Nées en Corée du Sud en 1974, ces jumelles identiques, séparées à 2 ans et élevées à des milliers de kilomètres, intriguent aujourd’hui les chercheurs.
Le site d’actualité anglophone Scoop Upworthy rapporte l’histoire rare de deux sœurs jumelles monozygotes, nées en Corée du Sud puis élevées l’une en Corée, l’autre aux États-Unis, et étudiées dans le cadre d’un travail scientifique publié sur la plateforme ScienceDirect. Leur cas bouscule certains repères sur la part de la génétique et de l’environnement dans le développement du QI et de la personnalité.
Des jumelles perdues dans un marché en Corée, retrouvées 44 ans plus tard
Les deux sœurs voient le jour en 1974 en Corée du Sud. Jusqu’à l’âge de 2 ans, elles grandissent ensemble. Puis survient l’événement qui va changer leurs vies : elles se perdent dans un marché. Malgré les recherches de leurs parents, l’une des jumelles ne sera jamais retrouvée.
La sœur disparue est finalement adoptée par un couple américain. Elle part alors vivre aux États-Unis, dans un environnement culturel, linguistique et familial sans lien avec sa Corée natale. Pendant plus de quatre décennies, chacune grandit sans savoir que l’autre est en vie.
Tout bascule en 2018. La jumelle installée aux États-Unis participe à un programme coréen de réunification familiale basé sur l’analyse d’ADN. Elle y transmet son profil génétique dans l’espoir d’en apprendre davantage sur ses origines. C’est dans ce cadre qu’elle découvre non seulement qu’elle a un frère et une sœur, mais aussi qu’elle a une sœur jumelle identique restée en Corée du Sud.
Une étude scientifique pour trancher le débat « inné contre acquis »
Leur histoire personnelle devient alors un cas d’école pour les chercheurs. Les deux femmes, désormais adultes, acceptent de se soumettre à une batterie de tests. L’étude, publiée sur ScienceDirect et relayée par le site spécialisé IFL Science, vise à éclairer le fameux débat « nature vs nurture », c’est-à-dire « ce qui vient des gènes » face à « ce qui vient de l’environnement ».
- Tests de QI et d’aptitudes cognitives
- Évaluations de la personnalité
- Mesures de la santé mentale et de l’estime de soi
- Analyse de leurs valeurs et de leurs modes de raisonnement
Ces jumelles sont dites monozygotes, c’est-à-dire issues du même œuf fécondé, avec un patrimoine génétique quasiment identique. En théorie, leur QI et certains traits de personnalité devraient donc être très proches, même si l’environnement reste un facteur majeur.
Les chercheurs ont observé chez ces jumelles génétiquement identiques une différence de 16 points de QI, alors que les études sur les jumeaux monozygotes annoncent habituellement un écart maximal d’environ 7 points.
Un écart de QI inhabituel entre deux jumelles génétiquement identiques
Les résultats du QI surprennent les scientifiques. La sœur restée en Corée du Sud obtient un score sensiblement plus élevé que celle élevée aux États-Unis : l’écart atteint 16 points. Pour des jumelles monozygotes, c’est largement au-dessus de ce qui est observé en moyenne.
Les travaux antérieurs sur les jumeaux identiques, élevés ensemble ou séparément, montrent en règle générale des différences de QI modestes, et souvent inférieures à 7 points. Dans ce cas précis, l’écart plus que doublé attire l’attention.
L’un des chercheurs cités dans l’article souligne le caractère étonnant de ce constat : leurs écarts portent sur des capacités « habituellement liées à une forte influence génétique ». Autrement dit, on ne s’attend pas, sur ces domaines précis, à des variations aussi marquées chez des jumelles issues du même patrimoine génétique.
Des facteurs médicaux possibles pour expliquer l’écart
Les auteurs de l’étude ne se contentent pas d’invoquer l’environnement social ou culturel. Ils relèvent que la jumelle élevée aux États-Unis a subi des commotions cérébrales dans sa jeunesse. Ces traumatismes crâniens pourraient avoir contribué à faire baisser son QI mesuré à l’âge adulte.
Les chercheurs restent prudents, mais cette piste médicale rappelle que le cerveau, même chez des individus génétiquement très proches, peut être fragilisé par des événements de vie, des accidents ou des problèmes de santé.
Les commotions dont a souffert la jumelle vivant aux États-Unis sont évoquées comme un facteur possible de son score de QI plus faible.
Deux enfances aux antipodes, mais des personnalités étonnamment proches
Au-delà du QI, l’étude examine la manière dont ces sœurs perçoivent le monde, se comportent au quotidien et gèrent leurs émotions. Et là, la part de l’inné apparaît avec force.
Les chercheurs notent que les deux femmes affichent des traits de personnalité alignés sur un même profil. L’un d’eux écrit ainsi qu’elles sont toutes deux « remarquablement élevées » sur une dimension centrale :
Les jumelles se distinguent toutes les deux par un niveau élevé de conscience professionnelle : elles se montrent organisées, appliquées, soucieuses de bien faire et prêtes à fournir des efforts pour atteindre leurs objectifs.
Ce trait, souvent appelé « conscienciosité » dans les études de personnalité, se retrouve donc chez les deux femmes, malgré des chemins de vie très différents.
Une enfance douce en Corée, une trajectoire plus chaotique aux États-Unis
L’étude, citée par Scoop Upworthy, décrit des contextes familiaux contrastés. La sœur restée en Corée du Sud a grandi dans un environnement décrit comme plus chaleureux, plus stable et plus sain. Sa famille d’origine lui a offert un cadre affectif jugé aimant et bienveillant.
À l’inverse, la jumelle adoptée aux États-Unis a traversé davantage de difficultés avec son foyer adoptif. Le texte évoque des « épreuves » au sein de sa famille et de sa relation avec ses parents adoptifs. Un tel contexte peut peser sur la scolarité, la confiance en soi ou la santé mentale.
Malgré ces différences marquées, les chercheurs constatent que les deux femmes obtiennent des scores similaires en matière d’estime de soi et de santé mentale. Elles semblent avoir développé des ressources psychologiques proches, en dépit de leurs trajectoires opposées.
Ce que cette histoire apprend sur la part de la génétique
Ce cas montre à quel point les études sur les jumeaux monozygotes restent un outil précieux pour comprendre le rôle des gènes et de l’environnement dans la construction d’un individu.
| Aspect étudié | Résultat chez les jumelles | Interprétation probable |
|---|---|---|
| QI | Écart de 16 points | Effet combiné de l’environnement et d’antécédents médicaux |
| Personnalité (conscience professionnelle) | Niveau élevé chez les deux | Forte composante génétique possible |
| Estime de soi et santé mentale | Scores proches | Résilience partagée, fond génétique et stratégies communes |
Les auteurs de l’étude concluent que l’« authenticité » de chaque individu, même dans le cas de jumelles identiques, reste frappante. Les similitudes montrent le poids du patrimoine génétique. Les différences, notamment sur le plan cognitif, rappellent que l’histoire personnelle, les blessures physiques et la qualité de l’environnement peuvent remodeler en profondeur des trajectoires pourtant parties du même point.
La recherche sur les jumeaux : quelles pistes en France ?
Si cette étude concerne la Corée du Sud et les États-Unis, la question de l’influence de l’inné et de l’acquis intéresse aussi les chercheurs français. En France, des équipes en psychologie, en neurosciences et en génétique comportementale travaillent également sur des fratries et parfois sur des jumeaux, même si les programmes sont moins médiatisés que dans certains pays anglo-saxons.
Les projets de recherche peuvent inclure :
- la comparaison de frères et sœurs élevés dans le même foyer pour distinguer ce qui relève du milieu familial partagé ;
- l’étude des liens entre certaines prédispositions génétiques et la réussite scolaire, avec un encadrement éthique strict ;
- des travaux sur l’impact des traumatismes crâniens, suivis en hôpital ou en centre de rééducation, afin de mieux mesurer leurs effets sur les capacités cognitives.
En France, toute utilisation de données génétiques reste encadrée par la loi de bioéthique et contrôlée par des autorités comme l’Agence de la biomédecine. Les tests ADN réalisés à l’étranger à des fins personnelles ou récréatives ne sont pas autorisés sur le territoire, ce qui limite la possibilité de programmes de réunification familiale fondés sur l’ADN comme en Corée du Sud.
Ce que les lecteurs peuvent retenir de cette histoire singulière
Pour un parent, un enseignant ou un professionnel de santé en France, ce cas illustre deux points majeurs. D’abord, des enfants génétiquement proches peuvent réagir très différemment à leur environnement, surtout en présence d’accidents, de traumatismes ou de contextes familiaux difficiles. Ensuite, certains traits de caractère, comme la façon de s’organiser ou de persévérer, semblent s’ancrer en profondeur, au-delà des différences culturelles.
Le QI, souvent mis en avant dans les débats publics, n’est qu’un des éléments du fonctionnement cognitif. Les chercheurs considèrent aujourd’hui qu’il doit être interprété avec prudence, en tenant compte du parcours médical, du niveau de stress, de la qualité du sommeil ou encore de l’accès à l’éducation. Dans le cas de ces jumelles coréennes, la différence de QI ne résume pas leurs ressemblances frappantes en matière de personnalité, de valeurs et de santé psychologique.









