Des films d’horreur aux fils d’actualités anxiogènes, une nouvelle étude américaine éclaire enfin ce qui alimente notre attirance pour le macabre.
Pourquoi beaucoup d’entre nous ralentissent devant un accident de la route, enchaînent les podcasts de faits divers ou ne peuvent s’empêcher de scroller les pires nouvelles ? Une analyse relayée par le média spécialisé en psychologie Psychology Today, aux États‑Unis, propose un nouveau modèle de compréhension de cette « curiosité morbide », longtemps vue comme une anomalie ou une simple soif de sensations fortes.
La « curiosité morbide », un mécanisme étudié depuis des décennies
Les psychologues parlent de « curiosité morbide » pour désigner cette attirance vers les scènes de mort, de danger ou de souffrance : carcasses d’animaux, accidents, crimes, images violentes, récits de catastrophes. Loin d’être marginal, ce phénomène touche une grande partie de la population.
Dès 1986, rappelle Psychology Today, l’un des premiers travaux scientifiques sur le sujet introduit une échelle de mesure baptisée CAME, pour « Curiosity About Morbid Events », c’est‑à‑dire la curiosité pour les événements morbides. À l’époque, les chercheurs s’intéressent surtout au profil des personnes concernées : qui aime regarder des scènes de mort ou de violence ?
Cette curiosité est alors surtout considérée comme un trait de personnalité proche de la recherche de sensations : besoin d’adrénaline, attirance pour le risque, volonté d’être stimulé en permanence.
D’une soif de sensations à un outil pour survivre
Progressivement, la lecture change. D’autres travaux relient cette curiosité à notre volonté de survivre. Regarder un film d’horreur, suivre une série sanglante ou lire un récit de meurtre ne serait pas qu’un divertissement malsain.
Certains psychologues avancent l’idée que ces activités servent de « répétition générale » de la mort et du danger. Autrement dit, nous nous exposons à des situations extrêmes dans un contexte sécurisé, afin de nous entraîner à gérer la peur, la douleur ou la menace.
Une troisième étape théorique renvoie encore plus loin, à l’époque de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs. Voir un animal mort pouvait signaler la présence d’un prédateur tout proche. Ne pas détourner le regard, bien observer la scène, augmentait alors les chances de repérer un danger imminent.
La curiosité morbide aurait aidé nos ancêtres à détecter les menaces et les opportunités cruciales pour leur survie.
Les scientifiques s’intéressent alors au mécanisme qui permet à cette curiosité de l’emporter sur le dégoût ou la peur instinctive. Pourquoi ressent‑on à la fois de la répulsion et l’envie de regarder plus en détail ? Cette tension restait jusqu’ici mal expliquée.
Un nouveau modèle : notre cerveau cherche surtout à réduire l’incertitude
Un article théorique publié dans la revue scientifique Psychological Review, cité par Psychology Today, propose aujourd’hui une synthèse. Son auteur, le psychologue américain David S. March, avance que la curiosité morbide ne se réduit ni à la recherche de sensations, ni à la gestion de la peur, ni même à la simple survie.
Selon lui, tout se joue autour d’un processus central : la « résolution de l’ambiguïté ». Lorsque quelque chose touche à la mort ou au danger, notre cerveau veut, presque automatiquement, en savoir plus.
Un exemple simple : un animal mort au bord d’un chemin. Cette scène peut signifier qu’un prédateur circule dans les parages, donc un risque à éviter. Mais elle peut aussi représenter, dans un contexte ancestral, une source de nourriture potentielle. Pour trancher entre menace et opportunité, le cerveau a besoin de détails. D’où cette impulsion à regarder, à analyser, à s’attarder.
Face à tout ce qui évoque la mort ou le danger, notre cerveau cherche à « faire le tri » entre risque réel et opportunité, en accumulant un maximum d’informations.
Ce même mécanisme pourrait expliquer la variété de nos curiosités morbides :
- le coup d’œil insisté sur un accident de la route ;
- le visionnage de films ou séries d’horreur ;
- l’attrait pour les affaires criminelles détaillées ;
- le doomscrolling, ces sessions de défilement sans fin de mauvaises nouvelles sur nos écrans.
Dans tous ces cas, nous collectons des informations liées à des scénarios extrêmes, susceptibles d’avoir un jour un intérêt pour notre propre survie.
True crime, doomscrolling : quand l’horreur sert de « manuel de survie »
Psychology Today évoque une étude portant sur les amateurs de true crime. Les chercheurs se sont penchés sur la façon dont ces auditeurs ou téléspectateurs suivaient les détails des affaires auxquelles ils s’intéressent.
Résultat : ces personnes se montrent particulièrement aptes à repérer et mémoriser les astuces utilisées par les victimes pour s’échapper, demander de l’aide ou repérer un agresseur avant qu’il n’agisse.
Les consommateurs de true crime retiennent bien les indices et stratégies de survie décrits dans ces récits de crimes réels.
Ce type de contenu, aussi dérangeant soit‑il, peut ainsi servir de catalogue mental : comment se protéger, quoi surveiller, quelles situations fuir, quels signaux d’alerte repérer. Là encore, notre cerveau semble en quête d’armes pour réduire l’incertitude face au danger.
Le doomscrolling répondrait à une logique comparable. En faisant défiler des flots de mauvaises nouvelles, nous cherchons, souvent sans nous en rendre compte, à mieux cerner les risques qui nous entourent : crise sanitaire, insécurité, catastrophes naturelles, conflits. Même si cette pratique peut dégrader le moral, elle a aussi une fonction d’auto‑surveillance du monde extérieur.
Un modèle encore théorique, mais qui change le regard
David S. March souligne que son travail reste, pour l’instant, un modèle théorique : il ne s’appuie pas sur un nouvel ensemble massif de données expérimentales, mais organise différemment les résultats d’études existantes.
L’objectif est de proposer une explication unique qui relie les approches antérieures :
| Ancienne explication | Limite |
|---|---|
| Recherche de sensations fortes | Ne rend pas compte des gens anxieux mais fascinés par le morbide |
| Répétition générale de la mort | Explique mal l’intérêt pour les détails concrets et les conseils implicites |
| Détection des prédateurs | Ne couvre pas l’attrait pour les récits longs, comme le true crime ou l’actualité |
En regroupant tout sous l’idée de « résolution de l’ambiguïté », March propose de voir la curiosité morbide comme un outil général d’apprentissage lié à la survie, plutôt qu’un simple goût douteux pour l’horreur.
Faut‑il s’inquiéter de sa curiosité pour l’horreur ?
L’article de Psychology Today insiste sur un point : être attiré par les histoires de meurtres, les images d’accidents ou les pires faits divers n’implique pas forcément un problème psychologique.
Pour la plupart des gens, ce réflexe signifie surtout que le cerveau tente de faire sens de tout ce qui peut, de près ou de loin, toucher à leur sécurité. Il trie, classe, anticipe. Il cherche des règles implicites : où ne pas aller, à qui ne pas faire confiance, quel comportement éviter.
Le sentiment de honte ressenti par certains, qui se reprochent de « regarder le malheur des autres », pourrait donc être atténué par cette relecture : il ne s’agit pas de se réjouir de la souffrance, mais de la comprendre pour mieux s’en protéger.
Regarder l’horreur ne signifie pas la cautionner : le plus souvent, notre cerveau traite en arrière‑plan des scénarios extrêmes pour mieux s’y préparer.
Reste que cette curiosité peut devenir problématique lorsqu’elle tourne à l’obsession, qu’elle alimente une anxiété permanente ou qu’elle empêche de mener une vie quotidienne satisfaisante. Dans ces cas, les psychologues recommandent généralement d’en parler avec un professionnel et de limiter volontairement l’exposition aux contenus anxiogènes.
Comment cette curiosité morbide se manifeste en France
En France, les mêmes phénomènes sont visibles : succès des documentaires de faits divers à la télévision, podcasts retraçant des affaires criminelles célèbres, films d’horreur au cinéma, threads détaillés sur des catastrophes ou des enlèvements sur les réseaux sociaux. Le terme anglais doomscrolling s’est imposé dans le langage courant pour désigner ces nuits passées à faire défiler des actualités inquiétantes sur son smartphone.
Les mécanismes décrits par les chercheurs américains s’appliquent aussi aux internautes français. Face à des événements dramatiques, une partie de la population ressent le besoin d’accumuler les détails : reconstitutions, témoignages, analyses d’experts. Ce comportement peut s’expliquer, là encore, par la volonté de réduire l’incertitude : comprendre ce qui s’est passé, pourquoi, comment l’éviter, quels signaux auraient pu permettre d’anticiper.
Les autorités de santé et les associations de prévention françaises alertent toutefois sur les effets d’une exposition trop massive à ces contenus. En période de crise ou d’attentat, elles encouragent régulièrement à limiter la consommation d’images choquantes, surtout pour les enfants et les adolescents, plus vulnérables à l’anxiété et aux troubles du sommeil.
Apprivoiser sa curiosité sans se laisser déborder
Pour un lecteur français, l’enjeu n’est pas de supprimer complètement cette curiosité, mais de la canaliser. Quelques principes simples sont souvent mis en avant par les psychologues et associations spécialisées :
- fixer des temps précis pour consulter l’actualité, plutôt que de scroller en continu ;
- éviter les images les plus choquantes et privilégier des formats plus factuels ;
- varier les sources d’information, pour ne pas ne voir que le pire ;
- faire des pauses régulières, surtout après un contenu particulièrement violent.
La curiosité morbide n’est donc pas qu’une fascination sombre : elle peut aussi motiver l’apprentissage de gestes de secours, la consultation d’informations sur la sécurité routière ou la compréhension des mécanismes des violences conjugales, par exemple. Les contenus choquants deviennent alors un point de départ pour renforcer sa propre vigilance.
Ce que cette théorie change dans notre rapport au macabre
La nouvelle approche défendue par David S. March invite à regarder autrement nos comportements quotidiens : le coup d’œil prolongé sur une vidéo d’accident, l’envie de connaître tous les détails d’un fait divers, l’écoute attentive des stratégies d’évasion d’une victime.
Plutôt que de les considérer uniquement comme des penchants malsains, cette théorie les replace dans une logique de survie : notre cerveau collecte, stocke et met à jour un véritable « atlas mental » des dangers possibles. Cette base de données se construit en grande partie grâce aux situations extrêmes, justement parce qu’elles nous marquent davantage.
Reste à mieux cerner, grâce à de futures études, où se situent les limites entre curiosité utile et exposition excessive. Car le même mécanisme qui, autrefois, aurait pu aider à repérer un prédateur peut aujourd’hui encourager certains à passer des heures à doomscroller, au détriment de leur équilibre psychique.
Comprendre ce ressort profond permet déjà d’en parler plus librement, sans se juger, et d’ajuster sa consommation de contenus violents : accepter que cette curiosité existe, tout en la gardant sous contrôle lorsque son coût émotionnel devient trop élevé.









