Dans la Suisse de l’après-guerre, un artiste néerlandais fascine les foules en se laissant transpercer le torse par des épées, sous le regard incrédule des médecins.
Le site d’actualités scientifiques et historiques qui rapporte cette histoire retrace le parcours de Mirin Dajo, un Néerlandais devenu célèbre en Suisse et aux Pays-Bas dans les années 1940 pour ses numéros extrêmes. Il se présentait comme « invulnérable », se faisant perforer le corps par des lames devant des médecins médusés. Pourtant, ce n’est pas une épée qui a mis fin à sa vie, mais une complication interne beaucoup plus sournoise.
Un Néerlandais qui se rêvait prophète invulnérable
Mirin Dajo n’est pas le vrai nom de cet homme. Né en 1912 à Rotterdam, il s’appelait en réalité Arnold Gerrit Henskes. Son pseudonyme vient d’un mot en espéranto, « mirindaĵo », qui signifie « merveille ». Il admirait cette langue construite, inventée à la fin du XIXe siècle par L. L. Zamenhof pour faciliter la communication internationale.
Dès sa jeunesse, Henskes affirme vivre des expériences étranges. Le texte source évoque des rêves « rares » dans lesquels il verrait une nièce morte prématurément et décrirait avec précision une tante décédée en Afrique du Sud, qu’il n’avait jamais connue. Dans le climat ésotérique du début du XXe siècle, ces épisodes renforcent son attirance pour le mystique.
Il suit pourtant au départ une voie classique : études de Beaux-Arts, puis création d’une agence de design. Mais cette carrière ne lui suffit pas. Vers 33 ans, il change radicalement de vie, s’installe à Amsterdam et se met à se produire dans les rues et les cafés, convaincu que son véritable « art » est scénique… et extrême.
Un corps présenté comme “invulnérable”
Contrairement à d’autres artistes de cabaret, Mirin Dajo ne mime pas et ne raconte pas seulement des histoires. Son numéro consiste à :
se laisser transpercer le corps par des épées, fleurets ou lances ;
ingérer des objets dangereux comme des morceaux de verre ou des lames de rasoir ;
supporter des agressions physiques extrêmes (eau bouillante, métal chauffé au rouge).
Selon son propre discours, il aurait découvert qu’il avait un « corps invulnérable » et décide de l’exploiter. Les spectacles de « fakirs » étant alors à la mode en Europe, notamment après le succès de l’Égyptien Tahra Bey, le public se passionne pour ces numéros où le corps est malmené sans saigner de façon spectaculaire.
Mirin Dajo refuse cependant l’étiquette de simple faquir. Il développe une vision mystique de ce qu’il fait, affirmant être un instrument choisi par Dieu – ou « la Source », comme il l’appelle – pour montrer à l’humanité qu’elle peut dépasser le matérialisme et la violence.
Pour Mirin Dajo, ses perforations n’étaient pas qu’un spectacle : elles devaient prouver l’existence d’une dimension spirituelle supérieure.
Il espère même utiliser l’espéranto pour rassembler les peuples dans une forme de fraternité universelle, cohérente avec son message pacifiste au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.
Des médecins néerlandais obligés de le laisser se produire
Lorsque sa notoriété augmente, Mirin Dajo veut quitter les performances improvisées pour devenir artiste professionnel. Aux Pays-Bas, cela passe par l’obtention d’une licence et un examen médical. Trois spécialistes de l’université de Leiden – identifiés dans la source comme les docteurs Bertholt, Stokvis et le professeur Carp – l’auscultent.
Ils lui délivrent une autorisation, mais avec une restriction claire : il peut se produire en spectacle, pas utiliser sa notoriété pour prêcher. Dans un contexte de guerre froide naissante et de tensions idéologiques très fortes, les autorités se méfient de son discours mystico-religieux qui prétend dépasser les blocs politiques.
Mirin Dajo, lui, affirme dans un entretien accordé au magazine américain Time que sa volonté, nourrie par la foi, lui permettrait de dominer son corps. Il explique en substance que ses numéros servent à rendre son message crédible : une fois qu’on a vu un homme se faire transpercer sans tomber mort, on écouterait davantage ce qu’il a à dire.
La scène suisse, les radiographies et la fascination collective
En 1947, Mirin Dajo s’installe en Suisse, où il obtient à nouveau une licence d’artiste, mais sans droit à la prédication. Il se produit notamment dans la salle Corso de Zurich, un lieu emblématique de ses shows, avec un public venu tester ses nerfs.
À Zurich, il se choisit un assistant définitif, un voisin néerlandais du nom de Jan Dirk de Groot. Ce dernier devient son porte-parole et décrit aux journalistes un Mirin Dajo escorté par trois anges gardiens, capable de soigner les gens et doté de pouvoirs télépathiques et télékinésiques.
Deux médecins zurichois, mentionnés dans la source comme Hans Naegeli-Osjord et Werner Brunner, réalisent des radiographies de l’artiste. Les clichés, ainsi que des films de l’époque, montrent des lames traversant clairement le tronc de part en part. Les documents indiquent que ses numéros ne se réduisent pas à une simple illusion d’optique.
Les radiographies de Zurich confirment que les épées traversaient réellement le corps de Mirin Dajo, sans truquage visible.
Face à ces images, certains sympathisants parlent de phénomènes « psychocinétiques ». Un professeur de parapsychologie d’Utrecht aurait même, des années plus tard, interprété les numéros de Dajo comme un « processus psychocinétique intrasomatique ». Les milieux sceptiques, eux, cherchent des explications anatomiques et techniques.
Pas une balle, pas une épée : ce qui l’a tué à Winterthour
Des rumeurs circulent rapidement autour de Mirin Dajo : certains assurent qu’il aurait survécu à des rafales de mitrailleuse pendant la guerre. L’intéressé, note la source, nie cet épisode, même s’il a été grièvement blessé durant l’occupation allemande des Pays-Bas, moment où il dit avoir « vu la lumière ».
Deux cicatrices sur son crâne, attribuées à des impacts de balle, nourrissent le mythe. Mais l’autopsie pratiquée après sa mort montrera qu’aucune trace de lésion crânienne n’existe, ce qui discrédite cette version spectaculaire.
La fin de sa vie se déroule en 1948, à Winterthour, en Suisse. Selon le récit rapporté, Mirin Dajo dit entendre des voix intérieures qui lui ordonnent d’avaler une longue aiguille, de plusieurs empans. Il obéit. Deux jours plus tard, une intervention chirurgicale est nécessaire pour retirer ce corps étranger.
À l’hôpital, il boit de l’eau malgré l’interdiction formelle des médecins. L’équipe soignante l’oblige alors à signer un document par lequel il assume la responsabilité des suites éventuelles. Il sort de l’établissement sur ses jambes, manifestement décidé à continuer sa vie comme si de rien n’était.
Quelques jours plus tard, alors que son assistant est absent pour aller chercher sa femme à l’aéroport, Mirin Dajo se sent mal et s’allonge. Il reste en état de transe pendant trois jours, ce qui n’inquiète pas immédiatement De Groot, habitué à ces états modifiés de conscience. Mais au bout de ce délai, la femme de l’assistant s’alarme. Un nouveau contrôle révèle un corps froid : Mirin Dajo est mort depuis environ un jour.
L’autopsie est sans appel : la cause du décès est une dissection aortique, c’est-à-dire une déchirure de la paroi de l’aorte, la principale artère qui sort du cœur. Le sang s’est infiltré entre les couches de la paroi, provoquant un décollement puis un effondrement du système cardiovasculaire.
Ce n’est pas une épée qui a tué Mirin Dajo, mais une déchirure de l’aorte probablement liée à l’aiguille qu’il avait avalée.
Dans la majorité des cas, ce type de dissection provoque une douleur brutale, intense, souvent décrite comme un coup de poignard dans la poitrine. Le récit laisse entendre que Mirin Dajo ne s’en serait pas plaint, ou qu’il ne l’aurait pas exprimé. L’examen post mortem révèle aussi des dizaines d’anciennes lésions internes, cicatrisées, correspondant à ses numéros antérieurs.
Comment ses exploits peuvent-ils s’expliquer scientifiquement ?
Les sources citées avancent plusieurs explications rationnelles aux prouesses de Mirin Dajo, sans nier le caractère extrême de ce qu’il faisait.
La logique physique de la « couche de clous »
Un exemple souvent cité par les scientifiques est celui du « lit de clous ». Un corps peut s’y étendre sans être perforé si :
les clous sont nombreux et assez rapprochés ;
aucun clou ne dépasse nettement plus que les autres ;
le poids de la personne est bien réparti sur toute la surface ;
les pointes sont relativement épaisses.
La pression exercée sur chaque pointe devient alors très faible, quelques grammes seulement. Visuellement, l’effet sur le public est impressionnant, mais d’un point de vue mécanique, le risque de perforation reste limité dans ces conditions maîtrisées.
Des trajets précis et des cicatrices internes réutilisées
Pour les épées et fleurets, les anatomistes suggèrent une autre logique. Une lame peut pénétrer un corps en évitant les organes vitaux et les gros vaisseaux si elle suit un trajet très précis. L’introduction lente, sur une vingtaine de secondes, réduit le traumatisme immédiat et la douleur.
Le texte indique que Mirin Dajo présentait des signes physiologiques lors des perforations – tachycardie, pâleur, transpiration –, mais pas de douleur apparente ni d’hémorragie catastrophique. La suggestion psychologique, l’entraînement, voire l’utilisation possible d’anesthésiques locaux, auraient pu l’aider à supporter ces gestes.
Les médecins qui ont pratiqué son autopsie ont trouvé quatre fistules principales dans son flanc droit : des canaux cicatrisés à l’intérieur des tissus. Selon l’analyse présentée, Mirin Dajo entretenait ces conduits à l’aide de tiges creuses, retirées lors des shows pour laisser passer les armes.
Les fistules internes de Mirin Dajo servaient probablement de “tunnels” déjà cicatrisés, guidant les lames toujours au même endroit.
C’est ce qui lui aurait permis de réaliser l’un de ses numéros les plus spectaculaires : la « fontaine humaine ». En branchant des tuyaux en caoutchouc sur ces tiges, de l’eau était injectée d’un côté et ressortait par un autre orifice du corps, donnant l’impression que son torse se transformait en fontaine à plusieurs jets.
Ce que cette histoire dit du rapport au corps et au risque
Pour un lecteur français, le cas de Mirin Dajo renvoie aux débats actuels autour des performances extrêmes : jusqu’où un artiste peut-il aller avec son propre corps, même avec l’aval d’un médecin ? En France, un spectacle impliquant des perforations réelles serait aujourd’hui encadré de façon très stricte par la réglementation sur la sécurité du public et la protection de l’intégrité physique, avec une responsabilité pénale potentielle en cas d’accident.
Dans le cas de Mirin Dajo, les autorités néerlandaises et suisses avaient déjà tenté de limiter les risques en imposant des licences, des examens médicaux et l’interdiction de prêcher. Mais elles l’ont laissé poursuivre ses numéros, tant qu’il assumait lui-même les conséquences, comme le montre le document signé à l’hôpital avant sa mort.
Cette histoire illustre également la frontière délicate entre croyance, mystique et médecine. Les symptômes qu’il ressentait, notamment lors de la dissection aortique, auraient pu, dans un cadre hospitalier actuel très encadré, entraîner une surveillance intensive. En France, une douleur thoracique brutale associée à des antécédents de traumatismes internes aurait, en principe, déclenché une batterie d’examens urgents en cardiologie et en imagerie.
Performance extrême : risques, illusions contrôlées et fascination durable
Les numéros de Mirin Dajo s’appuyaient sur un mélange de connaissances anatomiques, de gestion de la douleur, de cicatrices entretenues et de mise en scène. Une partie du public y voyait un miracle, d’autres une discipline physique poussée à l’extrême, d’autres encore un phénomène parapsychologique.
Les risques, eux, étaient bien réels. Une infection grave, une perforation accidentelle d’un vaisseau, un écart de trajectoire de quelques centimètres pouvaient lui être fatals. La longue aiguille avalée, qui a probablement provoqué la déchirure de son aorte, rappelle que ce type de performances pousse le corps au-delà de ce qu’il peut durablement supporter.
Pour un public contemporain, habitué aux cascades contrôlées et aux effets spéciaux, l’histoire de Mirin Dajo éclaire une époque où les limites entre spectacle, science et croyance semblaient plus poreuses. Elle rappelle surtout qu’un corps, même entraîné et « préparé », reste vulnérable aux lois élémentaires de la biologie et de la physique, loin des promesses d’invulnérabilité absolue qu’il prétendait incarner.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.