En Espagne, la justice frappe désormais plus souvent les automobilistes sans permis que ceux pris sous l’emprise de l’alcool ou de la drogue.
Selon la dernière mémoire annuelle du parquet général espagnol, rapportée par la presse nationale, les condamnations pour conduite sans permis ont pris le dessus sur celles liées à l’alcool et aux stupéfiants. Ce basculement inédit interroge la politique de contrôle routier et la culture de la sécurité au volant dans le pays.
Les condamnations pour conduite sans permis dépassent l’alcool et la drogue
En Espagne, une partie des conducteurs n’a jamais obtenu le permis, a perdu tous ses points ou s’est vu retirer son titre par un juge. Malgré cela, beaucoup continuent à conduire. Ils sont même si nombreux que, selon la mémoire 2025 du ministère public espagnol, les condamnations pour ce délit sont devenues, pour la première fois, la première cause de condamnation pour infraction routière.
Sur 74 560 condamnations pour infractions au Code pénal en matière de sécurité routière en Espagne l’an dernier, 52,6 % visaient des conducteurs sans permis ou avec un permis non valide.
Dans le détail, 39 127 décisions ont sanctionné le fait de conduire sans avoir obtenu le permis, avec un permis expiré, invalidé ou retiré. À l’inverse, 31 159 condamnations (41,8 %) ont concerné des conducteurs contrôlés sous l’influence de l’alcool ou des drogues.
Ce renversement de hiérarchie des délits marque une évolution nette par rapport aux années précédentes, où l’alcool et les stupéfiants occupaient généralement le premier rang. Le délit de conduite sans permis est, lui, inscrit dans le Code pénal espagnol depuis 2008.
Moins de contrôles, moins de condamnations pour alcool et drogues
Le parquet relève que le nombre de condamnations liées à l’alcool et aux drogues est tombé à son plus bas niveau depuis 2011. L’une des explications avancées tient à l’activité de la Garde civile de la circulation, l’équivalent de la gendarmerie sur les routes espagnoles.
Les procureurs estiment que la baisse des condamnations pour alcool et drogues tient en partie à « la diminution de l’activité de contrôle policière ».
L’an dernier, la Garde civile a réalisé 17 % de contrôles de moins pour l’alcoolémie et la drogue, même si le nombre total de tests a dépassé les six millions. Autrement dit, des millions de contrôles restent effectués, mais l’intensité globale de la surveillance recule.
Le parquet souligne en parallèle une autre singularité : depuis 2010, les délits de conduite sans autorisation sont les seuls à progresser, avec une hausse estimée à 30 %. La mémoire ne fournit toutefois pas de raison précise pour expliquer cette croissance continue, qui peut tenir à plusieurs facteurs possibles : comportement plus décomplexé de certains conducteurs, effet limité de la sanction, ou difficultés socio-économiques poussant certains automobilistes à rouler malgré une interdiction.
Un volume global de condamnations en repli
Au total, l’Espagne a enregistré 74 560 jugements pour délits routiers sur l’année, ce qui représente la deuxième valeur la plus faible depuis 2010, année où la série statistique a débuté. Seule l’année marquée par les fortes restrictions de mobilité liées au coronavirus présente un chiffre inférieur, avec 66 648 sentences.
Année
Condamnations pour délits routiers
2010 (début série)
66 648
2020 (pic enregistré)
104 600
Dernière année analysée
74 560
Les régions espagnoles ne sont pas touchées au même niveau. La Catalogne concentre le plus grand nombre de condamnations pour délits routiers (18 051), suivie de l’Andalousie (12 197) et de la région de Madrid (8 733). Sept accusations sur dix sont jugées via des procédures accélérées, proches des « comparutions immédiates » françaises.
Un permis théorique que 90 % des conducteurs espagnols rateraien
Un autre volet de la situation routière en Espagne apparaît dans une étude de la Fondation Línea Directa, organisme lié à un assureur, également mentionnée dans la presse espagnole. Elle montre à quel point les connaissances théoriques des conducteurs s’érodent avec le temps.
Selon cette étude, 90 % des conducteurs espagnols échoueraient à l’examen théorique du permis s’ils devaient le repasser aujourd’hui.
D’après les chiffres avancés, près de 26 millions d’automobilistes n’atteindraient pas la note minimale requise. Seuls 8,1 % réussiraient en commettant trois erreurs ou moins, ce qui correspond à la limite fixée pour être déclaré apte.
La Fondation Línea Directa avance une explication centrale : 77 % des conducteurs espagnols n’ont suivi aucune formation routière depuis l’obtention de leur permis. Le savoir théorique acquis avant l’examen n’est donc pas entretenu.
90 % échoueraient au test théorique s’il était repassé aujourd’hui.
26 millions de conducteurs environ seraient en situation d’échec.
Seuls 8,1 % obtiendraient l’« apte » en respectant la limite de trois fautes.
77 % n’ont eu aucune formation routière continue depuis le permis.
De fortes disparités régionales dans les connaissances
L’étude pointe des résultats faibles dans toutes les communautés autonomes, mais avec des écarts marqués. Les îles Canaries affichent le taux d’échec le plus élevé, avec 95,9 % de recalés au test théorique simulé. L’Extrémadure suit de près, avec 95,7 % d’échecs.
À l’autre extrême figure la Galice, qui reste à un niveau tout de même très élevé, avec 87,1 % de candidats virtuels en situation d’échec. Même dans la région la « moins mauvaise », moins d’un conducteur sur huit franchirait la barre.
La comparaison avec le processus réel d’obtention du permis en Espagne montre un contraste frappant. En 2024, dernière année pour laquelle les données de la Direction générale du trafic (DGT), l’équivalent espagnol de la Délégation à la sécurité routière, sont disponibles, environ 1,05 million d’examens théoriques ont été organisés et près de la moitié des candidats (49 %) a échoué.
Les conducteurs expérimentés échoueraient massivement au théorique, alors que les candidats au permis ont un taux de réussite nettement supérieur.
Où se situent les plus grandes lacunes ?
Les faiblesses les plus marquées concernent les questions liées aux motocyclettes et aux cyclomoteurs. Ces véhicules impliquent des règles spécifiques (priorités, équipements de sécurité, limitations, voies autorisées) souvent moins connues des automobilistes qui ne les conduisent pas au quotidien.
Derrière ce premier bloc, les automobilistes espagnols peinent aussi à interpréter correctement la signalisation, qu’elle soit verticale (panneaux), horizontale (marquages au sol) ou lumineuse (feux tricolores, flèches, signaux temporaires). La connaissance de la réglementation routière en général pose également problème : limites de vitesse selon les types de routes, régimes de permis, interdictions de circulation ou obligations particulières.
L’âge joue un rôle non négligeable. Le taux de recalés théoriques augmente régulièrement avec les années. Dans la tranche 18-30 ans, 89,8 % échoueraient. Entre 44 et 55 ans, la part d’échecs grimpe à 92,2 %. Elle augmente encore de deux points chez les conducteurs de plus de 55 ans.
Formation continue : un angle mort, mais un risque pas mécanique
Les responsables de l’étude de la Fondation Línea Directa nuancent toutefois le lien entre échec théorique et danger réel sur la route. Une mauvaise note à un questionnaire ne signifie pas forcément une conduite plus risquée.
Selon les chiffres de la DGT, les titulaires du permis depuis plus de dix ans représentent près de 82 % du parc de conducteurs, mais ne sont impliqués que dans 64,6 % des accidents avec victimes.
Les conducteurs novices, eux, ne représentent qu’environ 4 % de l’ensemble des titulaires du permis, mais concentrent 7,6 % des accidents avec victimes. Leur poids dans la sinistralité est donc supérieur à leur poids dans la population de conducteurs.
Pour la directrice générale de la Fondation Línea Directa, Mar Garre, ce constat conduit à un message clair : « Le travail montre que obtenir le permis ne peut pas être le point final de la formation routière », affirme-t-elle. Elle plaide ainsi pour une pédagogie renouvelée, étalée dans le temps, et pas seulement concentrée avant l’examen.
Ce que cela dit de la sécurité routière en France
En France, conduire sans permis constitue également un délit pénal, comme en Espagne. Un automobiliste qui prend le volant sans jamais avoir eu le permis ou malgré une annulation ou invalidation s’expose à des peines pouvant aller jusqu’à l’emprisonnement, à des amendes et à la confiscation du véhicule. Le suivi relève notamment des forces de l’ordre (police, gendarmerie) et des parquets.
La conduite sous l’emprise de l’alcool ou de stupéfiants reste une priorité pour la sécurité routière française. Des opérations ciblées de dépistage sont organisées toute l’année par la gendarmerie et la police, en lien avec les préfectures et la Délégation à la sécurité routière. Les peines prévoient là aussi des sanctions lourdes, surtout en cas de récidive ou d’accident.
Comme en Espagne, un système de permis à points existe en France. Une invalidation pour solde de points nul peut inciter certains conducteurs à poursuivre leurs trajets en infraction, malgré l’interdiction. Les autorités françaises rappellent régulièrement que ce comportement augmente le risque d’accident grave et entraîne des conséquences pénales et financières importantes, sans couverture par l’assurance en cas de sinistre.
La question de la formation continue en France
La problématique de la formation continue ne concerne pas que l’Espagne. En France, la plupart des conducteurs ne repassent jamais d’examen théorique après l’obtention du permis. Quelques dispositifs existent, comme les stages de sensibilisation à la sécurité routière permettant de récupérer des points, les formations post-permis volontaires ou certains programmes d’entreprise pour les salariés amenés à beaucoup conduire.
Ces actions restent toutefois ponctuelles. La mise en place d’une véritable culture de mise à jour des connaissances routières, à intervalles réguliers, fait partie des pistes souvent évoquées par les acteurs de la sécurité routière. Elle pourrait prendre la forme de modules en ligne, de campagnes pédagogiques ciblées ou d’incitations via les assurances.
Un enjeu concret pour chaque conducteur
Pour un automobiliste, espagnol comme français, ces constats rappellent plusieurs réalités très concrètes. D’abord, conduire sans permis ou avec un permis annulé n’est pas une simple « irrégularité administrative », mais un délit lourdement sanctionné. Les conséquences dépassent largement l’amende : antécédent judiciaire, possible peine de prison, difficultés avec l’assurance, et responsabilité accrue en cas d’accident.
Ensuite, connaître le Code de la route ne se limite pas à réussir un examen à 18 ans. Les règles évoluent, les infrastructures changent, de nouveaux modes de déplacement apparaissent (trottinettes électriques, vélos en ville, zones à faibles émissions). Sans mise à jour régulière, un conducteur peut se retrouver rapidement en décalage avec les obligations actuelles.
Enfin, la combinaison d’un manque de formation continue et de contrôles moins fréquents sur la route peut encourager une minorité à prendre des libertés avec la loi. Les chiffres espagnols, mis en avant par le parquet général et la Fondation Línea Directa, donnent un signal d’alerte que les autorités de nombreux pays, dont la France, observent avec attention.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
Pourquoi la conduite sans permis est-elle devenue le premier délit routier en Espagne ?
Selon le parquet espagnol, plusieurs facteurs expliquent cette évolution : un comportement plus décomplexé de certains conducteurs, l'effet limité de la sanction et les difficultés socio-économiques. Parallèlement, les contrôles pour alcool et drogue ont diminué de 17 %, réduisant les condamnations connexes.
Combien de condamnations pour conduite sans permis ont été prononcées en Espagne l'année dernière ?
Sur 74 560 condamnations pour infractions au Code pénal routier, 39 127 ont sanctionné la conduite sans permis valide, tandis que 31 159 ont concerné l'alcool ou les drogues.
Quel est le taux d'échec des conducteurs espagnols au test théorique ?
Selon la Fondation Línea Directa, 90 % des conducteurs espagnols échoueraient à l'examen théorique s'ils devaient le repasser aujourd'hui. Cette lacune s'explique par le fait que 77 % des conducteurs n'ont suivi aucune formation routière depuis l'obtention de leur permis.
Quelles régions d'Espagne ont les taux d'échec les plus élevés au test théorique ?
Les îles Canaries affichent le taux d'échec le plus élevé avec 95,9 %, suivies de l'Extrémadure avec 95,7 %. La Galice enregistre le meilleur résultat, mais à 87,1 % d'échecs, elle reste très élevée.
Sur quels sujets les conducteurs espagnols ont-ils les plus grandes lacunes ?
Les faiblesses les plus marquées concernent les motocyclettes et cyclomoteurs, suivies de l'interprétation de la signalisation routière et de la réglementation générale des routes.