Pour son centenaire, Ducati a transformé Misano, en Italie, en gigantesque camp de base rouge vif, réunissant des milliers de passionnés du monde entier.
À l’occasion du World Ducati Week 2026, organisé sur le circuit de Misano en Italie, le magazine Vogue Italia a suivi de l’intérieur les célébrations des 100 ans de la marque de Borgo Panigale. Entre records d’affluence, hommages historiques et anecdotes parfois étonnantes, cet anniversaire dit beaucoup de la place qu’occupe aujourd’hui Ducati dans l’univers de la moto, y compris pour un lecteur français habitué aux circuits du Mans ou de Magny-Cours.
Un centenaire fêté en fanfare sur la « terre des moteurs »
Le World Ducati Week, c’est d’abord un pèlerinage. Pendant trois jours, les « Ducatisti » les plus fervents convergent vers Misano Adriatico, sur la côte adriatique, au cœur de la Motor Valley d’Émilie-Romagne. Pour cette 13e édition, Ducati célébrait un jalon symbolique : ses 100 ans d’existence.
Les organisateurs annoncent environ 120 000 participants venus de 94 pays, ce qui en fait l’édition la plus fréquentée et la plus internationale depuis la création de l’événement en 1998.
Sur la piste « Marco Simoncelli », la fête mêlait hommage sportif et célébration populaire. Trente-six pilotes historiques étaient présents, parmi lesquels Casey Stoner, Carlos Checa, Loris Capirossi ou Troy Bayliss, réunis pour la traditionnelle Lap of Honour et la grande Line Up suivie par les propriétaires de Ducati.
Le cortège a ensuite quitté le circuit pour rejoindre la plage de Riccione, au Samsara Beach, où le patron de la marque, Claudio Domenicali, s’est lui-même prêté au jeu en distribuant des piadine – le sandwich typique de la région – avant un DJ set face à la mer. L’événement a aussi été rythmé par la Lenovo Race of Champions, une course avec des Panigale pilotées par des vedettes des Grands Prix, remportée par l’Italien Nicolò Bulega.
D’après Vogue Italia, les chiffres internes témoignent de l’ampleur du rassemblement : 275 Ducati Official Club présents, 95 000 photos prises, 110 heures d’animation et 584 contenus publiés sur les réseaux sociaux pendant ces trois jours.
De la Motor Valley à Borgo Panigale : où naît l’ADN Ducati
Misano, Rider’s Land et un nom de courbe pas comme les autres
Misano Adriatico se situe dans la Motor Valley, ce district industriel italien spécialisé dans la mécanique de précision, qui héberge aussi Lamborghini à Sant’Agata Bolognese ou Ferrari à Maranello. Le tronçon Misano–Rimini–Riccione est parfois surnommé Riders’ Land, tant la région a vu naître des champions comme Valentino Rossi ou Marco Simoncelli.
Sur le circuit, une portion attire particulièrement l’attention : la « Brutapela », entre les virages 3 et 4, propice aux dépassements. Son nom ne vient pas de la course mais d’un ancien domaine agricole local, à la terre sèche et difficile à cultiver, surnommé « Bruta Pela » en dialecte romagnol.
Borgo Panigale, un village romain devenu synonyme de sportive radicale
Le berceau de Ducati, Borgo Panigale, près de Bologne, plonge ses racines dans l’Antiquité. Son nom remonte à « Vicus panicalis », un établissement romain entouré de champs de panic, une céréale proche du millet. Cette origine agricole se retrouve aujourd’hui dans le nom de la Panigale, la sportive de route emblématique de la marque, utilisée également pour la course d’accélération Lenovo Race of Champions durant le WDW.
Une entreprise née… de la radio, pas de la moto
Autre secret souvent ignoré : en 1926, Ducati ne fabrique pas de moteurs. L’entreprise fondée par Antonio Cavalieri Ducati s’appelle alors « Società Scientifica Radio Brevetti Ducati » et valorise les brevets radio de son fils Adriano. Ce n’est qu’en 1935, avec ses frères Bruno et Marcello, qu’il inaugure l’usine de Borgo Panigale.
Le premier micromoteur auxiliaire Ducati, à quatre temps, apparaît en 1946 sur la Cucciolo, qui préfigure la première véritable moto de la marque, la Ducati 60.
La grande rupture technologique viendra avec le système Desmodromique, abrégé en « Desmo ». Ce dispositif de commande des soupapes permet de faire tourner les moteurs à des régimes très élevés, sans risque de surrégime destructeur. Ce Desmo est devenu l’un des piliers de l’identité mécanique de Ducati, autant qu’un symbole pour ses fans.
Être Ducatista : une culture, presque une religion
À Misano, Vogue Italia décrit les Ducatisti comme une véritable communauté dotée de ses rites. La « prière du Ducatista » affirme ne croire qu’au Desmo. Le salut à moto avec deux doigts en V prend une signification particulière entre possesseurs de Ducati. Et la fameuse frizione a secco, la « friction à sec » au bruit métallique si reconnaissable, sert parfois de signe de ralliement sonore.
Les participants au World Ducati Week perpétuent aussi une habitude plus discrète : terminer leur virée dans leurs cafés favoris autour de Misano avant de rentrer chez eux, comme une ultime étape sacrée du week-end.
Quand Ducati s’invite à Hollywood et dans la pop culture
La 996, star de Matrix Reloaded
La Ducati 996 est devenue culte grâce à une séquence de cinéma. Les frères Wachowski la réclament pour Matrix Reloaded, sorti en 2003, en version verte pour coller à l’esthétique informatique du film. Trinity, incarnée par Carrie-Anne Moss, y mène une poursuite autoroutière d’une longueur inédite, aux côtés du Keymaker en passager.
La scène est tournée sur trois mois, pour un coût supérieur à deux millions de dollars, entraînant ensuite la production d’une série spéciale route : la Ducati 998 Matrix.
Superman, les combinaisons de piste et Ducati
Les amateurs de cuir estampillé Superman doivent aussi quelque chose à l’univers Ducati. En 2006, Troy Bayliss porte lors du week-end de Brands Hatch en championnat du monde Superbike une combinaison en cuir assortie d’un manteau rouge, sur sa Ducati 999 F06. Cette tenue naît d’un partenariat entre Warner Bros, Ducati et l’équipementier Suomy pour promouvoir le film Superman Returns, créant une esthétique reprise et imitée jusque dans le prêt-à-porter.
Personnalisation extrême et rêves d’ingénieurs
Ducati Unica : une moto pensée à quatre mains
Le programme Ducati Unica pousse la personnalisation très loin. Le propriétaire définit quasiment tout : livrée, dessins, détails. Il travaille directement avec les designers et ingénieurs pour créer une machine unique. Vogue Italia cite l’exemple d’une cliente installée à Los Angeles, qui a demandé un décor inspiré de la galaxie pour circuler entre Bel Air et Hollywood. D’autres ont voulu transposer sur leur carénage l’univers pictural de Miró ou de Kandinsky.
Superleggera, la moto qu’ils rêvaient enfants
En 2013, Claudio Domenicali aurait lancé un défi très simple à ses équipes : construire la moto qu’ils auraient voulu avoir lorsqu’ils étaient enfants. La réponse s’appelle Superleggera. Les ingénieurs ont optimisé le rapport poids/puissance et plusieurs éléments jusqu’alors jugés impossibles pour une machine homologuée pour la route. Le résultat illustre la volonté de Ducati de rapprocher ses motos de série de ses prototypes de compétition.
GP, Superbike, Monster 900 : les clés pour s’y retrouver
GP ou Superbike : deux philosophies de compétition
Le WDW 2026 a aussi été l’occasion de rappeler une distinction souvent floue pour le grand public. La moto dite de « GP » est un pur prototype conçu spécialement pour les Grands Prix, comme celles pilotées par Francesco Bagnaia ou Marc Márquez. La Superbike, elle, reste dérivée d’un modèle de série, à l’image de la Ducati pilotée par Nicolò Bulega.
La Monster 900, la moto qui a sauvé Ducati
Autre épisode majeur de l’histoire de la marque : la naissance de la Ducati Monster 900 en 1993. Conçue par le designer Miguel Galluzzi, elle inaugure la catégorie des « naked » sportives modernes, épurées, fonctionnelles et sans fioritures inutiles.
Selon le récit rapporté par Vogue Italia, la Monster 900 a littéralement sauvé l’entreprise du risque de faillite au début des années 1990.
Cette philosophie minimaliste répondait à un souhait très clair formulé en interne : pour profiter d’une moto, un moteur, un guidon et des roues suffisent. Le reste n’est « pas si indispensable ».
Mariages sur la grille : quand le WDW devient cérémonie
À Misano, l’attachement à la marque va parfois jusqu’au mariage. Pour le centenaire, une première cérémonie a vu un couple néerlandais être uni, à la surprise générale, par Troy Bayliss en personne. Habituellement, un seul mariage est accepté par édition, mais deux unions ont été validées cette année-là.
Une autre anecdote révélée par Vogue Italia concerne un président de Ducati Official Club. Il devait fixer la date de son mariage, mais attendait d’abord l’annonce officielle des jours du World Ducati Week pour éviter tout chevauchement. L’agenda du WDW ayant tardé, il arrête finalement une date… qui coïncidera avec l’événement. Fin heureuse : la cérémonie est maintenue, et c’est l’ancien pilote Chaz Davies qui l’administre.
Et en France, quelle place pour Ducati et la culture moto italienne ?
Pour un motard français, ces histoires résonnent forcément avec d’autres repères. Ducati reste une marque italienne, mais très visible sur les circuits français, notamment au Mans pour le MotoGP. Les événements rassemblant des communautés de marque existent aussi en France, même s’ils n’atteignent pas l’ampleur d’un World Ducati Week. Les grands rassemblements motocyclistes français se structurent plutôt autour de manifestations multi-marques ou de courses comme les 24 Heures Motos.
Les clubs officiels Ducati sont également présents en France. Ils fonctionnent comme associations de passionnés, souvent en lien avec le réseau de concessions, à la manière de nombreux clubs de marque auto ou moto. Ils organisent des sorties, des journées circuit, des rencontres avec des pilotes, avec un fonctionnement assez proche de ce qui se fait en Italie, mais adapté aux circuits et routes françaises.
Sur le plan technique, les Ducati homologuées pour la route vendues en France répondent aux mêmes normes européennes de sécurité et de pollution que celles distribuées en Italie. Les différences portent davantage sur le réseau, le prix final ou l’offre de financement, encadrée en France par les règles nationales sur le crédit et l’assurance. Les possibilités de personnalisation très poussée, comme Ducati Unica, restent proposées dans l’Hexagone, même si leur coût et les délais les réservent à une clientèle très passionnée.
Ce que ces 100 ans disent de la manière de vivre la moto
L’exemple Ducati montre comment une marque peut structurer un véritable « style de vie » autour de ses machines. Entre rites de groupe, références cinématographiques et programmes de personnalisation, la frontière entre objet mécanique et objet culturel devient floue. Pour un propriétaire français, acheter une Panigale, une Monster ou une Multistrada, c’est aussi s’ouvrir la porte de cette communauté mondiale, qui se retrouve physiquement à Misano mais échange toute l’année en ligne et via les clubs.
Des termes comme « naked », « Superbike » ou « Desmo » s’inscrivent aujourd’hui dans le vocabulaire courant des amateurs de deux-roues. Ils renvoient à des choix concrets : type de position de conduite, niveau de performance, usage route ou piste. Pour qui envisage de rouler en sportive italienne, comprendre ces nuances et l’histoire qui les accompagne permet de mieux choisir sa moto, mais aussi la façon dont on souhaite la vivre, entre trajets quotidiens, balades dominicales et journées circuit encadrées, très répandues aussi en France.









