conseil Giorgia Meloni qualifie la cuisine de son pays de « formidable ambassadrice ». Elle insiste sur le fait que cuisiner, c’est à la fois prendre soin des proches, transmettre un savoir ancien et le réinventer.
Le Buon Ricordo illustre précisément cette articulation entre mémoire et modernité. La diversité régionale – des risotti lombards aux pâtes de la côte amalfitaine en passant par les viandes umbriens – devient une richesse à protéger, et non un simple folklore.
Élément
Rôle dans le Buon Ricordo
Plat signature
Représente la tradition culinaire de la région
Assiette illustrée
Souvenir matériel du repas et du voyage
Trattoria familiale
Lieu de transmission des recettes et des usages
Union de restaurants
Garantie du respect de la cuisine locale
Un modèle inspirant pour le tourisme gastronomique
Bien avant l’essor du « food tourism », ces assiettes ont incité les Italiens à traverser le pays pour goûter des plats dont ils ignoraient parfois l’existence. Elles montrent comment un simple objet peut structurer un itinéraire, motiver un déplacement et ancrer un souvenir.
Pour un amateur de cuisine voyageur, ce type d’initiative donne des idées concrètes : construire un parcours en fonction des spécialités régionales, conserver un support matériel (carnet, photos, carte, voire vaisselle achetée sur place) et créer ainsi sa propre collection de « bons souvenirs » culinaires.
Vu de France, le Buon Ricordo rappelle enfin que la cuisine ne se résume pas à des recettes : elle s’inscrit dans des lieux, des familles, des gestes, que certains pays ont choisi d’organiser et de défendre collectivement, assiette après assiette.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
Dino Villani, un publicitaire visionnaire, a lancé le Buon Ricordo en 1964 pour promouvoir et défendre la cuisine italienne régionale face à la montée des supermarchés et des produits standardisés qui menaçaient les traditions culinaires familiales.
Comment fonctionne concrètement le Buon Ricordo aujourd'hui ?
Le client commande le plat signature indiqué dans une des 111 trattorias membre du réseau, savoure sa spécialité régionale, puis repart avec une assiette en céramique peinte à la main qui illustre ce plat et représente la région du restaurant.
Qui fabrique les assiettes du Buon Ricordo ?
Les assiettes sont fabriquées à Vietri sul Mare sur la côte amalfitaine, dans l'atelier familial Ceramiche Artistiche Solimene. Depuis 1985, le graphiste milanais Paolo Argenton conçoit les designs en harmonisant la ligne tout en préservant l'identité propre de chaque restaurant.
Quel est la valeur des assiettes sur le marché de la revente ?
Sur les plateformes de revente en ligne, les assiettes du Buon Ricordo se vendent entre 3 euros et plus de 150 euros selon leur rareté et le prestige de la trattoria associée, témoignant du marché actif de ces pièces de collection.
Pourquoi les assiettes sont-elles devenues des symboles de statut social ?
À partir des années 1960, avoir une collection d'assiettes affichées chez soi indiquait que le propriétaire avait voyagé et fréquentait les restaurants, ce qui était un privilège rare et coûteux à l'époque, transformant ces assiettes en marqueurs de position sociale.