Sur la côte tropicale de Grenade, en Andalousie, une petite plage isolée intrigue les visiteurs par son surnom hérité d’un mystérieux réfugié russe.
À l’extrême est de la province de Grenade, tout près de la frontière avec Almería, une crique officiellement appelée Lance Nuevo continue d’être désignée par tous comme « la plage du Russe ». Un hommage spontané à un ancien lieutenant russe installé là dans les années 1920, dont l’histoire singulière a été racontée par le média technologique espagnol Xataka.
Une crique d’Andalousie qui a effacé son nom officiel
Sur les cartes de l’administration espagnole, le nom est clair : Lance Nuevo. Dans la bouche des habitants de La Rábita, petit village côtier rattaché à la commune d’Albuñol, ce toponyme n’existe pas. Depuis près d’un siècle, tout le monde parle uniquement de la « playa del Ruso », la plage du Russe.
Officiellement, la crique s’appelle Lance Nuevo. Dans la vie quotidienne, ce nom a disparu au profit de « plage du Russe ».
La raison de ce baptême populaire tient à un homme seul. Un ancien militaire russe, arrivé sur cette côte pendant la tourmente du début du XXᵉ siècle, y a vécu en quasi ermite pendant plus de quarante ans. Sa présence a marqué à ce point la mémoire locale que le nom officiel de la crique s’en est retrouvé relégué au second plan.
Dans l’imaginaire des habitants, la plage, la caverne et le personnage forment désormais un ensemble indissociable. La toponymie administrative n’a, en pratique, jamais réussi à s’imposer face à cette histoire orale bien ancrée.
Qui était le « Russe » qui a donné son nom à la plage ?
L’homme s’appelait à l’origine Vasili Lukianov. Né en 1891 dans l’Empire russe, il était musicien militaire dans l’armée du tsar. Une fois installé en Espagne, il est rapidement devenu « Basilio » pour tous, adaptation hispanisée de son prénom.
Son arrivée sur la côte de Grenade remonte, selon les récits locaux, aux années 1920 ou au début des années 1930, en pleine recomposition de l’Europe après la Révolution russe et la guerre civile qui a suivi.
Une fuite de Russie entourée de zones d’ombre
Les versions sur sa fuite ne coïncident pas toutes. Xataka rappelle plusieurs hypothèses qui circulent encore à La Rábita :
un débarquement vers 1921, au cœur de la guerre civile russe, après la désertion d’un navire à Malaga ;
une désertion plus tardive, le 2 janvier 1933, depuis un bateau soviétique au port de Malaga, en compagnie de deux camarades qui voulaient rejoindre Valence à pied.
Les dates posent problème, notamment parce que l’Union soviétique n’existe officiellement que depuis fin 1922, ce qui rend incohérente la mention d’un « navire soviétique » en 1921. Certaines sources lui attribuent même un troisième nom de famille, Kommersant, sans que cela soit réellement documenté.
Ce qui reste certain, au-delà des divergences de dates : une fois arrivé à La Rábita, Lukianov n’en est plus jamais reparti.
Les villageois gardent l’image d’un homme robuste, cultivé, à l’allure un peu bohème. Il aide les pêcheurs à tirer les filets et les agriculteurs à travailler leurs parcelles, en échange de nourriture. Pas de fortune, pas de propriété, mais une intégration progressive à la vie du village, entre la crique et les ruelles de La Rábita.
Sa caverne face à la mer, entre ascèse et ingéniosité
Le refuge de Basilio se trouve dans une cavité creusée dans la roche, au-dessus de la plage. À côté, un petit filet d’eau douce dévale encore aujourd’hui sur une sorte de vasque naturelle teintée d’ocre et de jaune par les minéraux.
Selon le récit relaté par Xataka, l’ancien lieutenant n’a pas seulement occupé la grotte : il a façonné le paysage.
Il a ouvert à la main le sentier qui descend jusqu’au sable.
Il a aménagé une petite fontaine, toujours debout un siècle plus tard.
Il vivait à mi-chemin entre la caverne et le village, partageant son temps et ses services.
Au fil des années, Basilio s’impose comme une sorte d’anachorète ayant « un métier » : un solitaire au contact permanent des gens du pays, utile à chacun. Il restera ainsi quatre décennies sur ce bout de côte, dans un mode de vie qui frappe aujourd’hui par sa radicalité.
Un témoin direct d’un des drames majeurs de la guerre d’Espagne
La caverne de Basilio se situe juste au-dessus de l’axe routier qui relie Malaga à Almería. C’est cette même route qui devient, en février 1937, le théâtre d’un épisode particulièrement tragique de la guerre civile espagnole : la « Desbandá », la fuite massive de civils après la chute de Malaga aux mains des troupes franquistes.
À partir du 7 février 1937, des dizaines de milliers de personnes, peut-être jusqu’à 300 000 selon les recherches les plus récentes, quittent Malaga par la N-340 en direction d’Almería. Femmes, enfants, vieillards, parfois à pied, parfois sur des ânes ou des mulets, avancent de nuit, guidés par la lune, sous les bombardements de croiseurs nationalistes appuyés par l’aviation italienne et allemande.
Pendant sept jours, une colonne humaine presque ininterrompue passe sous la caverne du Russe, sur la courbe que les habitants appellent le Marroquín.
Lukianov raconte plus tard cette scène dans un livre consacré à l’histoire de La Rábita. Il y décrit une sorte de « crue humaine » ininterrompue, une file sans fin dans la nuit. Son témoignage rejoint d’autres récits, comme celui du médecin canadien Norman Bethune, venu de Barcelone en ambulance pour organiser des transfusions sanguines et tenter de soigner les blessés, aux côtés de Hazen Sise et Thomas Worsley. Bethune parle lui d’une file ininterrompue de 30 kilomètres de personnes.
En février 2025, l’État espagnol a classé cet axe côtier comme « lieu de mémoire démocratique », reconnaissant officiellement l’ampleur du drame. À La Rábita, ce souvenir reste indissociable de la présence silencieuse de Basilio dans sa grotte.
La Rábita, un village marqué par l’idée de retraite
Selon la reconstitution rappelée par Xataka, même le nom du village renvoie à l’idée de retrait. « La Rábita » vient du mot arabe « ribat », qui désignait un monastère-forteresse nasride, hébergeant marchands et derviches en retraite spirituelle. Les Rois catholiques détruisent ce ribat pour construire un château, mais le toponyme demeure.
La côte tout entière semble ainsi dédiée à différentes formes de retraite ou d’isolement :
un village dont le nom renvoie à un ancien lieu de recueillement ;
une crique où a vécu un solitaire venu du bout de l’Europe ;
des sentiers escarpés menant à des plages peu fréquentées.
C’est un habitant, Antonio Luis García Martínez, qui a pris soin d’interviewer Basilio pour un ouvrage sur La Rábita. Grâce à ce travail, le récit du Russe et de la « courbe du Marroquín » n’a pas disparu avec lui.
Une petite plage sauvage, sans chiringuito ni parasols
La plage du Russe reste modeste par la taille : environ 200 mètres de long pour une vingtaine de mètres de large. Elle se compose en réalité de deux petites calas reliées par une langue de sable, encadrées par deux reliefs : l’« acantilado del Dragón » d’un côté, le « peñón del Muerto » de l’autre.
Le chemin à pied part de la route qui descend vers La Rábita, depuis la partie haute, près d’un chalet. Il s’agit d’un sentier de terre assez raide. L’autre option consiste à y accéder par la mer, en kayak ou en petite embarcation, sur environ 800 mètres depuis le village.
Pas de bar de plage, pas de rangées de parasols : uniquement des rochers, un sable sombre et le double bruit de l’eau douce et de la Méditerranée.
Les sources d’eau douce viennent des aquifères de Lújar et de la Contraviesa. À l’extrémité ouest de la crique, une eau soufrée jaillit entre 25 et 30 °C. Les chèvres montagnardes y viennent boire ; les mouettes et les goélands s’y reposent, dont la mouette d’Audouin, une espèce menacée.
La plage du Russe est aussi une plage naturiste depuis des décennies. Les habitants préviennent volontiers les visiteurs : mieux vaut prévoir une serviette et abandonner la pudeur… au niveau du parking.
Une mémoire entretenue, un accès rendu plus facile… puis vandalisé
Basilio Lukianov meurt en 1965, à 74 ans. Il repose au cimetière de La Rábita. Sur la plage, un monolithe rappelle son histoire et figure sur les images citées par Xataka. Plus de soixante ans après sa mort, il reste une figure très respectée localement : des fleurs fraîches continuent d’apparaître sur sa tombe, sans que personne ne revendique les avoir déposées.
Il y a quelques années, la mairie d’Albuñol a décidé d’honorer encore davantage cette mémoire en créant un nouvel accès à la crique avec des fonds municipaux : marches, rambardes en bois, paliers pour sécuriser la descente. Les travaux ont débuté début 2025.
Une série de vols vient toutefois troubler ce chantier : des inconnus dérobent des géraniums, un palmier, deux strelitzias, des dalles de schiste et certaines des pièces de bois destinées aux rambardes. Malgré ces dégradations, le projet est mené à terme.
Le nouvel accès a finalement été inauguré le 7 juin 2025, jour où Basilio Lukianov aurait fêté ses 134 ans.
La maire déléguée de La Rábita, Rosi Montes, a présenté ce projet comme un engagement personnel. L’objectif : rendre la descente plus sûre tout en préservant le caractère discret et peu urbanisé du site.
Des criques « oubliées » en Espagne, et le cas des plages sauvages en France
En Espagne, la côte andalouse compte plusieurs petites calas au statut ambigu : officiellement recensées, mais surtout connues sous des surnoms forgés par les habitants. Dans ces cas-là, les pouvoirs publics conservent le nom administratif pour les documents officiels, tandis que la mémoire populaire impose d’autres appellations dans le langage courant.
En France, la situation rappelle celle de nombreuses « plages secrètes » ou criques sauvages du littoral méditerranéen, breton ou atlantique. Les cartes de l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN) utilisent des noms validés par la toponymie officielle, mais les habitants emploient parfois d’autres dénominations, liées à une famille, à un naufrage, à une particularité géologique ou à une histoire locale.
Les accès à ces criques françaises sont souvent encadrés par des règles plus strictes qu’en Espagne, notamment pour :
protéger les zones Natura 2000 ou les réserves naturelles ;
limiter l’érosion des sentiers côtiers très fréquentés ;
prévenir les risques de chute sur les passages escarpés ;
réguler la fréquentation en période estivale.
Les aménagements ressemblent parfois à ceux entrepris à La Rábita : escaliers en bois, balustrades, marches taillées dans la roche. En France comme en Espagne, les communes doivent trouver un équilibre entre accessibilité, sécurité et préservation du caractère sauvage qui fait l’attrait de ces lieux.
Un littoral fragile, entre naturisme, biodiversité et mémoire historique
La plage du Russe concentre plusieurs enjeux qui intéressent aussi les littoraux français. C’est une plage naturiste ancienne, située dans un milieu fragile où se croisent espèces menacées, sources d’eau douce et falaises soumises à l’érosion. Les cabris et les oiseaux, comme la mouette d’Audouin, partagent l’espace avec des baigneurs qui recherchent la tranquillité.
Ce type de site cumule plusieurs risques : chute sur des sentiers raides, instabilité de certains pans de falaise, pollution liée à une fréquentation trop importante, dérangement de la faune. Les municipalités qui aménagent des accès se retrouvent souvent à intervenir a minima : renforcer un chemin, poser une main courante, rappeler quelques règles de bon sens, sans transformer ces criques en plages urbaines.
Dans le cas de La Rábita, le littoral porte aussi une charge mémorielle forte avec la Desbandá. Les visiteurs qui s’y rendent pour profiter d’un bain de mer croisent un espace marqué par l’histoire d’un exode meurtrier et par la vie d’un réfugié russe qui a choisi de ne plus jamais quitter cette crique. Un contraste qui participe, encore aujourd’hui, au pouvoir d’attraction discret de la « plage du Russe » auprès des habitants comme des curieux de passage.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.