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Déplacer un crocodile ne sert presque à rien : la raison frustrante tient à leur sens de l’orientation

Un crocodile marin aquatique dans son habitat naturel de mangroves, équipé d'une balise satellite pour le suivi scientifique de ses déplacements.

Au Bangladesh, des chercheurs montrent que déplacer des crocodiles n’éloigne pas toujours le danger, ces reptiles retrouvant souvent leur territoire.

Dans une étude relayée par le site spécialisé américain The Animal Encyclopedia, des scientifiques travaillant au Bangladesh se sont penchés sur un casse-tête pour les gestionnaires de la faune : que deviennent vraiment les crocodiles que l’on capture et que l’on relâche loin de chez eux pour réduire les conflits avec l’homme ou renforcer des populations sauvages ?

Un sens de l’orientation redoutable qui complique tout

Les biologistes utilisent le terme « homing » pour décrire le comportement d’animaux capables de revenir vers un endroit précis qu’ils considèrent comme leur « chez‑eux ». Beaucoup d’espèces s’appuient sur cette aptitude : certains oiseaux migrateurs reviennent chaque année au même site de nidification, les tortues marines rejoignent la plage où elles sont nées, les saumons remontent la rivière de leur naissance.

Dans le cas des crocodiliens – crocodiles, alligators, caïmans –, plusieurs travaux avaient déjà montré que ces prédateurs savent, eux aussi, retrouver leur territoire d’origine après un déplacement forcé. Capturés dans la nature, transportés sur des dizaines de kilomètres puis relâchés ailleurs, beaucoup se remettent en route dans la direction de leur lieu de capture jusqu’à buter sur un obstacle infranchissable ou sur une nouvelle zone favorable.

Pour les gestionnaires de la faune, ce sens de l’orientation signifie qu’un crocodile jugé dangereux peut réapparaître exactement là où on pensait l’avoir définitivement éloigné.

Ce comportement rend les programmes de translocation délicats. Ces opérations consistent à capturer un animal pour le déplacer dans un autre secteur, que ce soit pour protéger les humains, restaurer une population ou réintroduire l’espèce dans un habitat restauré. Si l’animal revient, le problème est intact, voire aggravé.

Pourquoi déplacer des crocodiles reste pourtant indispensable

La translocation reste pourtant un outil central de conservation. Elle permet :

  • de reconstituer des populations décimées par la chasse ou la destruction d’habitats ;
  • d’installer des crocodiles dans des zones protégées mieux surveillées ;
  • de gérer les « crocodiles à problème » trop proches des villages ou des élevages.

Une pratique répandue consiste à relâcher en priorité des jeunes issus d’élevage ou nés en captivité. Leur impact initial est limité, mais ils sont très fragiles : proies faciles pour d’autres animaux, sensibles aux inondations, aux maladies ou au manque de nourriture. Il faut des années avant qu’ils ne se reproduisent et qu’ils participent réellement au redressement de la population.

À l’inverse, relâcher des crocodiles adultes robustes, élevés en captivité, semble une solution plus efficace. Ils survivent mieux, se reproduisent plus vite et renforcent rapidement une population sauvage existante.

Tout l’enjeu est de savoir si ces crocodiles adultes déplacés vont rester sur place ou tenter coûte que coûte de rentrer au centre d’élevage d’où ils proviennent.

Une expérimentation grandeur nature dans les Sundarbans

L’étude présentée par The Animal Encyclopedia a été menée dans les Sundarbans, un immense massif de mangroves à cheval entre le Bangladesh et l’Inde. Il s’agit du plus vaste ensemble continu de mangroves au monde, où le crocodile marin (Crocodylus porosus) est le seul crocodilien à se reproduire.

Dans cette région, les crocodiles marins ont été massivement chassés pour leur peau depuis les années 1970, ce qui a fait plonger leurs effectifs. Pour tenter d’inverser la tendance, le Karamjal Crocodile Breeding Centre (KCBC), un centre d’élevage local, produit des jeunes crocodiles destinés à être relâchés. Environ 200 juvéniles et nouveau-nés ont déjà été réintroduits, mais leur comportement de retour au site d’origine restait peu documenté.

Les chercheurs ont donc choisi de suivre finement la trajectoire de cinq individus grâce à des balises satellites :

  • trois femelles subadultes, Potia, Juliet et Madhu, élevées longtemps en captivité au KCBC ;
  • un mâle, Jongra, capturé en 2022 à l’état sauvage puis maintenu au centre avant son relâcher ;
  • un autre mâle subadulte, Harbaria, capturé dans le milieu naturel puis relâché exactement au point de capture.

Des profils très différents pour un même test

Les durées de captivité variaient nettement :

Nom du crocodile Sexe Origine Durée connue en captivité
Potia Femelle Née en captivité Depuis la naissance
Juliet Femelle Capturée ou recueillie puis élevée Environ 22 ans
Madhu Femelle Capturée ou recueillie puis élevée Au moins 8 ans
Jongra Mâle Capturé à l’état sauvage en 2022 Passage au centre avant relâcher
Harbaria Mâle Capturé dans la nature puis relâché sur place Captivité très courte

Les libérations ont eu lieu en mars 2024 et janvier 2025, dans différents secteurs des Sundarbans. Tous les animaux ont été équipés d’émetteurs satellites afin de suivre au jour le jour leurs déplacements et de mesurer leur éventuelle envie de « rentrer à la maison ».

Ce que les crocodiles ont réellement fait après leur relâcher

Harbaria, le mâle relâché à son endroit de capture, a montré exactement ce que les scientifiques attendaient d’un animal resté dans sa zone : il a continué à évoluer dans son domaine vital habituel, sans déplacement lointain. Son comportement sert de point de comparaison pour les autres.

Les trois femelles élevées en captivité – Potia, Juliet et Madhu – ont, elles aussi, réservé une surprise plutôt positive aux chercheurs. Toutes les trois se sont fixées dans une zone réduite, sans chercher à remonter vers le centre d’élevage.

Les femelles de longue captivité se sont installées dans un espace limité, sans montrer le moindre trajet de retour vers le centre qui les avait hébergées pendant des années.

Les auteurs de l’étude interprètent ce résultat comme un signe d’absence d’« empreinte spatiale » forte ou de manque de repères nécessaires pour enclencher un comportement de homing. Ces crocodiles semblent donc capables de s’approprier un nouveau territoire et d’y rester, ce qui est une excellente nouvelle pour les programmes de réintroduction.

Le cas de Jongra est en revanche très différent. Capturé dans la nature en 2022, ce mâle a été relâché loin de son site d’origine. Une fois libre, il a régulièrement pris la direction de son lieu de capture, parcourant parfois plus de 18 milles, soit près de 30 kilomètres, en une seule journée.

Ces déplacements longs, coûteux en énergie, l’exposent à de multiples risques : pénurie de proies, rencontres avec d’autres crocodiles territoriaux, traversée de zones plus fréquentées par l’homme ou le bétail.

Pourquoi déplacer un crocodile sauvage peut être dangereux

Les résultats confirment que les crocodiles sauvages déplacés loin de leur territoire tentent souvent d’y revenir. Or ces trajets de retour créent un double problème :

  • ils mettent en danger l’animal, qui dépense une énergie considérable et peut mourir d’épuisement ou de blessure ;
  • ils multiplient les occasions de rencontres avec des humains, le long de rivières, de villages ou de zones d’élevage.

Un crocodile en « mode retour » ne représente pas seulement un risque là où il a été capturé, mais aussi tout au long de son itinéraire, parfois sur des dizaines de kilomètres.

Pour les autorités et les gestionnaires, déplacer un crocodile « à problème » n’est donc pas une garantie de sécurité durable. L’animal risque de revenir exactement là où il avait été capturé, voire d’emprunter un itinéraire encore plus conflictuel, par exemple en traversant une zone densément peuplée.

Les auteurs de l’étude cités par The Animal Encyclopedia soulignent que d’autres pistes peuvent être pertinentes :

  • placer certains individus en captivité permanente, notamment les plus dangereux ou les plus habitués à la présence humaine ;
  • choisir des zones de relâcher entourées de barrières naturelles ou géologiques difficilement franchissables ;
  • prioriser l’utilisation de crocodiles élevés longtemps en captivité pour les programmes de renforcement de populations, puisqu’ils semblent moins enclins à rentrer.

Ce que cette étude change pour la conservation des crocodiles

Cette expérimentation au Bangladesh apporte un élément important : tous les crocodiles déplacés ne se comportent pas de la même façon. Ceux qui ont passé une longue période en captivité et qui n’ont pas grandi dans le milieu naturel ne montrent pas le même niveau de homing que les individus sauvages capturés récemment.

Les crocodiles élevés en captivité pourraient être les meilleurs candidats pour reconstituer des populations sauvages sans risque massif de retour vers le centre d’élevage.

Ce constat pourrait conduire les programmes de conservation à mieux sélectionner le type d’animaux à relâcher selon les objectifs :

  • Réduire les conflits avec l’homme : éviter la simple translocation de crocodiles adultes sauvages trop habitués aux villages, qui risquent de revenir.
  • Renforcer une population sauvage : privilégier des individus élevés au centre, moins « attachés » à un territoire précis et plus susceptibles de s’installer sur place.
  • Créer une nouvelle population dans un habitat restauré : combiner un choix stratégique des sites, idéalement protégés par des barrières naturelles, avec le relâcher d’animaux peu susceptibles d’activer le homing.
  • Et en France, comment gère-t-on ce type de problème ?

    La France ne compte pas de crocodiles sauvages. La question ne se pose donc pas sur son territoire pour ces reptiles précis. En revanche, la problématique du déplacement d’animaux « à problème » existe pour d’autres grands prédateurs ou ongulés sauvages, comme les ours, les loups ou certains sangliers.

    Dans ces cas, la logique est assez proche de celle observée au Bangladesh :

    • un animal capturé dans une zone de conflit et déplacé ailleurs peut tenter de revenir dans son ancien territoire, où il connaît les ressources et les chemins ;
    • les autorités françaises, via l’Office français de la biodiversité, privilégient donc souvent des mesures de prévention (clôtures, chiens de protection, adaptation des pratiques d’élevage) plutôt que la seule translocation ;
    • lorsque des animaux sont déplacés, les scientifiques suivent leur trajectoire par GPS afin de détecter d’éventuels comportements de retour.

    Ce parallèle montre que la question du homing ne concerne pas uniquement les crocodiles, mais plus largement la gestion des espèces sauvages dès qu’elles développent un attachement à un territoire précis.

    Ce que signifie concrètement le « homing » chez les animaux

    Le homing repose sur plusieurs types de repères, parfois combinés :

    • des informations génétiques ou innées, liées à l’évolution de l’espèce ;
    • des signaux sensoriels, comme les odeurs pour les saumons ou les repères magnétiques et visuels pour les tortues marines ;
    • la mémoire individuelle, acquise lors de déplacements répétés ou transmise par les parents.

    Chez les crocodiles sauvages comme Jongra, il est probable qu’un mélange de mémoire du paysage, de repères olfactifs et peut-être de perception du champ magnétique terrestre guide le retour. À l’inverse, un crocodile né en captivité, qui n’a jamais arpenté une vaste zone naturelle, ne dispose pas de ce « GPS interne » calibré sur un territoire précis.

    Un crocodile élevé derrière des grillages ne développe pas les mêmes cartes mentales du paysage qu’un crocodile qui a parcouru un estuaire pendant des années.

    Pour les gestionnaires de la faune, intégrer cette dimension comportementale devient crucial. Choisir quel animal déplacer, où le relâcher, comment suivre ses déplacements, conditionne non seulement la réussite des programmes de réintroduction, mais aussi la sécurité des populations riveraines.

    À mesure que d’autres études de ce type seront menées sur différentes espèces et dans d’autres pays, ces données comportementales pourraient peser autant que les critères génétiques ou sanitaires dans les décisions de conservation. Chez les crocodiles des Sundarbans, ce travail mené au Bangladesh trace déjà une piste : déplacer n’importe quel animal ne sert pas à grand-chose, mais choisir le bon profil pourrait changer la donne.

    Questions fréquentes

    Qu'est-ce que le « homing » chez les crocodiles ?

    Le homing est la capacité innée des crocodiles à retrouver et à revenir vers leur territoire d'origine, même après avoir été capturés et relâchés à des dizaines de kilomètres de distance. Beaucoup d'espèces animales possèdent cette aptitude, notamment les oiseaux migrateurs, les tortues marines et les saumons.

    Pourquoi les femelles élevées en captivité ne sont-elles pas revenues au centre d'élevage ?

    Les chercheurs interprètent ce résultat comme l'absence d'une « empreinte spatiale » forte ou le manque de repères nécessaires pour enclencher un comportement de homing. Ces femelles semblent donc capables de s'approprier un nouveau territoire et d'y rester définitivement.

    Quels risques le comportement de retour expose-t-il à Jongra ?

    Les trajets répétés de retour vers son site de capture exigent une énergie considérable et exposent Jongra à plusieurs dangers : pénurie de proies, rencontres agressives avec d'autres crocodiles territoriaux, et traversée de zones fréquentées par l'homme ou le bétail.

    Pourquoi la translocation reste-t-elle essentielle malgré ce problème ?

    La translocation permet de reconstituer des populations décimées par la chasse, d'installer les crocodiles dans des zones protégées mieux surveillées, et de gérer les crocodiles trop proches des villages et des élevages. Son efficacité dépend largement du profil de l'animal transloqu é.

    Où a eu lieu cette étude scientifique sur les crocodiles ?

    L'étude a été menée dans les Sundarbans, un immense massif de mangroves à cheval entre le Bangladesh et l'Inde, qui représente le plus vaste ensemble continu de mangroves au monde et l'habitat du crocodile marin.
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