Au large de la Chine, des chercheurs ont laissé une carcasse de vache à plus de 1 600 mètres de profondeur. Les images obtenues ont révélé un visiteur inattendu.
Dans une étude relayée par la revue scientifique Ocean-Land-Atmosphere Research et présentée par un média anglophone spécialisé dans la nature, des chercheurs chinois décrivent des images inédites tournées en mer de Chine méridionale. En déposant une carcasse de vache sur le fond marin, ils ont attiré un grand prédateur venu des abysses, jamais observé auparavant dans cette région : le requin dormeur du Pacifique.
Une carcasse de vache descendue à 1 629 mètres de profondeur
Pour comprendre comment les grands animaux se nourrissent dans les profondeurs, l’équipe de l’université Sun Yat-sen et du Southern Marine Science and Engineering Guangdong Laboratory a mis au point une expérience simple et radicale. Les scientifiques ont fixé une caméra sur un dispositif lesté, puis ont fait descendre au fond une carcasse de vache, au sud-est de l’île de Hainan, en mer de Chine méridionale.
Le dispositif s’est stabilisé à 1 629 mètres de profondeur, dans un environnement sombre, froid et soumis à une forte pression. L’objectif était de documenter quels charognards profitaient d’une telle source de nourriture dans ces abysses.
Les scientifiques ont utilisé une carcasse de vache comme appât, à plus de 1 600 mètres sous la surface, au large de la Chine.
Les caméras ont tourné, enregistrant patiemment les allées et venues des animaux attirés par cette manne inattendue. C’est alors qu’un visiteur totalement inattendu est apparu à l’image.
Des requins dormeurs du Pacifique, jamais vus dans cette région
En analysant les images, les chercheurs ont identifié plusieurs requins dormeurs du Pacifique, une espèce de grand requin des profondeurs. Ces prédateurs, aussi appelés Pacific sleeper sharks, peuvent atteindre 7 mètres de long et vivent dans l’obscurité totale.
Leur présence en mer de Chine méridionale a surpris l’équipe. D’ordinaire, ces requins fréquentent des eaux beaucoup plus froides, dans le nord de l’océan Pacifique : mer de Béring, golfe d’Alaska, large de la Californie et de la Basse-Californie. L’étude souligne que ces observations repoussent très nettement vers le sud la zone de répartition connue de l’espèce.
Les requins observés ont été filmés alors qu’ils dévoraient la carcasse de vache. Certains individus semblaient mesurer plusieurs mètres, confirmant la présence de grands adultes dans cette partie du Pacifique occidental.
Filmé pour la première fois en mer de Chine méridionale, le requin dormeur du Pacifique voit officiellement son aire de répartition s’étendre vers le sud.
Une hiérarchie étonnante autour de la carcasse
Les vidéos analysées par l’équipe révèlent un comportement d’alimentation très structuré. Les plus gros requins, au-delà de 2,7 mètres, s’attaquaient avec force à la carcasse, arrachant des lambeaux de chair. Autour d’eux, des individus plus petits restaient en retrait, tournant en cercle et semblant attendre leur tour.
Les chercheurs décrivent aussi une sorte de « file d’attente » : les individus arrivant par l’arrière prenaient l’avantage sur ceux déjà en train de manger. Cette priorisation par l’arrivée postérieure laisse penser que la compétition ne se fait pas seulement sur la force ou la taille, mais aussi sur une forme de stratégie d’accès à la nourriture.
« Ce comportement suggère que la priorité alimentaire est déterminée par l’intensité de la compétition individuelle, même en grande profondeur », explique le chercheur Han Tian.
Pour Han Tian, de l’université Sun Yat-sen, cette organisation rappelle que ces requins ne chassent pas forcément seuls lorsqu’il s’agit de charogne. Le terme « non solitaire » employé dans l’étude décrit ces regroupements temporaires autour d’une ressource rare, où chacun cherche à maximiser sa part.
Une agressivité qui en dit long sur les ressources des abysses
Les images montrent des attitudes très offensives lors de la prise de nourriture. Les grands individus secouent violemment la carcasse, repoussent les plus petits, et reviennent de manière répétée à la zone la mieux exposée.
Pour Han Tian, cette agressivité est un indice sur l’état du milieu : la zone de mer de Chine méridionale étudiée abriterait encore des ressources alimentaires profondes suffisantes pour soutenir des prédateurs de grande taille.
Le chercheur s’interroge : si ces requins trouvent de quoi se nourrir régulièrement à de telles profondeurs, quelles autres sources de nourriture, encore invisibles, existent dans cette région ?
Des yeux qui se rétractent pour se protéger
L’étude ne se limite pas aux déplacements et aux interactions entre individus. Les chercheurs se sont aussi intéressés à un détail anatomique surprenant : le mouvement des yeux pendant l’alimentation.
À la différence de nombreux autres prédateurs marins, les requins dormeurs du Pacifique ne possèdent pas de membrane protectrice qui recouvre l’œil lors d’une attaque ou d’un coup de mâchoire. Les images révèlent que leurs yeux se rétractent vers l’intérieur au moment où ils mordent.
Les scientifiques interprètent ce mouvement comme un réflexe de protection. En rétractant leurs yeux, les requins réduiraient le risque de blessure causée par les secousses de la carcasse, les coups de mâchoire d’autres individus ou les aspérités d’une proie.
- Absence de membrane protectrice classique sur l’œil
- Rétraction oculaire observée lors de la morsure
- Probable fonction défensive pendant l’alimentation
Des femelles uniquement : une zone refuge pour certains grands requins ?
Autre élément marquant de cette étude : tous les requins identifiés sur la vidéo sont des femelles. Aucun mâle n’apparaît sur les séquences analysées, alors même que plusieurs individus, visiblement de tailles différentes, ont été observés.
Les auteurs rappellent qu’un biais similaire a déjà été noté pour d’autres espèces de requins d’eaux profondes dans la même région, notamment le requin grande-gueule (megamouth shark). Cette convergence alimente une hypothèse : la mer de Chine méridionale pourrait jouer un rôle de zone de croissance ou de nurserie pour certaines grandes espèces de requins.
Le fait que seules des femelles aient été filmées renforce l’idée d’une aire privilégiée pour leur développement dans cette partie du Pacifique.
Ce type de zone refuge joue un rôle clé pour la survie des espèces à longue durée de vie et à reproduction lente, comme ces requins profonds. Les scientifiques y voient un enjeu majeur de conservation, à l’heure où la pêche industrielle et l’exploitation minière des grands fonds progressent.
Que représente cette découverte pour la recherche sur les océans ?
Les requins dormeurs du Pacifique restent très mal connus. Ils vivent à grande profondeur, parcourent de vastes distances et ne se laissent que rarement observer. Chaque séquence vidéo obtenue dans leur habitat naturel fournit donc des informations précieuses.
| Aspect étudié | Ce que révèle l’étude |
|---|---|
| Répartition géographique | Présence confirmée en mer de Chine méridionale, au sud de leur aire connue |
| Comportement alimentaire | Organisation hiérarchisée autour d’une carcasse, agressivité marquée des grands individus |
| Protection des yeux | Mouvement de rétraction oculaire lors de la morsure, en remplacement d’une membrane protectrice |
| Structure de la population | Femelles uniquement observées, possible zone de nurserie |
Pour les biologistes marins, ces données alimentent à la fois la compréhension de la biologie des requins et celle du fonctionnement des écosystèmes profonds. L’étude pose aussi des questions sur l’impact futur des activités humaines dans ces zones encore peu explorées.
Ce que cela évoque pour la France et les requins des grandes profondeurs
Si cette étude concerne la mer de Chine méridionale, les enjeux rejoignent ceux des espaces maritimes français. La France dispose d’un vaste domaine maritime, avec des zones profondes dans plusieurs bassins, notamment dans le Pacifique via la Polynésie française et la Nouvelle-Calédonie, mais aussi dans l’Atlantique.
Comme en mer de Chine méridionale, de nombreux requins d’eaux profondes fréquentant ou pouvant fréquenter les eaux françaises restent très mal connus. Les campagnes scientifiques menées par l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer, l’équivalent national des grands instituts océanographiques, utilisent parfois des appâts ou des caméras disposées sur le fond pour enregistrer la faune des abysses.
Les informations recueillies en Asie renforcent l’idée que certaines zones profondes, y compris sous pavillon français, peuvent jouer un rôle de refuge ou de nurserie pour des espèces à croissance lente et reproduction tardive. La gestion des pêches profondes, l’encadrement de l’exploration minière des fonds marins ou encore la création d’aires marines protégées tiennent compte de plus en plus de ces aspects.
Pourquoi les carcasses géantes sont cruciales dans les abysses
Dans les profondeurs où la lumière ne pénètre pas, la nourriture se fait rare. Les grandes carcasses, comme celle d’une vache ou d’une baleine, jouent un rôle déterminant. Elles agissent comme des « oasis » de nutriments, attirant en quelques heures une multitude d’organismes : bactéries, invertébrés, poissons et grands charognards comme ces requins dormeurs.
Chaque arrivé de carcasse déclenche une succession de phases : consommation rapide des tissus mous par les charognards, prolifération d’organismes spécialisés sur les restes, puis intégration progressive des os au sédiment. Les requins observés par l’équipe chinoise représentent l’un des premiers maillons visibles de cette chaîne.
Pour un lecteur français, ces résultats éclairent la façon dont les océans recyclent la matière organique jusque dans leurs zones les plus profondes. Ils rappellent aussi que la santé de la surface – notamment les populations de grands cétacés – influence directement ce qui se passe à plusieurs milliers de mètres sous l’eau.
Un aperçu rare d’animaux presque invisibles
En rendant publiques ces images tournées en juin 2025, les chercheurs montrent à quel point une simple expérience ciblée peut bouleverser la carte de répartition d’une espèce. Voir un requin dormeur du Pacifique de près, filmé en haute mer asiatique, reste un événement exceptionnel pour la communauté scientifique.
Les auteurs de l’étude souhaitent désormais comprendre si ces apparitions traduisent une présence régulière de l’espèce en mer de Chine méridionale ou une extension récente liée aux évolutions de l’océan Pacifique. D’autres déploiements de caméras et d’appâts devraient suivre dans les prochaines années, en Asie comme dans d’autres bassins océaniques, afin d’affiner cette cartographie encore très lacunaire des grands fonds.









