Une psychologue espagnole avance une idée déroutante pour préserver son calme : accepter de ne pas avoir d’avis sur tout, tout le temps.
Dans un contexte saturé de commentaires en ligne et de disputes numériques, une psychologue installée en Espagne, relayée par le média brésilien de bien-être Bem-Estar, propose une piste radicale : cesser de juger en permanence ce qui nous entoure. À l’appui, elle convoque aussi bien la philosophie stoïcienne que le bouddhisme, qui pointent tous deux la même source de tourments : nos opinions automatiques.
Une psychologue explique pourquoi nos avis nous épuisent
Laia Milanesi, psychologue spécialisée en santé mentale, part d’un constat simple : nous vivons à l’ère de l’opinion permanente. Dans une vidéo publiée sur TikTok, elle avance que le secret pour « ne pas s’irriter ni se vexer constamment » consiste à apprendre à ne pas avoir systématiquement un avis.
Refuser d’avoir un avis immédiat sur tout réduirait nettement notre tendance à nous énerver, à nous vexer et à ruminer.
Sa réflexion vise autant les échanges du quotidien que les conversations sur les réseaux sociaux. Selon elle, la plupart de nos agacements naissent d’un réflexe : juger instantanément une situation, une phrase, un comportement, puis s’y accrocher.
Milanesi insiste : l’objectif n’est pas de devenir indifférent ou apathique, mais de sortir de la « compulsion à juger ». À ses yeux, cette frénésie d’évaluations permanentes grignote peu à peu la sérénité mentale.
Un terreau numérique qui nourrit les jugements impulsifs
Le contexte numérique actuel renforce ce mécanisme. Dans l’article de Bem-Estar, une autre psychologue, Marta Mozas Alonso, évoque notamment le réseau social X (ancien Twitter). Elle y voit un accélérateur de jugements à chaud.
Elle rappelle que quelques centaines de caractères suffisent pour réagir à « l’affaire du moment ». Les formats très courts favorisent les avis instantanés, souvent émis sans connaissance solide du sujet. Chacun est incité à se positionner, parfois en quelques secondes, sur un débat complexe.
Les réseaux sociaux transforment presque chaque information en invitation à juger, commenter, trancher – même quand on ne maîtrise pas le sujet.
Ce climat nourrit le fameux effet Dunning-Kruger, décrit par la psychologie cognitive : plus nos connaissances sont limitées sur un thème, plus nous pouvons avoir tendance à surestimer notre compréhension et à donner notre avis avec assurance. Le résultat : davantage de conflits, de vexations et de malentendus.
Stoïcisme et bouddhisme : quand la sagesse recommande de « lâcher » l’avis
Pour appuyer sa réflexion, Bem-Estar rappelle que deux grandes traditions, le stoïcisme et le bouddhisme, convergent vers la même idée : ce qui nous fait souffrir n’est pas seulement ce qui arrive, mais surtout la façon dont nous l’interprétons.
Ce que disent les stoïciens
Dans le stoïcisme, l’accent est mis sur la distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous. Nos opinions, nos jugements, notre interprétation des faits appartiennent à la première catégorie. Les événements eux-mêmes, non.
Le philosophe Épictète résumait déjà cette idée dans l’Enchiridion : « Ce ne sont pas les choses qui nous troublent, mais les opinions que nous avons sur elles. » Autrement dit, deux personnes exposées au même événement peuvent vivre un niveau de souffrance totalement différent selon le récit intérieur qu’elles se racontent.
L’empereur-philosophe Marc Aurèle va encore plus loin. Dans ses Méditations, il écrit : « Tu as toujours la possibilité de ne pas avoir d’opinion. Il n’est pas nécessaire de troubler ou d’agiter ton âme pour des choses que tu ne peux pas contrôler. Ces choses ne demandent pas à être jugées. Laisse-les en paix. »
Pour les stoïciens, décider de ne pas juger une situation, c’est déjà reprendre la main sur son calme intérieur.
Ce n’est donc pas un renoncement au discernement, mais un choix délibéré : ne pas gaspiller son énergie mentale à juger tout ce qui passe, surtout ce qui échappe à notre contrôle.
Le regard du bouddhisme sur l’attachement aux opinions
Le bouddhisme défend une approche proche, via le concept de non-attachement. Il ne s’agit pas d’abandonner toute conviction, mais de ne pas se confondre avec ses opinions, ni s’y agripper au point de souffrir dès qu’elles sont bousculées.
Le texte du Dhammapada, référence du bouddhisme ancien, insiste sur la possibilité de « voir les choses comme elles sont » plutôt que par le prisme déformant de notre ego et de nos jugements. Celui qui ne se laisse pas emporter par ses opinions et par ses réactions automatiques est décrit comme trouvant la paix.
Appliqué au quotidien, ce principe signifie que les mots et les gestes des autres perdent une partie de leur pouvoir de nous blesser. Moins nous nous identifions à un avis figé, moins une critique ou une divergence vient ébranler notre valeur personnelle.
« Les choses ne demandent pas à être jugées » : le cœur du message
Laia Milanesi résume cette approche par une phrase clé reprise par Bem-Estar : « Les choses ne demandent pas à être jugées, et c’est là qu’est le secret. » Pour elle, beaucoup de tensions relationnelles et de vexations se dissolvent quand on accepte que tout n’appelle pas forcément un verdict.
« Moins nous jugeons, plus nous laissons les choses être ce qu’elles sont », souligne la psychologue, qui associe cette attitude à un gain de sérénité et de clarté.
Elle invite aussi à arrêter de tout prendre pour soi. Selon elle, cesser d’interpréter chaque remarque comme une attaque personnelle allège considérablement la charge émotionnelle du quotidien.
La professionnelle insiste enfin sur un point : renoncer au jugement systématique ne signifie pas approuver tout et n’importe quoi. « Au fond, il ne s’agit pas d’être d’accord avec tout, mais de choisir ce qui mérite vraiment qu’on y consacre notre énergie », conclut-elle.
Comment, concrètement, réduire ses jugements au quotidien ?
Pour un lecteur en France, cette approche peut se traduire dans la vie quotidienne par de petits changements d’habitudes. L’idée n’est pas d’adopter une méthode rigide, mais de tester des gestes simples pour limiter la surchauffe mentale.
- Faire une pause avant de réagir : respirer quelques secondes avant de répondre à un message ou un commentaire tendu.
- Se demander « est-ce que je dois vraiment avoir un avis là-dessus ? » : filtrer les sujets qui méritent un investissement émotionnel.
- Accepter de dire « je ne sais pas » : reconnaître ses limites d’information au lieu de trancher sur tout.
- Renoncer à certains débats en ligne : identifier les discussions sans issue qui ne font qu’alimenter la colère.
- Observer ses pensées sans s’y accrocher : noter mentalement un jugement qui surgit, puis le laisser passer.
Ces pratiques, proches de ce que la psychologie moderne appelle parfois « prise de distance cognitive », ne remplacent pas un suivi médical ou une psychothérapie lorsque la souffrance est importante. Elles peuvent toutefois constituer un premier levier personnel pour réduire les tensions du quotidien.
En France, un écho avec les approches actuelles de la santé mentale
En France, les professionnels de la psychothérapie, des psychiatres aux psychologues en libéral ou en centre médico-psychologique, observent eux aussi l’impact des réseaux sociaux et de la culture de l’opinion permanente sur l’anxiété et les conflits.
Sans reprendre exactement les termes de Laia Milanesi, plusieurs approches thérapeutiques vont dans le même sens. Les thérapies cognitives et comportementales, par exemple, travaillent sur les pensées automatiques, ces jugements immédiats que l’on porte sur soi, sur les autres et sur les événements. Le but est d’apprendre à les identifier, puis à les questionner plutôt qu’à les subir.
D’autres démarches, comme la méditation de pleine conscience, désormais largement proposée en ateliers ou dans certains hôpitaux français, enseignent précisément cette compétence : voir surgir une pensée sans s’y accrocher ni la transformer aussitôt en vérité absolue. Là encore, l’enjeu est de réduire la réactivité émotionnelle.
Refuser de se précipiter sur un jugement rejoint plusieurs outils déjà utilisés en France pour apaiser l’anxiété et la colère.
Pour un lecteur français, la réflexion de la psychologue espagnole ne constitue donc pas une recette miracle, mais une piste complémentaire. Elle invite à s’interroger sur sa propre façon de consommer l’actualité, de participer aux débats en ligne et de gérer les contrariétés du quotidien.
Moins d’avis, plus de calme : quels avantages concrets ?
Adopter cette posture de « non-jugement immédiat » peut avoir plusieurs effets tangibles. D’abord sur le plan relationnel : accepter que l’autre pense différemment sans le vivre comme une attaque personnelle réduit les disputes et les malentendus. On peut écouter pour comprendre, non pour répondre du tac au tac.
Sur le plan psychique, limiter le flux de jugements intérieurs diminue aussi la rumination. Moins de temps passé à ressasser une remarque, une publication ou une décision extérieure, c’est davantage d’espace mental pour des activités réparatrices : loisirs, sommeil, échanges constructifs.
Cette attitude peut enfin être combinée à d’autres pratiques de régulation émotionnelle : tenir un journal pour déposer ses pensées, restreindre son temps d’écran lors des périodes sensibles, ou encore privilégier les discussions en face à face plutôt que les confrontations en commentaires publics.
La proposition de Laia Milanesi, relayée par Bem-Estar, pose une question directe au lecteur : jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour rester calmes ? Peut-être, suggère-t-elle, que la première étape consiste à accepter de ne pas toujours avoir le dernier mot… ni même un avis.









