Les goélands crient, plongent, se disputent un reste de sandwich, puis viennent se poser sur les garde-corps, presque à portée de main. On a l’habitude de les voir là, comme un décor sonore de la ville, à tel point qu’on ne les regarde plus vraiment. Pourtant, quelque chose a changé dans cette carte postale marseillaise.
Les vagues lèchent un peu plus haut les rochers, les plages semblent s’être rétrécies, les cabanons ont perdu quelques mètres de terre. Les habitants le sentent sans sortir les rapports scientifiques : la mer avance, lentement mais sûrement. Et si la vraie menace pour ces grands oiseaux blancs n’était pas la prochaine tempête, mais un lent glissement du littoral et de nos habitudes ? La scène reste belle, mais elle tremble un peu. Comme un décor qu’on démonte sans prévenir.
Quand la mer gagne du terrain et que les goélands perdent leurs repères
En longeant le Prado un soir de septembre, on remarque d’abord le silence. Moins de cris, moins de volutes blanches dans le ciel orangé. Les goélands sont toujours là, bien sûr, mais plus dispersés, plus nerveux aussi. Ils tournent longtemps avant de se poser, comme s’ils hésitaient. Les digues ont été rehaussées, les accès à la plage modifiés, les zones rocheuses où ils nichaient se retrouvent plus souvent sous l’eau.
Une étude locale évoque une hausse du niveau de la mer en Méditerranée proche de 3 millimètres par an. Ça paraît dérisoire, presque anecdotique. Sauf qu’en dix, vingt, trente ans, cela change la géographie d’une ville qui vit le nez face au large. À l’Estaque, certains pêcheurs racontent que les anciens rochers où se posaient les goélands sont maintenant submergés plusieurs fois par semaine. On sourit en entendant ça au café, puis on regarde une vieille photo jaunie. Le trait de côte n’est plus vraiment au même endroit.
Le mouvement de la mer n’est pas qu’une histoire de cartes IGN ou de chiffres dans un rapport du GIEC. Il retouche les gestes quotidiens : là où les goélands trouvaient autrefois une zone rocheuse sèche pour nicher, il ne reste plus qu’une corniche bétonnée, des parkings, des terrasses de restaurants. Le littoral se durcit, se minéralise, pendant que le niveau de l’eau gagne quelques centimètres. *Résultat : l’oiseau qui paraissait invincible se retrouve à jouer une partie truquée.* Il voit ses zones de repos disparaître sous les vagues, et ses nouveaux refuges sont parfois au cœur de la ville, là où il devient indésirable.
Des poubelles, du béton et moins de poissons : la vraie tempête est à terre
Sur le Vieux-Port, les goélands n’attendent plus l’orage pour se régaler. Ils surveillent les terrasses, les cornets de frites, les poubelles qui débordent à la sortie des matchs. La scène prête à sourire quand un touriste se fait voler son panini en plein vol. En réalité, cette familiarité trahit une adaptation forcée à un environnement qui bascule. La mer se réchauffe, certaines espèces de poissons se déplacent, les eaux côtières sont plus turbides.
Une étude menée au large de Marseille montre déjà une baisse de certaines espèces côtières très présentes dans le régime alimentaire des oiseaux marins. Rien de spectaculaire sur une année, pas de catastrophe soudaine, juste une lente érosion. En parallèle, la ville produit plus de déchets, plus de restes alimentaires accessibles facilement. Au Vallon des Auffes, un restaurateur raconte que les goélands « savent » à quelle heure sortent les sacs-poubelles. Ils les éventrent à une vitesse impressionnante, comme s’ils avaient programmé leur propre cantine.
Le danger pour les goélands ne vient pas seulement de la mer qui monte, mais de ce combo étrange : littoral artificialisé, nourriture sauvage moins abondante, dépendance accrue à nos déchets. L’oiseau qui jouait les rois de la falaise devient un opportuniste des bennes en inox. *Soyons honnêtes : personne ne rêve vraiment d’un futur où les goélands ne savent plus pêcher, mais connaissent le planning des collectes d’ordures.* Cette bascule change leur comportement, leur santé, leur espérance de vie. Et un animal qui s’habitue trop à l’homme finit tôt ou tard par entrer en conflit avec lui.
Ce que les Marseillais peuvent faire, concrètement, pour éviter une ville assiégée par les goélands
La première chose, presque trop simple, consiste à leur rendre la mer… vivable. Pas avec de grands discours, mais par de petits gestes répétés : moins de plastique qui finit dans l’eau, moins de nourritures jetées directement sur les rochers, moins de sacs abandonnés sur la plage après un pique-nique. Les associations de quartier qui organisent des nettoyages du littoral ne font pas que « ramasser des bouts de plastique ». Elles rouvrent des espaces naturels où poissons, crustacés et oiseaux reprennent leur place.
Autre geste, loin des grandes théories : arrêter de nourrir les goélands par amusement. Sur le moment, ça semble inoffensif, presque attendrissant de les voir attraper un morceau de pizza en l’air. *En réalité, chaque geste de ce type les éloigne un peu plus de la mer et un peu plus de nous.* On crée une dépendance à une nourriture trop grasse, trop salée, qui n’a rien à voir avec leur régime naturel. Résultat : oiseaux plus agressifs, plus nombreux en ville, et plus fragiles sur le plan sanitaire. Nous connaissons tous ce moment où, en terrasse, on se sent observé par dix paires d’ailes qui attendent la moindre miette.
Un biologiste marin rencontré près des Goudes résume la situation d’une phrase :
« Le goéland n’est pas un rat volant, c’est un survivant qui s’adapte à ce qu’on lui laisse. Si on lui laisse une mer pauvre et une ville pleine d’ordures, il choisira les ordures. »
Pour éviter ce piège, plusieurs leviers existent déjà, accessibles aux habitants comme aux élus :
Limiter l’accès aux poubelles avec des conteneurs fermés, surtout près du littoral et des restaurants.
Réduire la quantité de restes alimentaires jetés, en particulier lors des grands événements festifs.
Protéger quelques zones naturelles de nidification, même petites, au milieu du béton littoral.
Soutenir les campagnes de sensibilisation dans les écoles et les clubs de sport côtiers.
Signaler les nids problématiques sans chercher à les détruire soi-même.
Rien de tout cela ne se fait en un claquement de doigts. *Soyons honnêtes : personne ne vérifie chaque jour comment il jette son reste de panisse ou sa barquette de moules-frites.* Mais ce sont ces micro-habitudes qui peuvent empêcher la ville de devenir un immense self-service à ciel ouvert pour des oiseaux qui n’auraient jamais dû se spécialiser dans le tri des bennes.
Une ville, une mer, des oiseaux : qu’est-ce qu’on veut vraiment garder de Marseille ?
On regarde Marseille se transformer comme on regarde un proche vieillir : sans toujours s’en rendre compte, puis d’un coup, un détail saute aux yeux. Une plage grignotée, un escalier de rocher disparu, un vol de goélands qui s’attarde sur le parking d’un centre commercial plutôt qu’au large des îles du Frioul. Le changement climatique, l’urbanisation du littoral, les nouvelles habitudes de consommation se mélangent dans une sorte de brouillard quotidien. On finit par ne plus trop savoir ce qui est « normal ».
Le vrai sujet, derrière la montée de la mer et le devenir de ces oiseaux bruyants, tient peut-être à une question plus intime : quel paysage sonore et visuel voulons-nous pour Marseille dans vingt ou trente ans ? Une ville où les goélands rôdent au-dessus des bennes et des terrasses, ou une ville où leurs cris accompagnent encore le ressac sur la roche, les sorties de bateaux et les soirs de match au stade Vélodrome ? On sait bien qu’on ne reviendra pas au Marseille d’avant. *Mais rien n’oblige à accepter un futur où la mer est plus haute, les falaises plus rares et les goélands plus malades.*
Entre la carte postale figée et la catastrophe annoncée, il reste une marge de manœuvre. Elle passe par des décisions politiques, oui, mais aussi par des petits gestes répétitifs, parfois un peu ennuyeux, souvent invisibles. Ramasser un déchet, refuser de nourrir les oiseaux, accepter des travaux de protection du littoral qui bousculent nos habitudes. Ce n’est pas héroïque, ce n’est pas spectaculaire, c’est juste une manière douce de garder quelque chose de ce qui fait battre le cœur de Marseille : une ville posée sur le fil entre la pierre, l’eau salée, et ce grand cri blanc qui réveille le port au petit matin.
Point essentiel
Détail
Valeur ajoutée pour le lecteur
Montée du niveau de la mer
Le littoral marseillais se modifie lentement, réduisant les zones naturelles où les goélands trouvaient refuge.
Mieux comprendre les changements visibles sur les plages et les rochers au fil des années.
Changement du comportement des goélands
Moins de poissons accessibles, plus de dépendance aux déchets et à la nourriture humaine.
Lire autrement les scènes du quotidien en ville et anticiper les conflits avec ces oiseaux.
Geste individuel et collectif
Réduction des déchets, protection d’espaces de nidification, arrêt du nourrissage “plaisir”.
Identifier des actions concrètes à son échelle pour préserver un littoral vivant et équilibré.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
Pourquoi les goélands quittent-ils leurs habitats naturels à Marseille ?
La montée du niveau de la mer (3 millimètres par an) submerge progressivement les rochers et zones de nidification. Parallèlement, l'artificialisation du littoral avec des digues, du béton et des aménagements urbains détruit leurs refuges naturels.
Comment la disparition des poissons affecte-t-elle les goélands ?
Une étude menée au large de Marseille montre une baisse de certaines espèces côtières présentes dans le régime alimentaire des oiseaux marins. Avec moins de poissons naturels disponibles, les goélands deviennent dépendants des déchets alimentaires urbains.
Pourquoi nourrir les goélands intentionnellement est-il nuisible ?
Chaque geste d'alimentation les éloigne de la mer et crée une dépendance à une nourriture trop grasse et trop salée. Cela produit des oiseaux plus agressifs, plus nombreux en ville et plus fragiles sanitairement.
Quels gestes concrets les Marseillais peuvent-ils adopter pour améliorer la situation ?
Limiter l'accès aux poubelles avec des conteneurs fermés, réduire les restes alimentaires jetés, protéger les zones naturelles de nidification, soutenir les campagnes de sensibilisation et signaler les nids problématiques sans les détruire.
La menace pour les goélands provient-elle seulement de la montée des eaux ?
Non, le danger vient d'une combinaison de facteurs : littoral artificialisé, nourriture sauvage moins abondante, dépendance accrue aux déchets urbains, et modification des zones de repos et de nidification.