En un an, un vaste programme international centré sur les océans, mené notamment depuis le Japon, affirme avoir mis au jour plus de mille espèces encore jamais décrites.
Ce recensement inédit de la vie marine, relaté par l’initiative scientifique Ocean Census, repose sur une série d’expéditions menées dans plusieurs régions du globe, de la mer de Corail australienne aux fonds volcaniques japonais en passant par la Méditerranée. Pour un lecteur français, ce travail révèle l’ampleur de la biodiversité encore ignorée sous la surface et les conséquences très concrètes pour la protection des mers, y compris en France.
Un millier d’espèces inconnues révélées en un an
Selon les données communiquées par l’initiative internationale Nippon Foundation–Nekton Ocean Census, 1 121 espèces marines jusqu’ici inconnues ont été recensées sur une seule année d’opérations. Ce résultat s’appuie sur 13 expéditions menées dans certaines des zones les plus reculées et les moins étudiées des océans.
En ciblant les régions les plus inaccessibles, les équipes d’Ocean Census cherchent à documenter la vie marine avant que certaines espèces ne disparaissent sans jamais avoir été décrites.
Le programme est porté par un vaste consortium de partenaires, parmi lesquels l’agence japonaise JAMSTEC, l’organisme australien CSIRO ou encore le Schmidt Ocean Institute, basé aux États-Unis. L’initiative est coordonnée par Ocean Census, une plateforme scientifique créée avec le soutien de la fondation japonaise Nippon Foundation et de l’organisation britannique Nekton.
Ces expéditions de la troisième année d’Ocean Census visent un objectif simple et pressant : dresser un inventaire aussi large que possible de la biodiversité marine, dans un contexte de réchauffement climatique, de surpêche et de pollution qui fragilisent les écosystèmes.
Un “requin fantôme” et des vers médicinaux : des trouvailles spectaculaires
Derrière ce chiffre global de 1 121 espèces, plusieurs découvertes attirent déjà l’attention des scientifiques. Dans la mer de Corail, au large de l’Australie, les équipes ont ainsi identifié une chimère, surnommée “requin fantôme”. Cet animal appartient à un groupe de poissons cartilagineux apparentés aux requins et aux raies, mais dont la lignée s’est séparée de ces derniers il y a près de 400 millions d’années.
Autre découverte marquante : des vers symbiotiques qui vivent littéralement dans l’ossature vitreuse de certaines éponges des grands fonds, près de monts sous-marins volcaniques au Japon. Ces structures ressemblent à du verre et abritent ces minuscules organismes qui dépendent de l’éponge pour leur survie.
Parmi les trouvailles les plus intrigantes figure aussi un petit ver rubané, long de moins de trois centimètres, aux couleurs vives. Ses pigments et ses toxines présentent, selon Ocean Census, un potentiel pour le développement futur de traitements contre deux maladies neurologiques graves : la maladie d’Alzheimer et la schizophrénie. L’idée reste encore du domaine de la recherche fondamentale, mais illustre le lien possible entre biodiversité et innovations médicales.
Ce minuscule ver rubané concentrerait des pigments et toxines susceptibles, à terme, d’inspirer de nouvelles pistes thérapeutiques contre des troubles cérébraux majeurs.
En Méditerranée, un chercheur, le Dr Hossein Ashrafi, a mis en lumière une crevette pâle vivant dans une grotte sous-marine près de Marseille. Sa morphologie et sa coloration laissent penser qu’elle a développé des stratégies écologiques originales pour survivre dans un environnement côtier très fréquenté et déjà fortement transformé par l’activité humaine.
Pourquoi ces nouvelles espèces comptent maintenant
Ocean Census rappelle un ordre de grandeur qui interpelle : les scientifiques estiment que 90 % des espèces marines restent encore non décrites. Autrement dit, ce que la science connaît aujourd’hui des océans ne représenterait qu’une petite fraction du vivant qui s’y trouve réellement.
Pour la biologiste marine Michelle Taylor, responsable scientifique d’Ocean Census, l’enjeu est temporel. Elle explique que pendant longtemps, des milliers d’espèces sont restées dans une « limbe scientifique » parce que le rythme de description ne suivait pas celui des collectes. Les spécimens étaient prélevés, stockés, mais n’accédaient à un statut formel qu’au terme d’un long processus, parfois trop tard pour agir en matière de conservation.
D’après Ocean Census, le délai moyen entre la première collecte d’une espèce et sa description officielle atteignait 13,5 ans. Un retard qui peut se révéler dramatique lorsqu’il s’agit d’espèces menacées par la destruction de leur habitat, l’acidification des océans ou la surpêche.
Réduire le délai de description à quelques semaines ou quelques jours peut faire la différence entre une espèce protégée à temps et une espèce perdue à jamais.
Pour s’attaquer à ce blocage, Ocean Census a choisi de reconnaître un statut de “découverte” plus rapide et de le documenter dans une plateforme numérique ouverte, baptisée NOVA. Les données y sont mises en ligne en accès libre, avec un objectif : fournir rapidement des informations utiles aux autorités publiques, aux ONG et aux gestionnaires d’aires marines protégées.
La nouvelle mécanique de la science taxonomique
Les travaux se poursuivent ensuite en profondeur grâce à la collaboration entre taxonomistes, généticiens, biologistes marins et écologues. Les ateliers scientifiques organisés à la suite des expéditions réunissent ces compétences pour accélérer l’identification et la description des espèces.
Un exemple cité par Ocean Census concerne la création d’un nouveau genre de crevettes des grands fonds, baptisé Meteoronia. Ce groupe rassemble deux espèces vivant en association avec des bivalves. Elles partagent ce mode de vie, mais diffèrent nettement par leur anatomie, illustrant la diversité de stratégies au sein d’un même type d’habitat.
Autre avancée : une étude collaborative basée sur des prélèvements datant de 1986 a permis de décrire 50 nouvelles espèces de coquillages venimeux, des gastéropodes appelés terebridae. Ce travail a aussi clarifié des “mystères” de classification qui persistaient depuis plusieurs décennies.
Descriptions plus rapides grâce au séquençage ADN et à l’imagerie haute résolution
Partage immédiat des données sur la plateforme NOVA
Travaux taxonomiques approfondis en ateliers internationaux
Intégration des résultats dans les stratégies de protection des océans
Un réseau mondial pour nourrir les politiques de protection
Au total, plus de 1 400 scientifiques issus de 660 institutions dans 85 pays participent au réseau Ocean Census. Le projet s’appuie sur plusieurs outils : codes-barres génétiques, imagerie de haute précision et pratiques de partage des données pensées pour soutenir à la fois la recherche académique et la décision publique.
La plateforme NOVA alimente directement des stratégies nationales et internationales. Ocean Census mentionne notamment le traité sur la biodiversité de la haute mer, officiellement appelé traité “Biodiversité au-delà des juridictions nationales”, ainsi que le cadre mondial pour la biodiversité adopté à Kunming et Montréal dans le cadre des négociations onusiennes.
En fournissant rapidement des données fiables sur de nouvelles espèces, Ocean Census veut peser sur la création d’aires marines protégées et sur les règles encadrant l’exploitation de la haute mer.
Les responsables du projet soulignent que les moyens engagés restent modestes à l’échelle des budgets alloués aux missions spatiales. Alors que des milliards sont consacrés à Mars ou à la Lune, la connaissance de la vie dans les océans repose encore sur des financements limités. Nekton, cofondateur d’Ocean Census, cherche à réunir 100 millions de dollars supplémentaires pour débloquer 75 millions déjà promis par des partenaires. Objectif affiché : parvenir, à terme, à cataloguer 100 000 nouvelles espèces marines.
Un potentiel immense, y compris pour la France
Pour un lecteur français, ces travaux ne concernent pas que des contrées lointaines. La France dispose du deuxième espace maritime au monde grâce à ses territoires d’outre-mer. Une part importante de sa biodiversité nationale est donc marine et pour l’essentiel mal connue.
Les organismes français, comme l’Ifremer, contribuent déjà à des missions d’exploration et à la taxonomie marine. La campagne mentionnée par Ocean Census autour de l’éponge carnivore Chondrocladia lampadiglobus illustre ce rôle des équipes françaises dans la description d’espèces étonnantes des grands fonds.
Si Ocean Census ne détaille pas ici de chiffres spécifiques à la France, le pays participe aux réflexions internationales autour du traité sur la haute mer et du cadre mondial pour la biodiversité. Les données issues de plateformes comme NOVA peuvent être utilisées par les autorités françaises pour ajuster la gestion des aires marines protégées, de la Méditerranée à l’Atlantique en passant par les zones ultramarines.
Quels équivalents français pour ces grandes expéditions ?
En France, différents programmes scientifiques étudient les fonds marins et la biodiversité côtière. Ils reposent souvent sur des navires océanographiques, sur des robots sous-marins et sur des stations marines associées à des universités. Leur fonctionnement ressemble à celui d’Ocean Census par certains aspects :
collecte d’échantillons lors de campagnes en mer,
analyse génétique et morphologique en laboratoire,
publication des données dans des bases accessibles,
transmission des résultats aux autorités pour alimenter les politiques de conservation.
La logique reste donc comparable : mieux connaître les espèces pour mieux cibler les mesures de protection, évaluer l’impact des activités humaines et anticiper les effets du changement climatique sur les milieux marins français.
Un océan encore largement méconnu
Malgré les progrès présentés par Ocean Census, les chercheurs insistent sur l’immensité du travail restant. Les chiffres avancés – 1 121 espèces sur un an, objectif de 100 000 à terme – ne représentent qu’une fraction de ce que pourrait receler la planète bleue.
Les ateliers scientifiques organisés après chaque expédition permettent d’ailleurs de réexaminer des échantillons anciens, comme ceux de 1986 ayant servi à la description de 50 nouvelles espèces de coquillages venimeux. Ces révisions régulières montrent que même les collections conservées depuis des décennies dans les musées et laboratoires recèlent encore des inconnues.
L’un des messages d’Ocean Census est que l’inconnu n’est pas seulement tapi dans les abysses lointains : il se cache aussi dans les collections, les grottes proches des côtes ou les monts sous-marins peu visités.
L’exemple de la crevette pâle de la grotte marseillaise le confirme : au cœur d’une zone très fréquentée, une espèce nouvelle est passée inaperçue pendant des années. Ce constat rappelle qu’un travail fin sur les écosystèmes côtiers reste nécessaire, même dans des régions longtemps étudiées comme la Méditerranée.
Ce que ces découvertes changent concrètement
Sur le plan scientifique, chaque nouvelle espèce enrichit la compréhension de l’évolution et des stratégies de survie dans des milieux parfois extrêmes : absence de lumière, fortes pressions, températures très basses ou, au contraire, proximité de sources hydrothermales chaudes.
Sur le plan pratique, plusieurs pistes se dessinent :
Type de découverte
Intérêt potentiel
Vers rubanés toxiques
Pistes pour de nouvelles molécules utiles contre des maladies neurologiques
Coquillages venimeux
Venins pouvant inspirer des médicaments ou des outils de recherche en neurobiologie
Espèces indicatrices des grands fonds
Suivi de l’impact de l’exploitation minière sous-marine ou du changement climatique
La combinaison entre exploration, imagerie, génétique et partage de données crée un effet cumulatif : plus les espèces sont décrites rapidement, plus les modèles d’écologie marine s’affinent, et plus les décisions politiques peuvent se baser sur des éléments concrets. Pour la France comme pour les autres pays côtiers, ce type d’information peut servir à ajuster les zones de pêche, renforcer certaines aires protégées ou anticiper l’arrivée d’espèces exotiques liées au réchauffement des eaux.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.