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Ils ont planté des eucalyptus dès 1950 pour sauver leurs sols : soixante-dix ans plus tard, le Portugal brûle autrement

Forêt d'eucalyptus en feu au Portugal, avec des flammes hautes et des volutes de fumée contre un ciel rougeâtre.

Au Portugal, l’eucalyptus devait sauver des terres appauvries et soutenir l’industrie du papier. Il alimente aujourd’hui des incendies incontrôlables.

Le journal en ligne portugais qui décrit cette situation rappelle comment un choix forestier présenté dans les années 1950 comme moderne et rationnel s’est transformé, à l’ère du réchauffement climatique, en facteur majeur de vulnérabilité. En quelques décennies, les campagnes du Portugal ont été remodelées au profit de forêts d’eucalyptus et de pins, avec des effets redoutables sur la propagation des feux qui ravagent désormais régulièrement le pays.

Un pari économique sous la dictature devenu un piège à feu

Pour saisir le cœur du problème, il faut remonter au Portugal des années 1950, sous la dictature de Salazar. À cette période, les autorités interdisent le « feu paysan », cette pratique ancestrale qui consistait à brûler les broussailles pour entretenir les terres et limiter la végétation sèche.

Dans le même temps, les vastes champs de blé et de seigle qui structuraient les paysages ruraux reculent. L’État pousse alors à la plantation massive de pins puis d’eucalyptus. L’objectif est double : stabiliser des sols déjà très dégradés et alimenter une filière prometteuse, celle du bois et du papier, jugée plus rentable que l’agriculture ou le pastoralisme traditionnel.

Ce choix transforme profondément le pays. En quelques décennies, des mosaïques de cultures et de pâturages sont remplacées par des forêts monospécifiques, c’est-à-dire composées presque uniquement d’une seule essence. Ces surfaces très homogènes simplifient la gestion industrielle du bois, mais créent un paysage extrêmement inflammable.

Ce qui devait protéger les sols et soutenir une industrie nationale est devenu un immense réservoir de combustible, parfaitement adapté aux mégafeux actuels.

Avec la montée des températures et la multiplication des vagues de chaleur sur la péninsule Ibérique, ce modèle apparaît désormais comme l’un des facteurs clés expliquant la fréquence et la violence des feux portugais.

L’eucalyptus, un arbre qui change la trajectoire des flammes

Si l’eucalyptus joue un rôle si particulier dans ces incendies, c’est d’abord à cause de sa biologie. L’arbre est saturé d’huiles essentielles, ces composés aromatiques volatils que l’on associe souvent à des remèdes contre le rhume ou des produits de bien-être. Dans une forêt surchauffée, ces huiles se comportent comme un véritable carburant.

Lorsque la température grimpe, les vapeurs s’enflamment très vite. L’arbre entier se transforme alors en torche. L’incendie gagne en intensité, le front de flammes devient plus haut, plus chaud, plus rapide.

Autre caractéristique clé : son écorce. Elle se détache en longues lanières fibreuses. Une fois enflammées, ces bandes légères sont emportées par le vent sur des dizaines, parfois des centaines de mètres. Elles franchissent routes, cours d’eau ou coupe-feu et déclenchent des départs de feu secondaires.

C’est cette mécanique qui rend certains brasiers presque impossibles à contenir. Au Portugal, l’incendie de Vouzela, dans le district de Viseu, a ainsi ravagé environ 13 500 hectares avant d’être maîtrisé, malgré la mobilisation de plus de 1 000 pompiers et de moyens aériens.

Dans un paysage saturé d’eucalyptus, chaque rafale de vent peut projeter des brandons enflammés bien au-delà des lignes de défense, rendant la progression du feu imprévisible.

Lorsque ces plantations s’étendent à perte de vue, sans alternance avec des cultures, des zones humides ou des feuillus plus résistants au feu, les services de secours se retrouvent face à des fronts de flammes continus, très difficiles à encercler.

Des forêts qui stockent peu de carbone et brûlent souvent

On associe souvent le mot « forêt » à l’idée de puits de carbone naturel. Pourtant, toutes les forêts ne jouent pas le même rôle climatique. Une plantation d’eucalyptus à croissance rapide ne ressemble en rien à une forêt naturelle ancienne.

Les chercheurs soulignent que ces monocultures stockent finalement peu de carbone sur le long terme. Le bois est récolté rapidement, puis utilisé en grande partie pour le papier ou des produits à courte durée de vie. Le carbone retourne vite dans l’atmosphère.

Ces plantations offrent aussi une faible résistance au feu. Dans une forêt diversifiée, la présence de feuillus, de sous-bois plus humides, de zones pâturées ou cultivées freine naturellement la propagation des flammes. À l’inverse, un couvert uniforme d’arbres inflammables agit comme une nappe continue de carburant.

Le résultat, au Portugal, est visible sur les statistiques : une part importante des zones forestières à risque a brûlé trois fois ou davantage en une vingtaine d’années. Ces territoires entrent dans une sorte de cycle infernal : ils brûlent, se régénèrent vite avec les mêmes essences très inflammables, puis brûlent à nouveau.

  • Des sols appauvris colonisés par des essences faciles à planter.
  • Une économie forestière orientée vers le papier et le bois industriel.
  • Un climat de plus en plus chaud et sec en été.
  • Des campagnes dépeuplées, avec moins d’agriculteurs pour entretenir les paysages.

L’ensemble alimente cette spirale où la forêt, loin de protéger le territoire, devient le principal canal de propagation des flammes.

Un été noir pour le Portugal, aidé par ses voisins

L’année en cours marque un tournant inquiétant. Selon le système national portugais de gestion des feux ruraux, environ 30 155 hectares ont déjà été détruits pour 4 592 départs de feu. La surface brûlée depuis le début de l’année a presque été multipliée par quatre par rapport à la même période l’an dernier.

Face à cette situation, le Premier ministre Luís Montenegro a activé le mécanisme européen de protection civile. Le Portugal a sollicité une aide internationale, notamment auprès de l’Espagne et du Maroc, pour renforcer ses moyens aériens et terrestres.

Ces incendies s’inscrivent dans un contexte météorologique tendu : une vague de chaleur particulièrement intense a touché l’Europe en juin, aggravant la sécheresse des sols et réduisant l’humidité de la végétation. Dans ces conditions, la moindre étincelle trouve un environnement idéal pour se transformer en foyer majeur.

Entre choix forestiers passés et climat qui se réchauffe, le Portugal se retrouve chaque été un peu plus exposé à des feux de grande ampleur.

La question qui traverse désormais le débat public est celle d’un changement en profondeur du modèle forestier. Faut-il continuer à miser sur l’eucalyptus, rentable pour certains propriétaires, ou engager une transition vers des paysages plus diversifiés, moins inflammables, mais aussi plus longs à rentabiliser ?

Vers une mosaïque de paysages pour freiner le feu

Les spécialistes portugais de la forêt et du feu défendent, pour beaucoup, l’idée d’un paysage mosaïque : alterner cultures, pâturages, haies, feuillus, zones humides et forêts de production. Cette diversité crée des discontinuités qui ralentissent naturellement les incendies.

L’une des pistes évoquées consiste à réintroduire davantage d’essences locales plus résistantes au feu, comme certains chênes méditerranéens, et à valoriser le retour d’activités agricoles et pastorales dans les zones rurales. Des troupeaux qui broutent les sous-bois réduisent par exemple la quantité de végétation sèche.

La restauration de ces mosaïques nécessite des politiques publiques de long terme, des incitations pour les propriétaires et une réorganisation de la filière bois. Elle suppose aussi de revoir la gestion des interfaces entre forêts et zones habitées, où les maisons sont encore souvent construites au milieu de massifs très inflammables.

Ce que cette situation dit du lien entre écologie et économie

L’histoire de l’eucalyptus portugais met en lumière un point clé : une solution pensée pour répondre à un problème précis – stabiliser des sols et créer une activité économique – peut générer, quelques décennies plus tard, un risque bien plus grave lorsqu’elle est appliquée massivement.

La rentabilité à court ou moyen terme ne suffit pas à garantir la sécurité à long terme. Dans un climat qui change, les choix d’aménagement réalisés il y a soixante ou soixante-dix ans sont relus à l’aune de nouveaux dangers. Les arbres qui promettaient des emplois deviennent des vecteurs de catastrophes à répétition.

En France, un débat plus discret mais des questions similaires

En France, l’eucalyptus reste très minoritaire par rapport au Portugal, même si des plantations existent, surtout à petite échelle dans le sud-ouest et certaines zones littorales. Le paysage est dominé par les pins, chênes, châtaigniers et autres feuillus.

La politique forestière française, encadrée notamment par l’Office national des forêts et les centres régionaux de la propriété forestière, met l’accent sur la diversification et la gestion durable. Les débats portent déjà sur l’adaptation des essences au réchauffement, avec des tests d’arbres plus résistants à la sécheresse.

Les grands incendies de Gironde en 2022 ont toutefois montré les limites d’un paysage très homogène en pins maritimes. Là aussi, la question d’une mosaïque de cultures, de pâturages, de haies et de forêts plus variées se pose, en particulier dans les zones à fort enjeu touristique ou proches des habitations.

Pour un lecteur français, l’exemple portugais agit comme un avertissement. Il illustre ce qui peut se produire lorsque des monocultures forestières très inflammables s’étendent sur de grandes surfaces, dans un climat de plus en plus chaud et sec, avec des campagnes qui se vident de leurs agriculteurs.

Comprendre quelques notions clés autour des incendies de forêt

La situation portugaise permet aussi de mieux saisir plusieurs concepts souvent évoqués pendant les étés caniculaires :

Notion Explication
Feu paysan Pratique traditionnelle consistant à brûler volontairement les broussailles pour nettoyer les parcelles et limiter la végétation sèche.
Monoculture forestière Plantation composée d’une seule espèce d’arbre sur de grandes surfaces, facile à gérer mais très vulnérable aux maladies et aux incendies.
Mégafeu Incendie de grande ampleur, très intense, difficile à maîtriser, qui franchit facilement routes et coupe-feu.
Puits de carbone Écosystème capable de stocker du carbone sur le long terme, ce qui contribue à limiter la concentration de gaz à effet de serre dans l’atmosphère.

Dans ce cadre, l’eucalyptus cumule plusieurs caractéristiques défavorables : forte inflammabilité, propagation rapide des brandons, faible stockage de carbone dans la durée, régénération rapide après le feu qui entretient le cycle des incendies.

Pour les pays méditerranéens, l’enjeu consiste désormais à concilier production de bois, protection des sols, biodiversité et sécurité face au feu. L’expérience du Portugal montre que le choix d’une essence à grande échelle peut peser pendant plusieurs générations sur la manière dont un territoire brûle, ou résiste, à chaque nouvel été à haut risque.

Questions fréquentes

Pourquoi l'eucalyptus a-t-il été planté massivement au Portugal dans les années 1950 ?

L'État portugais sous la dictature de Salazar a encouragé la plantation massive d'eucalyptus pour stabiliser les sols fortement dégradés et alimenter une filière de bois et papier plus rentable que l'agriculture ou le pastoralisme traditionnel.

Qu'est-ce qui rend l'eucalyptus particulièrement inflammable ?

L'eucalyptus est saturé d'huiles essentielles qui agissent comme du carburant à haute température, et son écorce se détache en lanières fibreuses qui, une fois enflammées, sont emportées par le vent sur des dizaines de kilomètres, déclenchant des incendies secondaires.

Les forêts d'eucalyptus stockent-elles du carbone de manière efficace ?

Non, ces monocultures à croissance rapide stockent peu de carbone à long terme puisque le bois est récolté rapidement pour être transformé en papier ou produits à courte durée de vie, retournant rapidement dans l'atmosphère.

Quel est le cycle infernal dans lequel se trouvent certains territoires portugais ?

Les zones forestières à risque brûlent, se régénèrent rapidement avec les mêmes essences inflammables, puis brûlent à nouveau, créant une spirale où la forêt devient le principal vecteur de propagation des flammes plutôt qu'une protection.

Quelle solution est envisagée pour freiner les incendies au Portugal ?

Les spécialistes défendent l'idée d'un paysage mosaïque alternant cultures, pâturages, haies, feuillus et zones humides, créant des discontinuités qui ralentissent naturellement la propagation des incendies.
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