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Les commérages et la manipulation ne font pas que nuire : une étude en psychologie leur trouve un lien avec la fertilité

Les commérages et la manipulation ne font pas que nuire : une étude en psychologie leur trouve un lien avec la fertilité

Gossip, exclusion sociale, petites manœuvres entre amis ou en couple : en Pologne, une étude en psychologie suggère un lien discret avec la fécondité.

Une recherche menée en Pologne et relayée par la revue scientifique Evolutionary Psychological Science, citée par le site spécialisé anglophone à l’origine de cet article, avance que certaines formes d’agressivité cachée, comme les commérages ou la manipulation sociale, seraient associées à une vie amoureuse plus active… et à un plus grand nombre d’enfants.

Une agressivité discrète, mais très répandue

Les psychologues distinguent généralement deux grandes formes d’agression. La première, directe, se voit et s’entend : insultes, cris, coups. La seconde, dite indirecte ou relationnelle, agit dans l’ombre. Elle vise moins le corps que la réputation et les liens sociaux d’une personne.

Dans cette dernière catégorie, on retrouve par exemple :

  • les commérages visant à salir l’image de quelqu’un ;
  • le fait de faire le vide autour d’une personne pour l’isoler ;
  • la menace de couper les ponts pour obtenir ce que l’on veut ;
  • les tentatives délibérées de provoquer la jalousie d’un conjoint.

Ces comportements restent mal perçus socialement, mais ils comportent moins de risques que l’agression physique. Un individu ouvertement violent s’expose aux blessures, à l’exclusion du groupe, voire à des sanctions judiciaires. L’agression relationnelle, elle, permet de nuire tout en limitant les représailles immédiates.

Pour les psychologues évolutionnistes, l’agression relationnelle pourrait être une stratégie pour nuire à des rivaux, préserver un couple et, à terme, favoriser la transmission de ses gènes.

Une étude menée sur près de 1 500 adultes polonais

Pour tester cette idée dans une population moderne, Marcin Moroń, chercheur à l’Institut de psychologie de l’université de Silésie, en Pologne, a analysé les données de 1 497 adultes polonais, âgés de 18 à 81 ans, avec un âge moyen d’environ 48 ans. Un peu plus de la moitié étaient des femmes.

Les participants ont rempli un questionnaire en ligne. Ils y détaillaient :

  • leur situation démographique (âge, sexe) ;
  • leur niveau socio-économique ;
  • leur statut amoureux (en couple ou non) ;
  • le nombre d’enfants biologiques qu’ils ont eus.

Ils ont également répondu à une série de questions visant à mesurer leur propension à l’agression relationnelle. Le questionnaire distinguait deux cibles :

  • les pairs (amis, collègues, connaissances), avec des questions du type : « Chercheriez-vous à embarrasser quelqu’un ou à menacer de lui retirer votre amitié pour obtenir gain de cause ? » ;
  • le ou la partenaire romantique, avec des items comme : « Cherchez-vous volontairement à rendre votre conjoint jaloux ? ».
  • Pour analyser les résultats, Marcin Moroń a utilisé des modèles statistiques appelés « régressions de Poisson », adaptés aux données de type « comptage », comme le nombre d’enfants. Ces modèles tenaient compte de l’âge, du sexe, de la situation économique et du fait d’être ou non en couple au moment de l’enquête.

    Commérages, isolement social… et probabilité d’être en couple

    Premier constat : les personnes déclarant un niveau plus élevé d’agression relationnelle dirigée vers leurs pairs avaient davantage de chances d’être engagées dans une relation amoureuse que les autres.

    Une fois l’âge et la situation socio-économique pris en compte, cette tendance restait visible : plus les répondants se déclaraient enclins à des tactiques sociales agressives avec leur entourage, plus ils avaient de probabilités d’être en couple.

    Ce lien concernait à la fois les femmes et les hommes. Autrement dit, cette manière d’agir ne semble pas être l’apanage d’un seul sexe dans l’échantillon polonais étudié.

    L’étude met en évidence une association entre agressivité sociale envers les pairs, probabilité d’être en couple et nombre d’enfants, pour les hommes comme pour les femmes.

    Un lien modeste mais réel avec le nombre d’enfants

    Au-delà du simple fait d’être en couple, la recherche a examiné la fertilité effective, c’est-à-dire le nombre réel d’enfants sur l’ensemble de la vie. Là encore, l’agression relationnelle tournée vers les pairs ressortait comme un facteur associé à un nombre plus élevé d’enfants biologiques.

    Les résultats montrent une association positive : à niveau égal d’âge et de statut socio-économique, les personnes plus agressives sur le plan relationnel tendent à déclarer un peu plus d’enfants que les autres. L’effet reste modeste, précise l’étude, mais il existe.

    Lorsque le chercheur s’est concentré uniquement sur les participants actuellement en couple, un autre phénomène est apparu. Dans ce sous-groupe, un niveau élevé d’agression relationnelle dirigée vers le partenaire (tentatives de manipulation, jalousie provoquée, etc.) était également lié à un nombre plus important d’enfants.

    Dans les corrélations simples, cette association apparaissait surtout chez les hommes. Toutefois, lorsque tous les paramètres étaient testés en même temps dans les modèles statistiques complets, les différences entre les sexes n’étaient plus statistiquement solides. Marcin Moroń en conclut que les explications proposées peuvent s’appliquer autant aux femmes qu’aux hommes.

    Une stratégie pour éliminer les rivaux ou garder son partenaire

    Comment interpréter ces résultats sans aller au-delà de ce que montrent les données ? Les chercheurs en psychologie évolutionniste avancent plusieurs pistes théoriques, sans y voir une justification morale de ces comportements.

    La première piste est celle de la compétition entre individus du même sexe. Faire baisser le statut social d’un rival ou d’une rivale, par des rumeurs ou l’isolement, pourrait augmenter ses propres chances de séduire et de conserver un partenaire. Dans le langage de la biologie de l’évolution, on parle de « dénigrement des rivaux » (rival derogation).

    Une deuxième hypothèse concerne la « rétention de partenaire ». L’agression relationnelle à l’intérieur du couple peut servir à sécuriser la relation face à des menaces extérieures : dissuader des rivaux potentiels, tester la fidélité du partenaire, garder un certain contrôle sur la relation. Une union plus stable, sur le long terme, est généralement associée à une fertilité plus élevée.

    L’étude évoque aussi un scénario inverse : ces tactiques peuvent fragiliser le couple, favoriser les ruptures, puis la formation de nouvelles unions. Au fil d’une vie amoureuse plus fragmentée mais répétée, une personne très agressive sur le plan relationnel pourrait finalement avoir des enfants avec plusieurs partenaires.

    L’agression relationnelle pourrait à la fois servir à éliminer des concurrents amoureux, à sécuriser un couple ou à multiplier les relations, autant de voies différentes vers un nombre d’enfants plus élevé.

    Des limites méthodologiques à garder en tête

    Les chercheurs rappellent toutefois plusieurs limites majeures. L’étude est dite « transversale » : les données ont été collectées à un seul moment de la vie des participants. Ce type de dispositif ne permet pas de dire dans quel sens va la relation de cause à effet.

    Il est possible, par exemple, que le fait d’être en couple incite certaines personnes à devenir plus agressives sur le plan relationnel, pour protéger leur relation, et non l’inverse. Les chiffres ne permettent pas de trancher.

    Autre limite : les comportements étudiés ont été déclarés par les personnes elles-mêmes. Par peur d’être jugés, beaucoup peuvent sous-estimer leurs tactiques les plus manipulatrices. L’auteur de l’étude souligne qu’un recueil d’informations auprès des pairs ou des partenaires permettrait une mesure plus objective de l’agressivité relationnelle.

    Enfin, la taille de l’effet reste modérée. D’autres facteurs, comme l’âge ou la situation de couple, pèsent nettement plus lourd dans le nombre d’enfants. L’étude n’intégrait pas non plus des éléments clés de la vie moderne tels que le choix délibéré de ne pas avoir d’enfant ou le recours à la contraception, qui influencent fortement la fertilité dans les sociétés contemporaines.

    Que disent ces résultats pour un lecteur en France ?

    La recherche a été menée en Pologne, avec un échantillon d’adultes polonais. Le contexte culturel, religieux, économique ou familial peut donc différer sensiblement de la France. Néanmoins, les mécanismes décrits relèvent de tendances humaines générales étudiées dans de nombreux pays.

    En France, aucune grande enquête nationale ne mesure directement le lien entre commérages, manipulation dans le couple et nombre d’enfants sur une population entière. Les travaux de psychologie sociale français décrivent toutefois des phénomènes comparables : agressivité indirecte au travail, stratégies de jalousie dans le couple, rumeurs dans les groupes d’amis, avec des effets sur le bien-être et la qualité des relations.

    Du point de vue démographique, l’Insee s’intéresse surtout à l’âge à la première naissance, au nombre d’enfants par femme et à la stabilité du couple, sans intégrer ce type de variables psychologiques. On sait en revanche que la stabilité de la vie de couple est un facteur important pour la taille des familles, ce qui rejoint l’une des hypothèses discutées par l’étude polonaise.

    Quelques notions clés en psychologie évolutionniste

    Pour replacer ces résultats, les psychologues évolutionnistes utilisent souvent le concept d’« aptitude évolutive ». Elle se mesure, de façon simple, au nombre d’enfants qu’une personne laisse à la génération suivante. Un trait qui conduit, en moyenne, à avoir davantage d’enfants a tendance à se répandre dans la population au fil des générations.

    Dans cette perspective, des caractéristiques comme l’extraversion, l’aisance sociale ou même certains niveaux d’anxiété ont déjà été reliés à la réussite reproductive dans différents travaux. L’agression, qu’elle soit physique ou relationnelle, est étudiée comme un trait comportemental qui peut, dans certains contextes, offrir des avantages en matière de survie ou de compétition amoureuse, malgré ses coûts sociaux évidents.

    Cela ne signifie pas qu’un comportement agressif soit « bon » ou souhaitable. La psychologie évolutionniste cherche à décrire des tendances, pas à délivrer des conseils de vie. Beaucoup de traits avantageux dans un environnement ancien peuvent s’avérer maladaptés, voire nuisibles, dans les sociétés modernes.

    Des pistes pour de futures recherches

    L’étude citée suggère plusieurs voies de travail. Des enquêtes longitudinales, suivant les mêmes individus de l’adolescence à l’âge adulte, permettraient par exemple de mesurer l’évolution des stratégies d’agression relationnelle, leurs effets sur la vie amoureuse, les ruptures, les nouvelles unions, la taille de la fratrie et le choix ou non de recourir à la contraception.

    Un croisement entre les déclarations des personnes, l’avis de leurs proches et des données objectives (séparation, naissances, déménagements) offrirait aussi une image plus fine de la manière dont ces comportements s’inscrivent dans la durée. Cela permettrait de mieux distinguer les stratégies de « protection du couple » des dynamiques réellement destructrices.

    Pour un lecteur français, ces résultats invitent surtout à s’interroger sur ce qui se joue derrière certains comportements : une plaisanterie humiliante, une rumeur glissée dans un bureau, une manœuvre pour rendre un conjoint jaloux ne sont pas seulement des « petites mesquineries ». Ils participent à des rapports de force sociaux et intimes qui, à long terme, peuvent aussi influencer des choix aussi lourds que la formation d’un couple, le maintien d’une relation ou le projet d’avoir des enfants.

    Questions fréquentes

    Qu'est-ce que l'agressivité relationnelle ?

    C'est une forme d'agressivité indirecte qui agit dans l'ombre, visant la réputation et les liens sociaux plutôt que le corps. Elle inclut les commérages, l'isolement social, les menaces de rupture et les tentatives de provocation de jalousie.

    Pourquoi cette étude établit-elle un lien entre agressivité relationnelle et fertilité ?

    Selon la psychologie évolutionniste, cette agressivité pourrait être une stratégie pour éliminer les rivaux amoureux, sécuriser son couple ou multiplier les relations, autant de facteurs associés à un nombre d'enfants plus élevé.

    Ce lien s'applique-t-il aux hommes et aux femmes ?

    Oui, l'étude montre que cette association concerne à la fois les femmes et les hommes, bien que certaines corrélations simples semblaient d'abord plus prononcées chez les hommes.

    Peut-on dire que l'agressivité relationnelle cause une plus grande fertilité ?

    Non, l'étude ne peut pas établir de causalité puisqu'elle est transversale, c'est-à-dire que les données ont été collectées à un seul moment. Elle montre seulement une association modeste entre ces deux phénomènes.

    Cette étude justifie-t-elle moralement les commérages ou la manipulation ?

    Non, les chercheurs précisent explicitement que leurs conclusions ne constituent pas une justification morale de ces comportements, qui restent mal perçus socialement.
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