Du logiciel de mise en page aux emballages alimentaires, ce faux latin s’affiche partout. Mais son histoire réelle, entre États-Unis et Royaume-Uni, réserve des surprises.
Utilisé par les graphistes et les développeurs comme simple texte de remplissage, « Lorem ipsum » semble n’avoir qu’un rôle technique. Pourtant, l’enquête menée par Emily Zhang, créatrice de la chaîne YouTube Rabbit Hole, et racontée par le média américain à l’origine de cet article, montre que ce faux latin cache une origine beaucoup plus tortueuse que la légende souvent répétée.
Un faux latin devenu texte bidon universel
Au départ, « Lorem ipsum dolor sit amet… » n’est qu’une suite de mots censés imiter visuellement un vrai texte. Les maquettes de sites ou de brochures l’utilisent pour tester une mise en page sans être distrait par le contenu.
« Lorem ipsum » est conçu pour ressembler à un texte réel tout en ne signifiant rien, afin de tester la lisibilité et l’équilibre graphique.
Comme le rappelle le dictionnaire américain Merriam-Webster, cité dans l’article source, ce texte sert à « démontrer le style visuel d’un document, d’une page web ou d’une police de caractères ». Il ne dit rien, n’a pas de message, mais offre une densité et un rythme proches d’un vrai paragraphe.
Sauf qu’en regardant de plus près, beaucoup de certitudes se fissurent :
- tout n’est pas du latin correct ;
- certains mots n’existent pas dans cette langue ;
- des lettres étrangères à l’alphabet latin classique apparaissent ;
- l’histoire admise de sa création au XVIe siècle ne tient pas.
Non, « Lorem ipsum » n’a pas été inventé au XVIe siècle
Longtemps, un récit s’est imposé : un compositeur typographe du XVIe siècle aurait assemblé un faux texte latin pour tester ses polices de caractères. Plusieurs sites spécialisés affirmaient encore récemment cette version.
D’après l’enquête d’Emily Zhang, cette histoire vient en réalité d’une simple phrase écrite par Richard McClintock, ancien professeur de latin et directeur des publications du Hampden-Sydney College aux États-Unis. Dans un article de correction pour la revue Before & After Magazine, McClintock voulait seulement signaler que le texte remontait à la Renaissance… sans avancer de preuve précise. Cette remarque a été prise au pied de la lettre et transformée en « fait historique ».
Problème : aucune étude universitaire, aucune source solide ne confirme l’existence d’un typographe du XVIe siècle à l’origine de « Lorem ipsum ». L’idée s’est propagée, parce qu’elle semblait plausible et pratique à raconter.
La légende du typographe du XVIe siècle vient d’une simple remarque d’universitaire, amplifiée sur Internet jusqu’à devenir une fausse certitude.
Un professeur de latin remonte à Cicéron
Intrigué par la mention selon laquelle « Lorem ipsum » serait un pur charabia, McClintock s’est mis à chercher son origine réelle. Il a fini par retrouver, dans une édition de 1914, le texte de Cicéron De finibus bonorum et malorum (« Des extrêmes du bien et du mal »), un traité philosophique écrit vers 45 avant notre ère.
Sur la fameuse page 36 de ce livre, il repère un passage familier : à la fin d’une page, la phrase s’interrompt sur « Neque porro quisquam est qui do- », puis reprend sur la page suivante par « lorem ipsum quia dolor sit amet, consectetur, adipisci velit ».
Le mot « Lorem » n’existe pas en latin classique : il s’agit en réalité de la seconde moitié du mot « dolorem », coupé au changement de page. Quelqu’un, un jour, a commencé le faux texte à partir de ce « lorem » tronqué, sans reconnecter au mot d’origine.
Le mystérieux « Lorem » vient simplement d’un mot coupé en deux dans un ouvrage imprimé en 1914 : « dolorem ».
Autre détail : dans la version moderne de « Lorem ipsum », certains mots sont déformés. Le « v » de « velit » disparaît pour donner « elit », par exemple. Un mot se termine par « ng », une terminaison inexistante en latin. Ces anomalies montrent que le texte a été retouché – volontairement ou non – à plusieurs étapes.
Des pages de Cicéron à la maquette numérique en 1987
Emily Zhang parvient à relier le texte de 1914 à son apparition dans un logiciel de mise en page des années 1980 : Aldus Pagemaker, diffusé à partir de 1987, considéré comme l’un des premiers grands outils de PAO. C’est la plus ancienne trace documentée de « Lorem ipsum » en contexte numérique qu’elle ait pu retrouver.
Pour combler le trou entre 1914 et 1987, elle contacte Laura Perry, qui avait travaillé sur Pagemaker. C’est elle qui a intégré « Lorem ipsum » dans le logiciel comme option de « texte fictif » utilisable par les maquettistes.
Laura Perry raconte à Zhang qu’elle connaissait déjà ce texte grâce à Letraset, un système de transferts à sec très utilisé dans les années 1960 et 1970. Ces planches permettaient aux graphistes de frotter des lettres préimprimées sur le papier, sans avoir à écrire ou calligraphier.
Letraset proposait alors une feuille entière de « Lorem ipsum » pour représenter du texte de paragraphe. Les designers pouvaient ainsi simuler un article, un catalogue ou une publicité sans attendre les textes définitifs.
Au moment d’intégrer ce contenu dans Pagemaker, Laura Perry doit tout retaper à la main. Elle tape vite, fait des fautes… et choisit de les garder. Elle explique à Zhang qu’elle craignait d’éventuels problèmes de droits d’auteur si elle reproduisait à l’identique le texte Letraset. Les erreurs devenaient, à ses yeux, une sorte de protection.
Si vous voyez « nibh », « zzril » ou « consectetuer » avec un E en trop, vous lisez la version de « Lorem ipsum » retapée et truffée de fautes par Laura Perry en 1987.
Le rôle décisif d’un bibliothécaire londonien dans les années 1960
Restait à comprendre comment Letraset, dans les années 1960, avait composé sa version du texte. Emily Zhang déniche finalement sur eBay une planche Letraset de 1966 contenant « Lorem ipsum ».
En la comparant au Cicéron de 1914, elle constate que :
- le texte commence bien en haut de la fameuse page 36 ;
- puis saute environ 20 pages pour reprendre ailleurs ;
- ce procédé se répète plusieurs fois, créant un patchwork ;
- certains mots d’origine disparaissent, d’autres sont ajoutés.
À ce mélange de fragments latins s’ajoutent quelques mots en espagnol, quelques termes français, et surtout des lettres comme J, K, Y ou Z, étrangères à l’alphabet latin classique. Le texte devient un hybride pratique pour tester un maximum de signes typographiques.
Un ancien designer de Letraset, Dave Farey, contacte Zhang par mail et lui raconte l’origine de cette feuille de texte bidon. Vers 1966, lors d’une réunion marketing, le responsable de la communication visuelle, Colin Orchard, exprime le besoin d’une page de texte d’exemple utilisable par les graphistes.
Letraset fait alors appel à la Saint Bride Printing Library de Londres, une bibliothèque spécialisée dans l’histoire de l’impression, et à son directeur, le bibliothécaire et historien James Mosley. Passionné de typographie, ce dernier constate que chaque fondeur de caractères en Europe ou aux États-Unis dispose déjà de son propre faux texte, rédigé dans sa langue nationale. Il cherche une alternative plus neutre.
Pour Letraset, le bibliothécaire James Mosley aurait délibérément assemblé un faux texte pseudo-latin, international et modulable, à partir de Cicéron.
Mosley, décédé en 2025, ne pourra jamais expliquer avec certitude pourquoi il a choisi ces morceaux précis de Cicéron ni pourquoi il a intégré des mots d’autres langues. L’enquête de Zhang montre toutefois comment son bricolage savant est devenu la matrice du « Lorem ipsum » moderne.
Une légende Internet corrigée par une enquête patiente
Les travaux d’Emily Zhang ont conduit plusieurs sites spécialisés dans « Lorem ipsum » à revoir leur copie. Beaucoup affirmaient encore récemment que le texte venait d’un typographe du XVIe siècle, présentation directement héritée du commentaire approximatif de McClintock dans Before & After.
Face aux preuves mises en avant par Zhang – exemplaires de 1914, planche Letraset de 1966, témoignage de Laura Perry et de Dave Farey – ces sites ont discrètement réécrit leur « histoire officielle ».
Il reste des zones d’ombre : on ignore précisément quand et par qui la coupure « dolorem » / « lorem » a été fixée, ou qui a décidé pour la première fois d’utiliser ce passage de Cicéron comme remplissage. Mais l’itinéraire général se dessine plus nettement : traité philosophique antique, édition imprimée de 1914, recomposition par un bibliothécaire britannique pour Letraset en 1966, re-saisie approximative dans un logiciel américain en 1987, puis diffusion massive avec la PAO et le web.
Comment « Lorem ipsum » est-il utilisé en France ?
En France, « Lorem ipsum » est devenu un outil courant dans les métiers du graphisme, de l’édition et du développement web. Les agences de communication, les imprimeries et les écoles de design l’utilisent au quotidien.
Les logiciels de mise en page comme InDesign, les CMS de sites internet ou certains constructeurs de pages intègrent directement une commande permettant de générer ce texte fictif en quelques clics. Le principe est identique à celui décrit dans l’enquête : donner un faux contenu suffisamment réaliste pour juger :
- de la lisibilité des polices choisies ;
- de l’équilibre entre titres, intertitres et paragraphes ;
- du rendu global d’une page sans se focaliser sur le sens.
Certains studios français préfèrent remplacer « Lorem ipsum » par du vrai français lorsque la maquette est destinée à un client peu familier des pratiques graphiques. D’autres conservent la version pseudo-latine jusqu’à la fin du projet pour bien distinguer ce qui est validé graphiquement de ce qui reste à rédiger.
À quoi sert un texte qui ne veut rien dire ?
Au-delà de l’anecdote historique, « Lorem ipsum » répond à un besoin très concret : séparer le fond de la forme. Dans la production éditoriale, les contenus arrivent rarement en même temps que la maquette. Le texte de remplissage permet de travailler l’objet avant d’avoir le contenu final.
Un texte qui ne signifie rien évite les débats sur le message et concentre l’attention sur la mise en page, la hiérarchie visuelle et l’ergonomie.
Pour un lecteur français, cette histoire montre aussi comment un simple outil technique peut porter les traces de plusieurs époques et continents : un philosophe romain, un imprimeur du début du XXe siècle, un bibliothécaire londonien des années 1960, une ingénieure logicielle américaine des années 1980, puis des millions de designers et développeurs dans le monde entier.
Elle rappelle enfin un point utile à l’heure des mythes viraux sur Internet : même les histoires les plus « établies » méritent d’être vérifiées. Le cas de « Lorem ipsum » montre comment une phrase approximative peut, en quelques années, être promue au rang de vérité historique… jusqu’à ce qu’une enquête minutieuse vienne remettre les faits dans le bon ordre.









