Une étude menée en Europe bouscule les tests de personnalité classiques : une minorité de personnes présenterait des profils si atypiques que les chercheurs parlent de « mutants ».
En analysant en détail plusieurs milliers de profils, des psychologues d’universités européennes ont mis en évidence des combinaisons de traits de caractère rarissimes. Le site d’information a relayé ces travaux qui montrent que près d’une personne sur dix ne rentre pas dans les schémas habituels des tests de personnalité les plus sérieux, comme le modèle des « Big Five ». De quoi interroger la manière dont nous nous décrivons… et dont nous jugeons les autres.
Une étude européenne qui bouscule le modèle des Big Five
L’étude, publiée en 2018 dans la revue scientifique Frontiers in Psychology, a été menée par des chercheurs de l’université de Tartu (Estonie) et de l’université de Warwick (Royaume-Uni). Elle s’appuie sur plus de 4 000 participants originaires de République tchèque et d’Estonie.
Chaque personne a passé un inventaire de personnalité basé sur le modèle des « Big Five » – appelé aussi modèle OCEAN – qui évalue cinq grands traits :
- Ouverture à l’expérience
- Conscienciosité (rigueur, discipline, organisation)
- Extraversion
- Agréabilité (gentillesse, coopération, empathie)
- Névrosisme (tendance à ressentir des émotions négatives)
Pour affiner les résultats, une deuxième personne, qui connaissait bien chaque participant, devait également évaluer sa personnalité. Objectif : obtenir un portrait le plus réaliste possible, et pas seulement l’image que l’on se fait de soi.
Les chercheurs montrent qu’environ 10 % des personnes testées présentent une « cartographie » de traits de personnalité qui ne suit pas les associations habituelles observées dans la population générale.
Habituellement, certains traits vont ensemble. Les personnes très imaginatives ont, en général, davantage envie de tester de nouvelles activités ou d’adopter de nouvelles valeurs. Celles qui se mettent facilement en colère ressentent aussi d’autres émotions négatives. Les profils restent globalement cohérents.
Dans cette étude, une minorité échappe à ces régularités. Leurs résultats, pris globalement, ne « racontent » pas l’histoire attendue. Ce sont ces personnes que les chercheurs ont décidé d’appeler – de façon assumée un peu provocatrice – des « mutants de la personnalité ».
Que signifie être un « mutant » de la personnalité ?
Les chercheurs ne parlent pas de superpouvoirs ni de pathologie. Le terme « mutant » sert uniquement à désigner des personnes qui combinent des traits normalement associés… de manière inhabituelle.
Ils comparent ces profils à un phénomène physique rare mais documenté : une personne sur plusieurs milliers naît avec un doigt supplémentaire. Tous les éléments sont « normaux » en eux-mêmes, mais la configuration globale diffère de la majorité.
Pour ces scientifiques, les facettes de la personnalité ressemblent à des briques Lego : elles s’assemblent la plupart du temps de manière classique, mais quelques constructions rares apparaissent aussi, sans être « anormales » pour autant.
Ces « mutants » ne représentent pas une poignée de cas isolés : selon l’étude, ils seraient moins d’une personne sur dix, ce qui reste significatif à l’échelle d’une population. Leur point commun : plusieurs de leurs traits ne collent pas aux schémas les plus fréquents observés avec le modèle des Big Five et ses sous-dimensions.
Les trois grands profils atypiques identifiés
En examinant leurs données, les chercheurs ont identifié trois grands groupes de personnalités atypiques, qu’ils ont nommés H1, H2 et H3. Pas de surnoms « marketing », mais des combinaisons de traits très précises.
H1 : honnêtes, directs… mais méfiants
Le premier groupe rassemble des personnes qui obtiennent un score élevé en « franchise » (Straightforwardness), mais faible en « confiance » (Trust).
- Elles parlent franchement, vont droit au but, détestent les manœuvres obscures.
- Elles restent pourtant très prudentes envers les autres et se méfient de leurs intentions.
Dans la population générale, une personne très sincère et transparente a, en général, tendance à supposer que les autres agissent de la même manière. Elle fait donc plutôt confiance facilement. Les « H1 », eux, brisent cette association habituelle.
Leur franchise ne s’accompagne pas d’une vision « naïve » des autres. Au contraire, leur sens aigu de ce qu’est un discours honnête leur permettrait de repérer plus facilement les demi-vérités ou les manipulations.
H2 : ultra organisés, esthètes… mais très fermés aux nouveautés
Le deuxième groupe, H2, présente un mélange encore moins fréquent :
- Très haut niveau de Conscienciosité : disciplinés, organisés, responsables.
- Score élevé en « Esthétique » : importance accordée à l’apparence, au style, aux goûts visuels.
- Score faible dans d’autres aspects de l’Ouverture : forte résistance au changement, grande stabilité d’opinion, peu d’envie d’essayer des choses nouvelles.
Beaucoup de personnes sensibles à l’art, au style ou au beau se montrent aussi curieuses, prêtes à expérimenter. Chez ces « H2 », ce n’est pas le cas. Ils possèdent des goûts affirmés, peuvent être très attentifs aux détails esthétiques, tout en refusant catégoriquement de sortir de leurs habitudes.
Autre trait partagé avec le groupe H1 : de nombreuses personnes du cluster H2 sont également franches mais peu confiantes. Elles parlent clairement, mais restent méfiantes quant à ce que disent les autres.
H3 : rationnels, peu sensibles… mais très ouverts aux idées nouvelles
Le troisième groupe, H3, intrigue particulièrement les chercheurs. Ces personnes obtiennent :
- Un score faible en Fantaisie, Esthétique et Sensibilité émotionnelle.
- Un score élevé en Ouverture intellectuelle : goût pour les nouvelles idées, remise en question des croyances, y compris des leurs.
Concrètement, ces profils ne se décrivent pas comme des rêveurs. Ils ne se reconnaissent pas particulièrement dans l’imaginaire, l’art ou l’expression émotionnelle. En revanche, ils se montrent curieux sur le plan intellectuel, aiment confronter des points de vue et sortir des cadres de pensée installés.
Les « H3 » forment un groupe très cérébral : peu tourné vers l’imagination ou le registre artistique, mais très enclin à tester de nouvelles idées et à questionner les normes.
Fait notable : leur rapport à la confiance et à la franchise s’inverse par rapport aux deux autres groupes. Les H3 se montrent généralement très confiants envers les autres, mais eux-mêmes ne sont pas particulièrement directs ou transparents. Une autre combinaison qui s’éloigne des profils dominants.
Ce que ces résultats disent de nos tests de personnalité
Ces travaux rappellent une limite forte de tous les tests, même les plus validés scientifiquement : aucun questionnaire ne capture parfaitement la diversité des personnes.
Les chercheurs critiquent indirectement les approches qui rangent tout le monde dans quelques boîtes rigides – des profils type « l’innovateur », « le leader », etc. Pour eux, ces classifications perdent de vue la complexité réelle des combinaisons possibles.
Le modèle des Big Five repose déjà sur des dimensions continues, pas sur des étiquettes figées. Pourtant, même ce modèle, utilisé dans de nombreuses recherches internationales, laisse apparaître des profils qui ne correspondent pas aux liens statistiques habituels entre les traits.
Pour un lecteur habitué aux tests populaires comme le Myers-Briggs ou l’Ennéagramme, cette étude ouvre une perspective : si vous avez toujours eu l’impression que « rien ne vous correspond vraiment », ce décalage peut refléter une véritable singularité mesurable, pas une erreur de votre part.
Et en France, comment ces travaux s’appliquent-ils ?
En France aussi, les psychologues de la personnalité s’appuient surtout sur des modèles comme les Big Five ou des questionnaires cliniques reconnus (par exemple, dans le champ hospitalier ou universitaire). Les mêmes grandes dimensions se retrouvent dans la population française.
Les principes mis en évidence par l’étude – l’existence d’assemblages rares de traits – restent donc pleinement pertinents pour des profils français. Rien n’indique que ces « mutants » seraient propres à la République tchèque ou à l’Estonie. Les chercheurs ont simplement travaillé là où ils pouvaient recruter rapidement des échantillons de taille suffisante.
En pratique, en France, ces résultats peuvent notamment intéresser :
- Les recruteurs et services de ressources humaines qui utilisent des tests de personnalité pour évaluer les candidats.
- Les psychologues qui accompagnent des personnes se sentant « à part » dans leur environnement professionnel ou social.
- Les coachs et formateurs qui s’appuient sur des typologies simplifiées pour animer des stages.
Ils rappellent qu’un profil très atypique ne signifie ni « mauvais collaborateur » ni « personne instable ». Il peut simplement s’agir d’une configuration rare, prévisible statistiquement, mais peu prise en compte par les grilles classiques.
Personnalité : quelques notions à connaître pour mieux s’y retrouver
La personnalité n’est pas une simple addition de qualités et de défauts. Les modèles comme les Big Five décrivent des tendances stables à se comporter, penser et ressentir d’une certaine manière. Chaque grande dimension se décompose en facettes plus fines.
| Dimension | Exemples de facettes |
|---|---|
| Ouverture | Imaginaire, intérêts artistiques, curiosité intellectuelle |
| Conscienciosité | Ordre, autodiscipline, sens du devoir |
| Extraversion | Chaleur, sociabilité, recherche de stimulation |
| Agréabilité | Confiance, franchise, altruisme |
| Névrosisme | Anxiété, colère, vulnérabilité émotionnelle |
C’est au niveau de ces facettes que les combinaisons rares apparaissent. Une personne peut, par exemple, être très disciplinée mais très peu ouverte à l’art, ou au contraire très sensible à l’esthétique mais peu curieuse d’idées nouvelles. Tant que ces traits restent dans les combinaisons les plus fréquentes, le profil paraît « classique ». Lorsque plusieurs associations improbables se cumulent, on bascule vers un profil « mutant ».
Pour un individu, comprendre ces nuances peut aider à mieux interpréter ses propres résultats de test. Un score global d’« ouverture » élevé ou faible ne raconte pas toujours la même chose selon les facettes qui le composent.
Se sentir « à part » sans se sentir anormal
Ces travaux apportent aussi un message rassurant à ceux qui se sentent souvent en décalage avec les autres. Se reconnaître peu dans les cases proposées par les tests les plus répandus peut simplement refléter une combinaison rare de traits, sans que cela signale un trouble psychologique.
Ils invitent aussi à la prudence dans l’usage des tests de personnalité en entreprise ou dans la vie quotidienne. Un résultat inattendu ne signifie pas forcément que la personne ment ou qu’elle a « mal répondu », mais parfois qu’elle fait partie de cette minorité aux configurations atypiques.
Pour un lecteur français, retenir cette image des briques Lego peut aider : les traits de caractère ne dictent pas un destin, ils offrent un stock de pièces qui peuvent se monter de manière classique… ou dans des versions rarissimes, mais tout aussi authentiques.









