Après un accident sur l’autoroute A6 en Allemagne, des automobilistes trop curieux ont provoqué un nouveau choc. Une psychologue détaille ce réflexe.
L’accident d’un camion transportant des matières dangereuses sur l’A6 près d’Öhringen, dans le sud-ouest de l’Allemagne, a mis en lumière un phénomène bien connu des secours : les conducteurs qui ralentissent pour regarder, au risque de causer un second accident. Interrogée par la radio régionale allemande SWR, une psychologue de Stuttgart explique pourquoi notre cerveau nous pousse presque automatiquement à fixer la scène… et à quel moment cette curiosité devient dangereuse, voire punissable.
Un réflexe ancré dans le cerveau, pas une mauvaise intention
Sirènes, gyrophares, fumée, bruit de tôle froissée : face à ces signaux, la plupart des conducteurs tournent la tête. Pour la psychologue Felicitas Heyne, installée à Stuttgart, ce comportement n’a rien d’exceptionnel.
Notre cerveau cherche à comprendre le plus vite possible ce qui se passe autour de nous. C’est un réflexe de protection hérité de la préhistoire.
Selon elle, à l’instant où un événement inhabituel surgit sur la route, plusieurs mécanismes se déclenchent :
notre attention se focalise sur la source du danger potentiel ;
nous évaluons si nous sommes nous-mêmes menacés ;
nous cherchons à savoir s’il faut aider ou fuir.
Felicitas Heyne décrit ce mouvement de tête comme une « réaction de curiosité et d’orientation » qui a, selon elle, « une fonction importante ». Le cerveau interprète la scène comme une occasion d’apprendre pour mieux gérer une situation similaire à l’avenir. En clair, observer un accident permettrait d’enregistrer des informations utiles pour augmenter nos chances de survie dans d’autres contextes.
Ce premier regard, rapide, sert donc à se repérer et à adapter son comportement. Pour la psychologue, à ce stade, il n’est pas question de faute morale ni de manque d’empathie : il s’agit d’un automatisme profondément humain.
Quand le simple coup d’œil se transforme en véritable voyeurisme
Tout change au moment où le conducteur a compris que la scène ne le menace plus directement, et qu’il n’a plus de rôle à jouer. Felicitas Heyne résume la bascule :
Une fois que l’on a compris qu’on ne peut pas aider et qu’on n’est pas soi-même en danger, continuer à regarder n’est plus excusable.
Elle décrit plusieurs comportements qui dépassent clairement le stade du réflexe naturel :
ralentir fortement pour mieux voir ;
se déporter vers la voie la plus proche des secours ;
marquer un arrêt pour observer la scène ;
sortir son téléphone pour filmer ou prendre des photos.
Pour la police allemande, citée par SWR, ces attitudes créent un nouveau danger sur la chaussée. Le regard du conducteur quitte la circulation pour se fixer sur l’accident, la distance de sécurité se réduit, les réactions se font plus tardives et les collisions en chaîne deviennent beaucoup plus probables.
Le porte-parole du commissariat régional de Heilbronn, Manuel Unser, rappelle que le « voyeurisme routier » ne commence pas seulement lorsque le téléphone apparaît. Selon lui, un simple ralentissement trop marqué, ou le fait de détourner longuement le regard du trafic, suffit déjà à multiplier les risques.
Smartphone au volant : quand la curiosité rencontre la quête de likes
Pour la psychologue, l’omniprésence du smartphone a profondément transformé la façon de « regarder » un accident. Il ne s’agit plus seulement d’observer pour comprendre, mais aussi de capter des images et de les diffuser instantanément.
En quelques secondes, une vidéo ou une photo peut être envoyée à des amis ou publiée sur un réseau social. Felicitas Heyne estime que cela ajoute un « bonus d’attractivité » pour certains conducteurs : la promesse d’attention, de réactions, de commentaires, voire d’un certain prestige numérique.
Filmer crée une distance artificielle avec la scène. En regardant à travers l’écran, on perçoit parfois moins l’intensité réelle de la détresse humaine.
Cette mise à distance émotionnelle peut pousser à des gestes que l’on jugerait inacceptables si l’on était face à la victime sans téléphone en main. Les forces de l’ordre allemandes rappellent que ces enregistrements, en plus d’être choquants pour les victimes et leurs proches, peuvent aussi être réprimés par la loi. En Allemagne comme en France, la diffusion d’images portant atteinte à la dignité d’une personne blessée ou décédée peut entraîner des poursuites.
Sur l’A6, un second accident causé par les regards insistants
L’accident cité par SWR illustre concrètement ces mécanismes. Sur l’autoroute A6, près d’Öhringen, un camion transportant des matières dangereuses a quitté la route. Pendant que les secours sécurisaient la zone autour du poids lourd, la circulation se poursuivait sur la chaussée opposée.
Timo Kieber, chef des opérations des pompiers d’Öhringen, raconte avoir vu la scène de très près :
Nous travaillions au niveau du camion lorsque le choc s’est produit sur l’autre voie : des conducteurs regardaient intensément vers la gauche et trois voitures se sont percutées.
Le carambolage est resté limité à un simple accident par l’arrière, sans blessé, selon SWR. Mais l’épisode a suffi pour convaincre les autorités de fermer totalement l’autoroute. Ironie tragique : la seule manière de mettre fin au spectacle… a été d’empêcher quiconque de le voir.
Les priorités des secours : de l’espace, du calme et des conducteurs concentrés
Pour la police, les pompiers et les ambulanciers allemands, l’enjeu numéro un reste le même : disposer de suffisamment de place et de temps pour travailler. Ils insistent sur trois règles simples pour les automobilistes approchant d’un accident :
libérer sans attendre le couloir d’urgence (l’équivalent allemand de la « voie pour les secours ») ;
maintenir une vitesse adaptée, sans freinage brusque ni arrêt inutile ;
se concentrer exclusivement sur la conduite et la signalisation.
Felicitas Heyne propose une petite méthode mentale pour les conducteurs : « regarder, évaluer, agir ». Arriver le premier sur une zone d’accident implique de vérifier si des blessés ont besoin d’aide, de lancer un appel d’urgence et, si l’on en a les compétences, de pratiquer les premiers gestes de secours.
Dans tous les autres cas, lorsque les patrouilles de police, les pompiers ou les ambulanciers sont déjà sur place, la meilleure façon de se comporter reste bien plus sobre : continuer sa route, laisser les accès dégagés, garder les yeux sur le trafic et non sur le spectacle.
Se mettre à la place des victimes pour freiner l’envie de regarder
Pour tenter d’enrayer ce réflexe de voyeur, la psychologue conseille un simple exercice de pensée. Elle invite chacun à s’imaginer à la place d’une personne allongée sur la chaussée, blessée, entourée de gyrophares et de curieux.
On comprend très vite que ce qui compte, ce ne sont pas les images impressionnantes, mais la rapidité et l’efficacité de l’aide reçue.
Imaginer qu’un proche, un conjoint ou un enfant se trouve au sol à cette même place renforce ce sentiment. La présence de dizaines de regards rivés sur la souffrance, parfois de téléphones braqués sur le visage d’un blessé, apparaît alors pour ce qu’elle est : une intrusion brutale dans un moment de grande vulnérabilité.
Que dit la loi et que se passe-t-il en France ?
En Allemagne, les forces de l’ordre pointent désormais clairement la responsabilité des « curieux » dans certains accidents secondaires. Ralentissements inexpliqués, files soudaines, coups de frein tardifs : ces comportements alimentent un risque routier bien identifié par les autorités.
En France, le problème est similaire. Les gendarmes et les policiers rappellent régulièrement que :
ralentir excessivement pour observer un accident constitue une mauvaise conduite pouvant être sanctionnée ;
filmer ou photographier une victime sans son accord, encore plus si l’image est diffusée, peut relever de plusieurs infractions (atteinte à l’intimité de la vie privée, diffusion d’images violentes, etc.) ;
l’entrave à l’arrivée ou au travail des secours reste pénalement répréhensible.
Les autorités françaises mènent aussi des campagnes pour rappeler la règle du « corridor de sécurité » sur autoroute et voie rapide, destinée à permettre aux véhicules d’intervention de circuler. Ce dispositif s’inspire directement de ce qui existe en Allemagne, où la formation d’un couloir de secours est une obligation connue de tous les conducteurs.
Comment canaliser sa curiosité en situation réelle
La curiosité ne disparaîtra pas, prévient Felicitas Heyne, car elle fait partie du fonctionnement même du cerveau humain. En revanche, elle peut être canalisée par quelques réflexes simples :
anticiper mentalement : sur autoroute, se rappeler que toute file soudaine peut cacher un accident et exiger une vigilance accrue, pas un ralentissement pour « voir » ;
se fixer une limite : un coup d’œil bref pour évaluer la situation, puis revenir immédiatement à la conduite ;
se rappeler que chaque seconde de retard pour les secours peut peser pour les victimes ;
garder son téléphone rangé tant que l’on se trouve au volant, y compris à proximité d’une scène impressionnante.
Pour ceux qui ont été témoins directs d’un accident grave, observer ensuite un certain malaise, des images qui reviennent ou un trouble du sommeil est fréquent. En France comme en Allemagne, les médecins généralistes, les psychologues et les services d’aide aux victimes peuvent accompagner ces réactions, notamment lorsqu’elles persistent plusieurs semaines.
Comprendre que ce premier regard sur un accident répond à un mécanisme de survie aide à moins culpabiliser. En revanche, savoir à quel moment s’arrêter, se reconcentrer sur la route et laisser travailler les secours devient un véritable enjeu de sécurité pour tous les usagers.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
Pourquoi notre cerveau nous pousse-t-il automatiquement à regarder un accident ?
C'est un réflexe de protection hérité de la préhistoire. Le cerveau cherche à comprendre rapidement s'il existe un danger potentiel, à évaluer si nous sommes menacés et à déterminer s'il faut aider ou fuir. Observer un accident permet d'enregistrer des informations pour augmenter nos chances de survie dans d'autres contextes.
À quel moment le simple coup d'œil devient-il voyeurisme punissable ?
Dès que le conducteur a compris que la scène ne le menace plus directement et qu'il n'a plus de rôle à jouer, continuer à regarder n'est plus excusable. Ralentir fortement, se déporter vers la voie des secours, marquer un arrêt ou sortir son téléphone pour filmer dépassent le stade du réflexe naturel.
Comment le smartphone a-t-il transformé notre rapport aux accidents sur la route ?
Le téléphone a ajouté un « bonus d'attractivité » lié à la promesse d'attention, de réactions et de commentaires sur les réseaux sociaux. Filmer crée une distance émotionnelle avec la scène, réduisant la perception de la détresse réelle des victimes et poussant à des gestes qu'on jugerait inacceptables sans téléphone.
Quels sont les trois comportements recommandés par les autorités allemandes pour passer près d'un accident ?
Libérer sans attendre le couloir d'urgence, maintenir une vitesse adaptée sans freinage brusque ni arrêt inutile, et se concentrer exclusivement sur la conduite et la signalisation sans détourner le regard vers l'accident.
Peut-on être poursuivi en justice pour avoir filmé un accident ?
Oui. En Allemagne comme en France, la diffusion d'images portant atteinte à la dignité d'une personne blessée ou décédée peut entraîner des poursuites légales, en plus de choquer les victimes et leurs proches.