Lors d’une longue mission au large, des chercheurs ont croisé un habitant insaisissable des grands fonds, dans l’Atlantique, à plus de 700 mètres.
Au cours d’une expédition scientifique d’un mois dans une zone reculée de l’océan Atlantique, une équipe internationale a filmé pour la première fois un poisson des abysses à la tête transparente, un barreleye nommé Winteria telescopa. Cette observation rare, rapportée par le média scientifique anglophone The Daily Galaxy, s’accompagne d’autres trouvailles géologiques et biologiques qui éclairent un peu mieux les profondeurs encore largement inconnues de cette partie de l’océan.
Un poisson à la tête transparente observé à 710 mètres de profondeur
Le moment clé de la mission survient à 710 mètres sous la surface, dans ce que les océanographes appellent la « zone crépusculaire », là où la lumière du soleil s’éteint presque totalement. Là, les caméras des chercheurs ont filmé Winteria telescopa, un poisson des grands fonds de la famille des barreleyes, connu pour sa tête en forme de dôme transparent.
Ce barreleye possède deux yeux tubulaires orientables, dotés de lentilles très sensibles à la lumière, enfermés dans un dôme rempli de fluide qui recouvre tout l’avant de la tête.
Ce dôme, extrêmement fragile, explique pourquoi l’animal restait jusqu’ici si mystérieux. Lorsqu’un spécimen est remonté à la surface, la différence de pression détruit cette structure délicate. Pendant des années, les scientifiques ignoraient même l’existence de ce « casque » transparent, absent des individus remontés morts à bord.
Le fait de filmer Winteria telescopa dans son habitat naturel permet d’observer ce dôme intact, ainsi que la position et les mouvements de ses yeux, un point crucial pour comprendre la façon dont l’animal se repère et chasse dans l’obscurité quasi totale des profondeurs.
Une expédition d’un mois dans une zone méconnue de l’Atlantique
Ces images ont été obtenues dans la « Doldrums Megatransform and Fracture Zone », une vaste zone de fractures tectoniques du plancher océanique, située dans l’Atlantique et encore très peu cartographiée. Cette région s’étend sur environ 60 000 kilomètres carrés et coupe la dorsale médio-atlantique, qui forme la plus longue chaîne de montagnes du monde sous la mer.
L’expédition, dirigée par le scientifique marin Aaron Micallef du Monterey Bay Aquarium Research Institute, s’est déroulée à bord du navire de recherche Falkor (too), opéré par le Schmidt Ocean Institute, une organisation de recherche océanographique basée aux États-Unis.
Pour observer ces profondeurs, l’équipe a combiné deux engins :
- le véhicule téléopéré SuBastian, relié au navire par un câble et piloté à distance ;
- un véhicule autonome baptisé The Childlike Empress, programmé pour explorer sans pilote à bord.
Ces robots sous-marins avaient pour mission principale de cartographier le relief, d’identifier des sources hydrothermales et d’étudier les failles et monts sous-marins de cette zone encore largement inexplorée.
« Cette découverte montre pourquoi l’exploration compte encore », explique Aaron Micallef, cité par The Daily Galaxy. « Même dans l’océan Atlantique, où les limites de plaques sont étudiées depuis des décennies, il reste des endroits où un premier regard de près peut révéler quelque chose de totalement nouveau. »
Deux nouveaux champs hydrothermaux découverts à près de 4 000 mètres
L’expédition ne s’est pas limitée à la rencontre avec le poisson à tête transparente. Les chercheurs ont identifié deux champs hydrothermaux encore inconnus, à près de 4 000 mètres de profondeur. À ces profondeurs, là où la lumière est totalement absente, de la chaleur et des produits chimiques issus de l’intérieur de la Terre s’échappent du sous-sol et alimentent des sources chaudes.
Les nouveaux sites découverts semblent liés à un phénomène appelé « serpentinisation », une réaction chimique entre l’eau de mer et des roches riches en olivine, notamment la péridotite. Cette réaction génère de l’hydrogène et d’autres composés chimiques réduits qui servent de base énergétique à des communautés microbiennes.
« La serpentinisation est un processus au cours duquel l’eau de mer réagit avec les minéraux des roches, produisant de la chaleur et une énergie chimique qui permettent à la vie de prospérer dans l’océan profond sans lumière du soleil », explique Jyotika Virmani, directrice exécutive du Schmidt Ocean Institute. « Une meilleure compréhension de ces systèmes pourrait fournir des indices pour trouver de la vie sur d’autres planètes. »
Les caméras ont montré des cheminées hydrothermales actives, d’où s’échappent des fluides chauds. Autour, la vie abonde : crevettes, crabes pâles, anémones délicates. Ces oasis biologiques se détachent sur un fond abyssal autrement très pauvre en ressources.
À quoi sert l’étude de ces sources profondes ?
Les champs hydrothermaux liés à la serpentinisation, comme le site emblématique de Lost City dans l’Atlantique, intéressent particulièrement les chercheurs. Ils offrent un exemple de milieu où la chimie seule, sans apport de lumière, suffit à soutenir des écosystèmes. Pour certains spécialistes de l’origine de la vie, ces environnements pourraient ressembler aux conditions qui régnaient sur la Terre primitive.
Ces sources servent aussi de référence pour imaginer des environnements comparables sur d’autres astres, comme certaines lunes glacées de Jupiter ou de Saturne, où un océan caché pourrait exister sous la surface et entrer en contact avec des roches chaudes.
Des calmars fantomatiques à 3 634 mètres de fond
La surprise ne s’est pas arrêtée là. À 3 634 mètres sous la surface, les scientifiques ont observé deux calmars aux longues nageoires, appartenant au genre Magnapinna, souvent surnommés « bigfin squid » dans la littérature scientifique anglophone. Ces animaux, à l’allure étrange, sont rarement filmés.
Leur rencontre apporte une dimension biologique supplémentaire à une mission pensée au départ surtout pour la géologie. L’équipe était venue chercher des failles, des édifices volcaniques et des sources hydrothermales. Elle repart avec des images détaillées d’écosystèmes entiers peu étudiés dans cette portion de l’Atlantique.
« Nous sommes arrivés à la recherche de sources, de failles et de monts sous-marins. Nous repartons avec quelque chose d’encore plus précieux : une compréhension plus profonde des écosystèmes dans l’une des régions les moins étudiées de l’océan Atlantique », souligne Paula Zapata Ramirez, de l’Universidad Pontificia Bolivariana. « Chaque échantillon, chaque image et chaque découverte nous rapproche d’une meilleure compréhension des parties cachées de notre planète. »
Les travaux scientifiques détaillant ces observations n’ont pas encore été publiés. Les données collectées – vidéos, échantillons de roches, de fluides et d’organismes – seront analysées dans les mois et années à venir.
Que représente cette découverte pour la recherche océanographique ?
Pour les spécialistes de la biologie marine, filmer un barreleye vivant comme Winteria telescopa représente un tournant. Plutôt que de reconstituer l’anatomie et le comportement à partir de spécimens abîmés, les chercheurs disposent désormais d’images montrant l’animal intact, nageant dans son environnement naturel, au milieu des faibles lueurs qui parviennent encore à 700 mètres de fond.
Ce type de donnée permet :
- d’étudier l’orientation des yeux et la manière dont le poisson suit ses proies ;
- d’observer la transparence et la forme exacte du dôme crânien ;
- d’analyser ses mouvements, sa vitesse et ses réactions face à la lumière des projecteurs.
Ces éléments renseignent sur la façon dont les animaux des grands fonds se sont adaptés à la pénombre permanente. Les barreleyes, avec leurs yeux tubulaires sensibles, illustrent à quel point l’évolution a façonné des solutions extrêmes pour exploiter les rares photons disponibles.
Les grands fonds étudiés aussi au large de la France
Pour un lecteur français, ces observations s’inscrivent dans un effort mondial d’exploration des grands fonds. La France mène elle aussi des recherches dans ses propres zones abyssales, notamment dans l’Atlantique Nord et dans les territoires d’outre-mer. Des instituts comme l’Ifremer utilisent des sous-marins habités, des véhicules téléopérés et des engins autonomes pour étudier les dorsales océaniques, les plaines abyssales et les champs hydrothermaux.
Les enjeux se rejoignent : comprendre la dynamique des plaques tectoniques, identifier des habitats rares, cartographier les ressources minérales et biologiques et évaluer les impacts potentiels de futures activités humaines, comme l’exploitation minière en haute mer.
| Aspect | Atlantique (expédition Falkor) | Recherche en France |
|---|---|---|
| Zone étudiée | Doldrums Megatransform and Fracture Zone | Dorsales océaniques et bassins profonds, notamment Atlantique Nord |
| Engins utilisés | SuBastian, The Childlike Empress | Véhicules téléopérés, sous-marins de recherche, engins autonomes |
| Objectif principal | Failles, sources hydrothermales, écologie profonde | Géologie, biodiversité, ressources et impacts humains |
Dans les deux cas, la logique est la même : multiplier les observations directes pour combler les vastes zones blanches de nos cartes des abysses et mieux saisir le fonctionnement de ces écosystèmes extrêmes.
Ce que révèle un poisson à tête transparente sur la vie dans les abysses
Le cas de Winteria telescopa illustre une caractéristique fréquente des animaux des profondeurs : la transparence partielle du corps ou de la tête. Cette transparence réduit la détection par les prédateurs dans un milieu où toute silhouette contrastée se repère facilement grâce à la bioluminescence. Elle facilite aussi la collecte de lumière pour des yeux spécialisés.
Les barreleyes se distinguent par :
Comprendre ces adaptations aide les biologistes à reconstituer les chaînes alimentaires de la « zone crépusculaire », qui joue un rôle clé dans le cycle du carbone : de grandes quantités de matière organique coulent depuis la surface vers ces profondeurs, où elles sont consommées par une faune spécialisée.
Pour un public français, ces recherches rappellent que la majeure partie du volume de l’océan se situe dans ces couches sombres, encore très mal connues. Le poisson à tête transparente filmé dans l’Atlantique n’est qu’un exemple parmi une multitude d’espèces encore non décrites ou jamais observées vivantes. Chaque expédition comme celle relatée par The Daily Galaxy ajoute quelques pièces à ce puzzle géant que constituent les abysses.









