À Gladsaxe, près de Copenhague, une portion de route s’illumine en rouge la nuit. Une étrangeté apparente, dictée par la présence discrète d’un voisin nocturne.
Le long d’un axe routier danois, la municipalité a choisi de troquer la traditionnelle lumière blanche pour un halo rouge. Un choix qui peut surprendre les automobilistes, mais que le média en ligne The Daily Galaxy présente comme le résultat d’un compromis précis entre sécurité routière et protection d’une colonie de chauves-souris installée juste à côté.
Une route danoise baignée de rouge pour ménager une colonie de chauves-souris
Sur une portion de Frederiksborgvej, près de Skovbrynet dans la commune de Gladsaxe, à l’ouest de Copenhague, la scène est déroutante une fois la nuit tombée. Là où les conducteurs s’attendraient à un éclairage blanc classique, la chaussée se pare d’un rouge profond.
Ce changement n’a rien d’un effet de style. Selon les informations rapportées par le média scientifique The Daily Galaxy, une colonie de chauves-souris vit à proximité immédiate de ce tronçon de route. Lors de la rénovation de l’éclairage public, la municipalité a dû arbitrer entre deux impératifs : laisser un environnement nocturne favorable aux animaux, mais maintenir une visibilité suffisante pour les voitures et les vélos.
La lumière rouge a été choisie car elle perturbe moins les chauves-souris que les éclairages blancs ou bleutés, tout en restant suffisante pour sécuriser la circulation.
Gladsaxe n’a donc pas uniformisé la route. Elle a adapté son éclairage au voisinage vivant : rouge là où se trouvent les chauves-souris, et blanc chaud aux endroits où la visibilité reste prioritaire pour les cyclistes et les automobilistes.
Sept espèces de chauves-souris recensées autour de la route
D’après la municipalité de Gladsaxe, sept espèces de chauves-souris ont été recensées dans la zone bordant Frederiksborgvej. Aucune n’est considérée comme menacée ou inscrite sur une liste rouge dans les documents publiés à l’appui du projet.
Deux espèces ont toutefois concentré les attentions : la pipistrelle commune, décrite comme la plus fréquente sur le secteur, et la chauve-souris oreillard (le long-eared bat). Ces deux espèces sont jugées particulièrement exposées aux effets négatifs des routes, sur la base d’un guide consacré aux chauves-souris et aux grands axes rédigé pour l’équivalent danois de la Direction des routes par les spécialistes Julie Dahl Møller et Hans J. Baagøe.
Au total, la municipalité rappelle que 13 espèces de chauves-souris sont présentes au Danemark. Parmi les plus courantes figurent :
- la sérotine commune ;
- la pipistrelle commune ;
- la noctule bigarrée, notamment dans le nord de l’île de Seeland ;
- la chauve-souris de Daubenton.
Leur présence varie fortement selon les secteurs. Mais sur Frederiksborgvej, cette colonie précise a été intégrée comme une contrainte à part entière lors de la modernisation de l’éclairage, et non comme un simple détail environnemental.
Pourquoi le rouge dérange moins les chauves-souris que le blanc
La municipalité s’est appuyée sur des travaux de recherche, notamment issus d’un projet néerlandais, qui étudient la réaction des chauves-souris à différentes longueurs d’onde lumineuses.
Ces études montrent que la plupart des espèces sont fortement affectées par les lumières contenant des longueurs d’onde courtes, typiques des éclairages :
- bleus,
- verts,
- et blancs froids (souvent riches en bleu).
À l’inverse, un éclairage rouge, composé de longueurs d’onde plus longues, modifie moins leur activité et leur comportement, y compris pendant la chasse nocturne.
Pour les chauves-souris, l’obscurité totale resterait idéale, mais sur une route fréquentée, Gladsaxe a retenu le rouge comme compromis le moins perturbant.
La commune indique que cet éclairage permet aux animaux de continuer à se nourrir dans le secteur, tout en maintenant un minimum de lumière pour la sécurité des usagers. Le bureau d’ingénierie Light Bureau, chargé du design, précise que ce dispositif vise aussi à limiter les effets sur d’autres espèces nocturnes sensibles à la lumière.
Selon Jonas Jørgensen, ingénieur routier au service Trafic et Mobilité de Gladsaxe, l’objectif est clair : réduire l’impact sur la nature sans sacrifier la sécurité routière.
Un éclairage pensé pour les yeux humains… et pour la faune nocturne
Light Bureau explique que cette lumière rouge aide les usagers à se repérer tout en préservant leur adaptation à l’obscurité, utile pour la vision nocturne. Autrement dit, les conducteurs et cyclistes conservent une meilleure perception globale de leur environnement qu’avec un blanc très intense qui éblouirait et « écraserait » la nuit autour.
Le projet devient ainsi un test grandeur nature : comment une commune urbaine peut-elle partager l’espace avec des espèces qui n’apparaissent qu’après la nuit tombée, sans tenter de les faire disparaître par la lumière artificielle ?
Des carrefours toujours éclairés en blanc chaud pour la sécurité
La route n’est toutefois pas intégralement rouge. Gladsaxe a choisi de réserver cet éclairage à la section bordée par la colonie de chauves-souris.
Aux intersections, aux carrefours et aux points de traversée des cyclistes, la commune a installé des lampadaires plus hauts diffusant une lumière blanche chaude. D’après elle, cette solution améliore la visibilité par rapport à l’ancien dispositif.
Le schéma lumineux varie donc selon l’endroit : rouge à proximité de la zone protégée, blanc chaud là où la lisibilité de la route doit primer.
Cette modulation permet de tenir compte des contextes locaux : un animal sensible à la lumière d’un côté, un besoin accru de visibilité de l’autre. Le maire de Gladsaxe, Trine Græse, présente cette démarche comme une tentative d’équilibrer sécurité et mobilité d’un côté, bien-être animal et biodiversité de l’autre, en lien avec l’usage des Objectifs de développement durable de l’ONU dans la planification municipale.
Un signal visuel pour rappeler qu’il s’agit d’une zone naturelle protégée
Le rouge n’a pas qu’une fonction écologique ou technique. Il assume aussi un rôle symbolique. L’éclairagiste Philip Jelvard, de Light Bureau, explique que la couleur a été choisie pour rendre visible aux usagers le caractère particulier des lieux.
Dans l’annonce de la commune, il dit espérer que ce nouvel éclairage soit bien accepté et que cette couleur vive rappelle aux passants qu’ils traversent une zone naturelle que la municipalité souhaite protéger.
Le halo rouge sert de balise : il indique aux conducteurs et cyclistes qu’ils circulent dans un espace partagé avec une faune fragile.
Gladsaxe reconnaît que ce changement demandera un temps d’adaptation, aussi bien pour les humains que pour les chauves-souris. Light Bureau s’attend néanmoins à un effet positif sur la colonie à long terme.
Ce projet s’inscrit d’ailleurs dans un programme plus large de modernisation de l’éclairage public : la commune annonce le remplacement d’environ 5 000 luminaires. Sur Frederiksborgvej, cette modernisation se traduit par une route où la couleur et l’implantation des lampes évoluent en fonction des besoins de la faune voisine.
Que fait la France pour limiter l’impact de la lumière sur la nature ?
Pour un lecteur français, cette expérience interroge directement l’éclairage public dans l’Hexagone. La France ne s’est pas encore massivement tournée vers des routes rouges, mais la question de la pollution lumineuse progresse dans le débat public.
Depuis plusieurs années, des règlements encadrent déjà la durée et l’intensité des éclairages extérieurs : vitrines de magasins, enseignes, bureaux, parkings. De nombreuses communes coupent désormais l’éclairage d’une partie de leurs rues en cœur de nuit, notamment dans les petites villes et villages, pour économiser l’énergie et ménager la biodiversité.
Des parcs nationaux et certains parcs naturels régionaux se sont dotés de « réserves de ciel étoilé » ou de chartes limitant fortement les flux lumineux, en concertation avec les astronomes et les associations de protection de la nature. Là aussi, l’objectif consiste à préserver la faune nocturne – chauves-souris, insectes, oiseaux – qui dépend de l’obscurité pour s’orienter, chasser ou se reproduire.
Les technologies évoluent également : les collectivités recourent davantage aux LED réglables, qui permettent d’abaisser la puissance, de changer de température de couleur et, parfois, d’adapter la lumière en fonction de la fréquentation réelle des rues.
Des pistes pour des éclairages plus « faune-friendly »
Si le rouge reste rare en France sur la voirie, l’idée d’un éclairage adapté à la biodiversité progresse. Dans des zones humides, des bords de cours d’eau ou à proximité de sites de reproduction d’espèces sensibles, certains projets intègrent déjà :
- une réduction de la hauteur des mats ;
- des optiques dirigées pour éviter d’éclairer les zones de refuge ;
- une lumière plus chaude, moins riche en bleu, mieux tolérée par de nombreuses espèces.
Pour les collectivités françaises, l’exemple de Gladsaxe illustre une option supplémentaire : jouer sur la couleur elle-même, à condition de vérifier l’acceptabilité pour les usagers et les effets réels sur la faune locale.
Comprendre la pollution lumineuse et ses effets concrets
La situation danoise met en lumière un phénomène encore souvent sous-estimé : la pollution lumineuse. Il s’agit de l’ensemble des éclairages artificiels qui modifient le cycle naturel jour-nuit, avec des conséquences directes sur les animaux, mais aussi sur les humains.
Pour les chauves-souris, insectes, oiseaux nocturnes, amphibiens, un éclairage continu et intense peut :
- déranger les trajets de chasse ou de migration ;
- augmenter les risques de prédation ;
- modifier les rythmes biologiques ;
- fragmenter les habitats en créant de véritables « murs de lumière ».
Chez l’être humain, une exposition excessive à une lumière blanche riche en bleu en soirée perturbe la sécrétion de mélatonine, l’hormone du sommeil, et peut affecter la qualité du repos. D’où l’intérêt grandissant pour des éclairages plus doux, ciblés, voire colorés, qui limitent ces effets tout en assurant la sécurité.
À Gladsaxe, le passage à la lumière rouge sur un tronçon précis de route montre qu’un ajustement relativement simple – changer la température de couleur et la longueur d’onde dominante – peut transformer un simple chantier de modernisation en outil de protection de la biodiversité.









