En Zambie et en Tanzanie, des chercheurs ont montré que des bébés chimpanzés développent très tôt un accent vocal propre à leur région d’origine.
Selon une étude publiée dans la revue scientifique PLOS One et relayée par le site spécialisé américain Big Think, des chimpanzés d’Afrique de l’Est et d’Afrique australe commencent dès les premiers mois de vie à se distinguer par leur façon de « parler ». Un travail qui éclaire d’un jour nouveau la manière dont se construisent les accents régionaux, en particulier pour un lecteur français habitué à comparer Parisiens, Marseillais ou Lillois.
Une étude sur 30 jeunes chimpanzés en Zambie et en Tanzanie
Les chercheurs se sont intéressés à deux populations bien distinctes : des chimpanzés vivant au Chimfunshi Wildlife Orphanage, un orphelinat installé en Zambie, et d’autres observés dans le parc national de Gombe, en Tanzanie. Le premier site se situe dans une zone de savane boisée relativement ouverte, le second dans une forêt tropicale dense, où vivent des chimpanzés totalement sauvages.
Au total, 30 jeunes animaux ont été suivis :
21 bébés et très jeunes chimpanzés, âgés de 4 ans ou moins ;
10 juvéniles, entre 4 et 10 ans ;
un individu apparaît dans les deux groupes, enregistré d’abord comme nourrisson puis comme juvénile.
Les scientifiques ont placé des microphones à proximité des groupes pour capter leur communication au quotidien. Résultat : plus de 11 000 vocalisations ont été enregistrées, un volume rarement atteint dans ce type de recherche.
Type d’appel
Nombre de sons enregistrés
Rires
Environ 4 700
Grognements
Environ 3 700
Gémissements / pleurnichements
Près de 2 800
Chaque enregistrement a ensuite été décortiqué sur le plan acoustique : hauteur du son, rythme, durée, modulation. Ces données ont été envoyées à un programme informatique chargé d’indiquer, uniquement à partir du son, de quel site venait chaque chimpanzé.
Les chercheurs voulaient vérifier s’il existait une véritable « signature régionale » partagée par tous les individus d’un même lieu, comparable à un dialecte ou un accent.
Un accent régional dès la petite enfance chez les chimpanzés
Les résultats montrent que même les plus jeunes chimpanzés ne sonnent pas de la même façon selon qu’ils vivent en Zambie ou en Tanzanie. Mais ce décalage ne touche pas tous les sons à la fois.
Rires et grognements varient, les cris de détresse restent stables
Chez les bébés, deux types de vocalisations portent déjà une trace claire de l’origine géographique :
les rires, produits surtout lors des jeux ;
les grognements, qui accompagnent souvent l’exploration ou les interactions sociales.
À l’inverse, les gémissements de détresse – les « pleurnichements » adressés à la mère ou à un adulte protecteur – restent très semblables d’un site à l’autre durant la petite enfance.
Pour les scientifiques, cette particularité a une logique évolutive forte : un cri de détresse trop variable d’un individu à l’autre pourrait compliquer la tâche des mères, qui doivent réagir vite. Une pression de sélection aurait donc tendance à maintenir ces appels très stables au début de la vie.
Les cris d’alarme des nourrissons restent quasiment universels entre populations, tandis que les rires et grognements se colorent déjà d’un accent local.
Avec l’âge, tous les appels se « colorent » localement
Lorsque les jeunes chimpanzés passent au stade juvénile, à partir de 4 ans environ, la situation change nettement. À ce moment-là, tous les types d’appels, y compris les gémissements, portent une signature régionale bien repérable.
Le programme informatique utilisé par l’équipe atteint alors des taux d’identification impressionnants :
les gémissements sont attribués au bon site dans près de 98 % des cas ;
les rires, dans presque 97 % des cas ;
les grognements, dans près de 90 % des cas.
Les auteurs montrent aussi que la précision augmente avec l’âge :
les grognements passent d’environ 76 % de bonne classification chez les bébés à près de 92 % chez les juvéniles ;
les rires montent de 93 % à presque 97 % ;
les gémissements, de 77 % à environ 85 %.
En clair, un jeune chimpanzé se met progressivement à « parler comme les autres » de son groupe. L’équipe, dirigée par la chercheuse Kassandra Giragosian, y voit une forme de façonnage social et environnemental, et pas seulement un effet des gènes.
Gènes, environnement, interactions sociales : qui façonne l’accent ?
L’étude, intitulée « Ontogeny of dialects across chimpanzee vocalisations », se place au cœur d’un débat ancien chez les primatologues. Pourquoi les groupes de chimpanzés sonnent-ils différemment d’une région à l’autre ? Est-ce une simple conséquence de différences génétiques, ou le résultat d’un apprentissage social, comme les accents humains ?
Le rôle du milieu et de la vie de groupe
Les chercheurs avancent plusieurs pistes concordantes :
La composition de l’habitat : Gombe est recouvert d’une forêt dense, quand Chimfunshi se trouve dans un paysage plus ouvert. Or, d’autres primates comme les babouins modifient leurs vocalisations selon que le milieu est fermé ou dégagé, ce qui influe sur la propagation du son.
Les usages sociaux des sons : les rires surviennent surtout lors des jeux, en interaction avec d’autres jeunes ; les grognements se dirigent de plus en plus vers des individus précis, notamment les dominants. Ces contextes répétés créent des occasions de calquer son « accent » sur celui des autres.
La pression évolutive sur le cri de détresse : les gémissements doivent rester clairs, faciles à identifier par les mères. Leur relative uniformité précoce plaide pour une contrainte forte à ce niveau.
Le fait que certains appels ne varient pas au départ, puis se différencient plus tard, suggère l’intrication de facteurs sociaux, environnementaux et génétiques, et non l’action d’un seul d’entre eux.
Les auteurs rappellent aussi que les deux populations ne se mélangent jamais : aucun individu ne migre de la Zambie vers la Tanzanie ou l’inverse. Une divergence génétique existe donc probablement. Mais la manière dont les différences de sons se renforcent avec le temps ne cadre pas avec une explication purement biologique.
Une méthodologie prudente, des limites assumées
Les données provenaient de campagnes de terrain menées à des périodes différentes, avec du matériel d’enregistrement non identique. Les chercheurs ont donc réalisé une analyse rétrospective, en traitant tous les enregistrements selon une méthode normalisée unique.
Ils écartent l’idée que ces différences de matériel suffiraient à expliquer les accentuations régionales observées. Des biais techniques auraient touché tous les types d’appels et tous les âges de la même façon, ce qui n’apparaît pas dans les résultats. Les auteurs soulignent cependant la taille modeste de l’échantillon (30 chimpanzés) et une répartition imparfaitement homogène selon les âges.
Ce que ces accents de chimpanzés disent de la voix humaine
Pour un lecteur français, habitué à repérer un accent toulousain ou un parler breton en quelques mots, ces résultats résonnent de façon familière. Chez l’être humain, la recherche montre depuis longtemps que les bébés adaptent très tôt leurs babillages aux caractéristiques sonores de la langue parlée autour d’eux, qu’il s’agisse du français, de l’anglais ou du mandarin.
Les chimpanzés étudiés par l’équipe de Kassandra Giragosian ne parlent pas au sens humain du terme. Mais l’apparition et le renforcement progressif d’accents régionaux dans leurs vocalisations posent des jalons importants pour comprendre l’évolution de la parole.
Ces résultats suggèrent que la capacité à ajuster ses sons au groupe social ne serait pas apparue soudainement avec le langage humain, mais reposerait sur des mécanismes bien plus anciens.
La flexibilité vocale humaine – notre aptitude à acquérir un accent, à le modifier, voire à le masquer – pourrait donc avoir des racines communes avec ces ajustements observés chez les chimpanzés. La nuance reste de mise : l’étude ne démontre pas un lien direct entre ces grognements nuancés et la parole articulée, mais elle repousse les origines possibles de cette plasticité plus loin dans l’histoire évolutive.
Accent, dialecte, vocalisation : quelques repères utiles
Pour mieux comprendre ces travaux, quelques notions acoustiques méritent d’être précisées :
Accent : variation de la manière de prononcer des sons au sein d’une même espèce, selon la région ou le groupe social. Ici, les chimpanzés de Gombe « prononcent » différemment leurs rires et grognements par rapport à ceux de Chimfunshi.
Dialecte vocal : ensemble cohérent de particularités sonores partagées par une population. Les auteurs parlent de « dialectes » pour désigner ces signatures acoustiques propres à chaque site.
Vocalisation : tout son émis volontairement par un animal, qu’il s’agisse d’un appel d’alarme, d’un cri de détresse, d’un grognement de contact ou d’un rire de jeu.
Ces distinctions existent aussi chez d’autres animaux : certaines populations d’oiseaux chantent avec des variantes locales, des groupes de baleines à bosse partagent des « chants » propres à leur communauté, et des dauphins produisent des sifflements caractéristiques de leur groupe.
Et en France : comment se construisent les accents humains ?
En France, la question des accents régionaux fait l’objet de nombreux travaux menés par des linguistes et des chercheurs en sciences du langage. Ils montrent que les nourrissons commencent à percevoir les particularités mélodiques de la langue française dès les premières semaines et adaptent ensuite leurs vocalisations en conséquence.
La construction d’un accent français – qu’il soit perçu comme « standard » ou « régional » – suit plusieurs grandes étapes :
Au cours de la première année, le bébé ajuste ses babillages aux sons les plus fréquents de son environnement.
En grandissant, l’enfant copie le rythme, l’intonation et certains traits locaux des adultes et enfants de son entourage.
À l’adolescence et à l’âge adulte, l’accent peut encore évoluer, par exemple en s’atténuant lors d’un déménagement ou sous l’effet de la vie professionnelle.
En France comme ailleurs, ces phénomènes restent l’objet de recherches continues. Les travaux sur les chimpanzés ne changent pas les connaissances établies sur la voix humaine, mais ils fournissent un cadre comparatif précieux. Ils rappellent que l’accent ne relève pas seulement de la culture ou de l’éducation, mais naît aussi d’interactions complexes entre biologie, milieu sonore et vie sociale.
Pour le public français, ces résultats soulignent enfin qu’observer les animaux, ici les chimpanzés de Zambie et de Tanzanie étudiés dans PLOS One, permet de mieux comprendre certains aspects de notre propre manière de parler, d’apprendre et de nous reconnaître les uns les autres à l’oreille.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.