En Australie, des chercheurs rêvent de ressusciter le tigre de Tasmanie grâce au génie génétique, au risque de rebattre toutes les règles de la protection de la nature.
Le MIT Press Reader, média américain spécialisé dans la vulgarisation scientifique, raconte comment un projet de « dé-extinction » du tigre de Tasmanie bouscule la manière de penser la conservation de la biodiversité, en Australie comme ailleurs.
Un prédateur disparu depuis 1936 que des chercheurs veulent recréer
Le tigre de Tasmanie, aussi appelé thylacine, hante les imaginaires australiens depuis sa disparition en 1936. Ce marsupial au corps de chien, aux rayures de zèbre et à la queue de kangourou a été chassé jusqu’à l’extinction, les colons européens l’accusant d’attaquer moutons et volailles.
Avant que l’espèce ne disparaisse totalement, 13 petits thylacines ont été conservés dans l’alcool. Aujourd’hui, ces spécimens reposent dans des collections de musées et d’universités, la peau fripée dans un liquide laiteux. L’un d’eux, toutefois, a livré assez de matériel génétique pour reconstituer le génome complet de l’animal.
À partir de cette carte génétique, un groupe de scientifiques et d’entrepreneurs ambitionne de recréer un équivalent fonctionnel du tigre de Tasmanie. L’idée : utiliser des techniques proches de celles popularisées par le film « Jurassic Park », pour faire renaître une espèce éteinte et lui redonner, au moins en partie, son rôle écologique.
Le tigre de Tasmanie pourrait devenir le premier grand prédateur disparu ramené à la vie, grâce à la combinaison de la génétique, de l’argent de la tech et d’une promesse de rédemption écologique.
Une alliance entre chercheurs australiens et start-up américaine
Ce projet est piloté par Andrew Pask, généticien à l’université de Melbourne, en Australie. Il s’est associé à Colossal, start-up américaine cofondée par l’entrepreneur Ben Lamm et le généticien de Harvard George Church.
George Church est déjà connu pour un autre projet frappant : tenter de « ressusciter » le mammouth laineux. Selon le MIT Press Reader, il a déjà levé plus de 400 millions de dollars pour ce chantier. Le tigre de Tasmanie s’inscrit dans la même logique de « biologie de la résurrection », ou dé-extinction.
Les scientifiques misent ici sur un atout majeur : la biologie des marsupiaux. Chez ces animaux, la gestation dans l’utérus ne dure que quelques semaines. Les petits terminent leur développement dans la poche de la mère.
Cette particularité facilite l’usage d’espèces proches comme mères porteuses. Le projet envisage notamment le recours au dunnart à longue queue, un petit marsupial insectivore, pour porter des embryons de thylacine clonés ou génétiquement modifiés.
Grossesse très courte, donc plus facile à répéter et ajuster.
Possibilité d’utiliser plusieurs espèces de marsupiaux comme mères porteuses.
Cycle de reproduction plus rapide que chez les éléphants, pressentis pour le mammouth.
À l’inverse, une grossesse de mammouth dans un éléphant durerait près de deux ans, avec à chaque fois un seul essai. Pour les partisans du projet, le thylacine représente donc un candidat plus accessible que le mammouth pour une première réussite spectaculaire.
Ressusciter une espèce : peut-on vraiment recréer un tigre de Tasmanie sauvage ?
Au-delà de la prouesse technologique, un doute majeur plane : même si des embryons de thylacine parviennent à terme dans un dunnart et survivent jusqu’à l’âge adulte, sera-t-il possible de recréer une population viable dans la nature ?
Certains scientifiques rappellent que l’espèce connaissait déjà des difficultés avant la chasse intensive et la concurrence des dingos, ces chiens sauvages introduits en Australie. Le thylacine souffrait d’une faible diversité génétique, le rendant vulnérable aux maladies et aux changements de milieu.
À partir de quelques spécimens préservés dans l’alcool, l’enjeu serait de générer suffisamment de diversité pour éviter de créer une lignée fragile, condamnée à terme.
La dé-extinction du tigre de Tasmanie posera aussi une question simple et brutale : recrée-t-on des animaux pour les laboratoires et les zoos, ou pour une vraie vie sauvage ?
Un prédateur clé pour les écosystèmes ou un récit de rédemption ?
Pour Andrew Pask et Ben Lamm, le choix du thylacine n’est pas un hasard. Il s’agissait du seul grand prédateur marsupial de son environnement. Son rôle de prédateur de tête de chaîne n’a jamais été pleinement remplacé en Tasmanie.
Les promoteurs du projet comparent son retour potentiel à celui du loup dans le parc de Yellowstone, aux États-Unis. La réintroduction des loups y a modifié le comportement des grands herbivores, permis à la végétation de se régénérer par endroits et favorisé d’autres espèces. Ils fantasment un effet similaire avec le tigre de Tasmanie, en tant qu’« espèce clé de voûte » des écosystèmes locaux.
Même si cet objectif s’avérait irréaliste, les techniques mises au point pourraient servir à d’autres espèces. Le MIT Press Reader rappelle que les recherches sur le mammouth ont déjà produit des pistes pour mieux protéger les éléphants d’Asie en captivité contre un herpès mortel. De la même manière, les travaux sur le thylacine pourraient accélérer le développement de techniques de reproduction assistée pour les marsupiaux, utiles à la survie des koalas.
Une autre lecture, plus désabusée, voit dans ces arguments écologiques surtout des justifications a posteriori. Sur le site de Colossal, la dé-extinction est présentée comme un acte moral, censé « réparer un tort causé par l’homme à la nature » et contribuer à un monde « ré-ensauvagé ».
Le projet séduirait alors autant pour ce qu’il promet à la nature que pour ce qu’il raconte de nous-mêmes : la possibilité de racheter nos destructions passées grâce à la technologie, voire d’en sortir grandis.
Une « attraction » de conservation ou un levier politique sérieux ?
La principale critique adressée à la dé-extinction reste qu’elle constituerait une distraction par rapport aux vrais enjeux de la biodiversité. Le MIT Press Reader rappelle que le changement climatique et la destruction des habitats demeurent les premiers moteurs d’extinction, en perturbant pollinisateurs, réseaux alimentaires, régulation des maladies et résilience des écosystèmes.
Dans cette optique, ressusciter quelques espèces spectaculaires reviendrait à détourner des ressources, de l’attention et des financements, au détriment de la protection des milieux naturels et des espèces encore vivantes.
Le philosophe Ronald Sandler, cité par le média, estime qu’aussi tragique que soit la disparition du pigeon migrateur en Amérique du Nord ou des dauphins de rivière en Chine, le plus grave est que « ce monde n’est plus fait pour eux ». Autrement dit, ramener ces espèces sans s’attaquer aux causes de leur disparition ne réglerait rien.
L’article nuance toutefois cette vision. D’une part, Colossal et l’ONG américaine Revive & Restore, autre acteur clé de la dé-extinction, sont principalement financées par des capitaux technologiques et du capital-risque. Rien ne prouve, à ce stade, qu’elles siphonnent des budgets déjà alloués à la conservation traditionnelle.
D’autre part, ces projets auraient une force d’entraînement symbolique auprès d’un public peu sensible aux discours environnementalistes classiques. Ils parlent à celles et ceux qui cherchent des réponses créatives, technologiques et visibles à la crise de la biodiversité, plutôt qu’une simple extension des zones protégées ou des injonctions à la sobriété.
Les projets de dé-extinction fonctionnent comme les premières Tesla : minoritaires, critiqués, mais capables de mettre une idée dans toutes les têtes.
Un vide politique autour de la dé-extinction
Pour le MIT Press Reader, le débat autour du tigre de Tasmanie met surtout en lumière une faiblesse structurelle : l’absence d’instance dédiée pour encadrer ce type d’initiatives. Aux États-Unis, comme dans la plupart des pays, il n’existe pas de conseil permanent chargé d’évaluer et d’orienter les projets de dé-extinction ou d’autres formes de « conservation radicale ».
L’auteur évoque l’exemple du Council on Bioethics mis en place sous la présidence de George W. Bush, mais appliqué à la biodiversité. Une telle instance rassemblerait experts, représentants d’agences publiques, communautés autochtones, ONG, chercheurs et citoyens pour débattre régulièrement de ces sujets.
Son rôle ne serait pas de trancher une fois pour toutes la question « Faut-il le faire ? » ni d’interdire tel ou tel projet. Elle servirait plutôt à transformer les divergences de vue en lignes directrices pour des expérimentations encadrées :
les plus prudents pointeraient les angles morts et réclameraient des garde-fous solides ;
les plus interventionnistes pousseraient l’État à soutenir des essais ambitieux mais surveillés.
L’objectif ne serait pas d’aboutir à un consensus, jugé illusoire, mais à des décisions acceptables pour une majorité, au moins à court terme. Autrement dit, remplacer l’actuel mélange de projets privés, de contentieux juridiques et de lenteur administrative par une gouvernance plus réactive et structurée.
Ce que cela change pour un lecteur français
En France, aucune instance n’est spécifiquement chargée de la dé-extinction, mais plusieurs acteurs encadrent déjà la biodiversité : l’Office français de la biodiversité, le Muséum national d’histoire naturelle, le Conseil national de la protection de la nature, ou encore les agences de l’eau et les parcs nationaux. Les décisions passent souvent par des lois, des décrets et des avis scientifiques, avec une forte culture de précaution.
Les grands débats environnementaux, comme la réintroduction du loup ou la gestion de l’ours dans les Pyrénées, montrent combien la société française est partagée sur la place de la faune sauvage. La perspective, un jour, d’animaux recréés en laboratoire ajouterait une couche de complexité à ces tensions déjà vives.
Une approche proche de celle proposée dans l’article – un lieu de délibération permanent combinant chercheurs, élus, associations, agriculteurs, chasseurs, citoyens – pourrait inspirer une réflexion française si des projets de « conservation radicale » venaient à s’installer en Europe, qu’il s’agisse d’animaux recréés, d’arbres génétiquement modifiés pour résister aux sécheresses ou de coraux adaptés à des mers plus chaudes.
Prudence, risques… et peur de rater la dernière chance
La conservation de la biodiversité repose historiquement sur une forte prudence. Une étude citée dans la revue scientifique Conservation Science and Practice parle même d’un « ethos de retenue ». Face aux incertitudes sur les impacts à long terme, beaucoup de chercheurs recommandent de s’abstenir d’expériences trop intrusives.
Le politologue Aaron Wildavsky a décrit cette attitude ultra-prudente comme la recherche d’un « essai sans erreur » – ce qui revient, dans les faits, à ne plus rien tenter. Mais la précaution a aussi un coût : d’éventuelles solutions restent inexploitées, parfois jusqu’à ce qu’il soit trop tard.
La généticienne des coraux Line Bay résume ce dilemme, citée par le MIT Press Reader : le plus grand risque serait d’ignorer le génie génétique parce qu’il effraie, puis de découvrir dans 10 ou 15 ans qu’il s’agissait du seul outil encore disponible pour sauver certains écosystèmes.
Dans certains cas, maintenir une vision figée de la « pureté » génétique peut menacer une espèce. L’article donne l’exemple, aux États-Unis, d’un débat sur l’hybridation entre une salamandre tigrée commune et une salamandre endémique de Californie, menacée. Les hybrides semblent plus robustes, mais n’ont pas exactement le même impact sur l’écosystème. Vouloir à tout prix préserver l’intégrité génétique de la salamandre californienne pourrait conduire à sa disparition totale, laissant la zone sans salamandres du tout.
La peur de l’erreur peut, paradoxalement, condamner des espèces entières, alors même que des solutions imparfaites mais viables existent.
Dé-extinction, migrations assistées, gènes modifiés : un vocabulaire à apprivoiser
Pour un public français, plusieurs notions au cœur du débat méritent d’être clarifiées :
Terme
Principe général
Dé-extinction
Utiliser le génie génétique et la reproduction assistée pour recréer un équivalent d’une espèce disparue.
Migration assistée
Déplacer volontairement une espèce vers une région plus favorable face au changement climatique.
Évolution assistée
Favoriser des traits génétiques adaptés (par sélection ou modification) pour aider une espèce à faire face à un nouvel environnement.
Gene drive (forçage génétique)
Modifier un gène pour qu’il se transmette à une proportion très élevée de descendants, afin de faire rapidement évoluer une population.
Ces outils ne concernent pas que des espèces « emblématiques ». Ils pourraient à terme toucher des insectes vecteurs de maladies, des arbres forestiers, des poissons ou des plantes cultivées. L’enjeu dépasse donc largement le sort du seul tigre de Tasmanie.
Des essais à petite échelle plutôt qu’un grand saut dans le vide
Le MIT Press Reader plaide pour une voie médiane : ni blocage systématique de toute innovation, ni course aveugle à l’expérimentation. L’idée serait de mener des essais limités, étroitement surveillés, et d’intégrer les critiques pour renforcer les garde-fous.
Quelques principes proposés :
Commencer par des projets de petite ampleur, dans des milieux contrôlés.
Monter en puissance progressivement, seulement si les premiers résultats sont jugés acceptables.
Mettre en place des systèmes de suivi et d’alerte solides sur le long terme.
Identifier à l’avance les populations humaines ou animales susceptibles de subir un dommage, et prévoir des mesures de réparation ou de réduction de l’impact.
Limiter au maximum les conflits d’intérêts, notamment financiers, autour de ces projets.
Appliquée à un futur retour du tigre de Tasmanie, une telle stratégie pourrait se traduire par des essais en enclos ou sur des îles contrôlées, avant d’envisager une réintroduction à grande échelle en Tasmanie, avec l’adhésion – ou au moins l’acceptation – des populations locales.
Au-delà du cas du thylacine, l’enjeu posé par ces projets concerne chacun : qui décide de ce qu’est une nature « acceptable » dans un monde transformé par l’humain ? Les scientifiques, les juges, les investisseurs, ou un ensemble plus large de citoyens, d’agriculteurs, de pêcheurs, de peuples autochtones ? Le débat sur le tigre de Tasmanie agit ici comme un laboratoire des conflits à venir autour de la biodiversité du XXIe siècle.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
Pourquoi les scientifiques choisissent-ils le tigre de Tasmanie plutôt que d'autres espèces disparues ?
Le thylacine offre des avantages biologiques majeurs : les marsupiaux ont une gestation très courte de quelques semaines, facilitant l'usage de mères porteuses comme le dunnart à longue queue. Son cycle de reproduction est également plus rapide que celui des éléphants envisagés pour le mammouth laineux, ce qui rend le projet plus accessible.
Comment les chercheurs comptent-ils recréer le tigre de Tasmanie ?
Ils recourent au génie génétique pour reconstituer le génome complet de l'animal à partir du matériel génétique extrait de spécimens conservés dans l'alcool depuis les années 1930, puis clonent ou modifient génétiquement des embryons implantés chez des marsupiaux proches.
Quels sont les risques écologiques d'une réintroduction du tigre de Tasmanie ?
L'espèce souffrait d'une faible diversité génétique avant son extinction, la rendant vulnérable aux maladies. Les écosystèmes tasmaniens ont également évolué en son absence, et rien ne garantit qu'une population recréée à partir de peu de spécimens pourrait vivre à l'état sauvage de manière durable.
Pourquoi certains scientifiques critiquent-ils ce projet ?
Les critiques craignent que la dé-extinction détourne des ressources, de l'attention et des financements de la véritable protection de la biodiversité : combattre le changement climatique et préserver les habitats naturels, qui sont les premiers moteurs d'extinction actuelle.
Quels bénéfices secondaires la recherche sur le tigre de Tasmanie pourrait-elle apporter ?
Les techniques développées pourraient accélérer le développement de méthodes de reproduction assistée pour les marsupiaux encore menacés comme les koalas, ou générer des avancées utiles pour d'autres espèces en captivité, comme l'a déjà permis la recherche sur le mammouth.