Au Japon, rincer sa bouche à l’eau salée fait partie des gestes du quotidien contre les virus. Les médecins, eux, nuancent fortement.
Au Japon, le gargarisme à l’eau salée est un réflexe d’hygiène aussi ancré que le lavage des mains. Cette pratique traditionnelle, appelée « ugai », est soupçonnée de limiter les rhumes et autres infections respiratoires. Le site technologique allemand Chip, qui a interrogé des spécialistes, montre toutefois que la réalité scientifique est bien moins spectaculaire que la réputation de cette méthode.
Au Japon, le gargarisme fait partie de l’éducation sanitaire
Selon les experts cités par Chip, les enfants japonais apprennent très tôt une routine bien codifiée : en rentrant chez eux, ils se lavent les mains, puis se rincent la bouche et le fond de la gorge. Dans de nombreux foyers, des gobelets sont disposés près de l’évier. À l’école, et parfois même au bureau, cette habitude est traitée comme un geste de base d’hygiène.
Professeure de japonologie au Centre d’études japonaises de l’université Ludwig-Maximilian de Munich, Evelyn Schulz rappelle que ce réflexe ne date pas d’hier. D’après elle, le lavage des mains et le gargarisme sont diffusés « depuis la fin du XIXe siècle » au travers de programmes de santé scolaire modernisés. Peu à peu, ils se sont imposés comme des routines quotidiennes, au même titre que se brosser les dents.
Au Japon, « ugai » est aujourd’hui considéré comme une pratique ordinaire de prévention collective, indépendamment de la solidité des preuves médicales.
Dans ce pays, le gargarisme est donc moins perçu comme un « remède de grand-mère » isolé que comme un geste citoyen combiné aux autres règles d’hygiène.
Comment se pratique ce gargarisme à l’eau salée
La méthode japonaise est simple et ne nécessite quasiment aucun matériel. L’objectif est de rincer d’abord la bouche, puis le fond de la gorge.
- On dissout un petit volume de sel (l’article mentionne une cuillère à café) dans une tasse d’eau tiède.
- On se rince la bouche avec cette solution pendant environ 30 secondes.
- On penche ensuite légèrement la tête en arrière et on gargouille de nouveau, cette fois dans le fond de la gorge, pendant une trentaine de secondes.
- La solution est ensuite recrachée, sans être avalée.
Certains Japonais répètent ce rituel plusieurs fois par jour : après avoir pris les transports en commun, en rentrant du travail ou de l’école, avant les repas ou aux premiers picotements dans la gorge.
Ce que les Japonais attendent du gargarisme
Dans la culture japonaise, « ugai » est avant tout envisagé comme un geste préventif. L’idée est simple : les virus respiratoires pénètrent le corps principalement par la bouche, le nez et le pharynx. Avant de réellement infecter les cellules, ils se fixent sur les muqueuses pendant un court laps de temps.
L’hypothèse est que le gargarisme élimine mécaniquement une partie des virus avant qu’ils ne s’installent, réduisant ainsi la charge virale initiale.
À cette action mécanique s’ajouterait un second effet : l’eau salée créerait un environnement moins favorable à la prolifération de certains germes. Dans les discours populaires, de nombreux bénéfices sont associés à cette pratique :
- moins de rhumes annuels chez les enfants ;
- symptômes plus légers et convalescence plus courte ;
- prévention des maux de gorge ;
- soutien à la santé des gencives ;
- haleine jugée plus fraîche ;
- atténuation de certains symptômes allergiques.
Certains comparent même le nombre d’infections des enfants au Japon et en Occident, n’hésitant pas à avancer que les petits Japonais seraient malades seulement une à deux fois par an, contre jusqu’à une dizaine d’épisodes pour les enfants occidentaux. Ces chiffres circulent largement, mais ne reposent pas sur des études solides.
Pour les pédiatres, pas de « miracle japonais » prouvé
Le pédiatre Burkhard Rodeck, secrétaire général de la Société allemande de pédiatrie et de médecine de l’adolescent, appelle à beaucoup de prudence. Interrogé par Chip, il explique que la supposée rareté des infections chez les enfants japonais n’est « pas démontrée comme un fait épidémiologique indépendant ». Il s’agit plutôt d’une croyance répandue, mais insuffisamment vérifiée.
Attribuer un éventuel avantage sanitaire uniquement au gargarisme ne tient pas davantage la route. L’organisation de la vie scolaire, la vaccination, le port du masque dans certaines situations, la densité urbaine, l’accès aux soins ou encore des différences de diagnostic peuvent aussi jouer un rôle. Isoler précisément l’effet d’« ugai » relève de la gageure scientifique.
Pour les médecins interrogés, le gargarisme peut avoir un intérêt limité, mais il ne suffit pas à expliquer des écarts de santé publique entre pays.
Ce que l’eau salée peut réellement faire aux virus
Sur le plan biologique, une solution salée peut contribuer à décoller les particules virales des muqueuses et à favoriser la « toilette » naturelle des voies respiratoires. Burkhard Rodeck rappelle également qu’une substance dérivée du sel, l’acide hypochloreux (HOCl), possède une activité antivirale dans certaines conditions. Des travaux montrent que la présence de chlorure de sodium peut réduire l’activité de plusieurs virus à ADN ou ARN, dont un coronavirus humain anciennement étudié (229E).
La littérature scientifique n’est toutefois pas homogène. D’autres recherches n’ont pas trouvé d’effet direct de solutions salées sur le virus responsable du Covid-19, même à concentration élevée. L’eau salée ne peut donc pas être considérée comme un désinfectant universel des voies respiratoires.
Des effets modérés, surtout comme soutien
Quelques études, souvent de niveau méthodologique moyen, suggèrent que le simple fait de se gargariser avec de l’eau – salée ou non – pourrait réduire le nombre d’infections respiratoires d’environ 30 à 36 %. Fait intéressant, dans certains essais, l’eau du robinet seule fait aussi bien, voire mieux, que des solutions antiseptiques spécialisées.
Les données pointent vers un effet modéré et complémentaire : utile en soutien, insuffisant comme barrière principale contre les virus.
Les recherches récentes mettent d’ailleurs davantage en avant les lavages de nez, effectués avec des solutions salines adaptées. Quand ils sont réalisés tôt après le début des symptômes (dans les 48 heures), ces lavages semblent :
- raccourcir la durée de l’infection de un à deux jours dans certains cas ;
- réduire la quantité de virus présente dans les sécrétions ;
- limiter la transmission aux proches.
En prévention pure, les preuves restent limitées. Le bénéfice apparaît plutôt dans la prise en charge d’une infection déjà déclarée, comme adjuvant aux traitements habituels.
Se laver les mains reste nettement plus protecteur
Lorsqu’on demande à Burkhard Rodeck de hiérarchiser les gestes quotidiens, sa réponse est claire : si l’on doit choisir, le lavage des mains l’emporte largement sur le gargarisme. Le contact main–visage reste une voie majeure de transmission des virus, et l’eau et le savon suffisent, dans la plupart des cas, à briser cette chaîne.
Le gargarisme n’est pas déconseillé, mais il ne doit jamais se substituer au lavage des mains ni à la vaccination.
Les spécialistes interrogés rappellent que le gargarisme présente tout de même plusieurs atouts : il coûte peu, se réalise facilement à la maison et ne présente pas d’effets indésirables connus lorsqu’il est pratiqué avec une solution saline modérée et recrachée. Les attentes doivent simplement rester modestes : un coup de pouce possible, pas une arme décisive contre les virus de l’hiver.
Qu’en est-il en France ?
En France, le gargarisme à l’eau salée n’occupe pas du tout la même place culturelle qu’au Japon. Le Haut Conseil de la santé publique, les agences sanitaires et les autorités mettent toujours en avant le trio classique : lavage des mains, aération des pièces, et vaccination pour les pathologies ciblées comme la grippe ou le Covid-19.
Les médecins généralistes et les pédiatres français peuvent conseiller un rinçage à l’eau salée en cas de maux de gorge légers ou d’irritation buccale. La pratique reste toutefois au rang de conseil de confort, au même niveau que les pastilles adoucissantes ou les boissons chaudes. Elle n’est pas promue comme une mesure systématique de santé publique.
| Japon | France |
|---|---|
| Gargarisme appris dès l’école, geste de routine sanitaire. | Conseil ponctuel en cas de gêne dans la gorge, sans caractère systématique. |
| Perçu comme un acte de prévention collective. | Plutôt vécu comme un remède maison individuel. |
| Parfois plusieurs fois par jour, notamment après les transports. | Usage occasionnel, souvent limité aux épisodes de rhume. |
Pour un lecteur français, l’intérêt principal du modèle japonais tient donc surtout à la cohérence de l’ensemble des gestes : masques en période épidémique, lavage fréquent des mains, attention à la proximité dans les lieux publics, et, pour certains, gargarismes répétés. Pris isolément, le rinçage à l’eau salée n’apparaît pas comme un levier suffisant.
Comment pratiquer sans risque si l’on veut essayer
Les médecins interrogés par Chip ne voient pas d’objection à ce que des adultes ou des enfants suffisamment grands testent le gargarisme, à condition de respecter quelques règles de bon sens :
- utiliser de l’eau tiède, non brûlante ;
- ne pas forcer sur la quantité de sel pour éviter l’irritation ;
- ne jamais avaler la solution, surtout chez l’enfant ;
- arrêter si la gorge brûle ou si une gêne apparaît.
Pour les plus jeunes qui ne maîtrisent pas encore la technique, les spécialistes préconisent de s’abstenir, au risque d’ingérer de grandes quantités d’eau salée ou de s’étouffer. Chez l’adulte, la vigilance concerne surtout les personnes souffrant de problèmes ORL chroniques ou suivant certains traitements : un avis médical reste alors pertinent.
Un petit plus possible, mais pas un bouclier
Le gargarisme à l’eau salée illustre comment une pratique culturelle peut se transformer en réflexe sanitaire collectif, sans être pleinement validée par la science. Au Japon, « ugai » fait partie d’un arsenal de gestes intégrés au quotidien ; en France, il reste cantonné au registre des astuces de confort.
Pour qui souhaite l’adopter, ce geste peut s’inscrire dans une routine hivernale aux côtés du lavage des mains, de la limitation des contacts quand on est malade, et de la vaccination recommandée. Les travaux cités par Chip laissent entendre qu’il pourrait apporter un bénéfice modeste sur les infections, sans remplacer les autres mesures qui, elles, ont fait leurs preuves.









