Aux États-Unis comme en France, l’automne recouvre les pelouses de feuilles. Faut-il vraiment encore toutes les ramasser systématiquement ?
L’article, publié fin octobre 2024 par le média américain spécialisé nature et outdoor Outside, bouscule une habitude bien ancrée des jardiniers : sortir le râteau dès que les feuilles tombent. Des écologues et spécialistes des pelouses y expliquent pourquoi laisser les feuilles au sol, ou les utiliser autrement, favorise la biodiversité et la santé du gazon, plutôt que de viser une pelouse « propre » à tout prix.
Une pelouse parfaite, mais écologiquement « morte »
Aux États-Unis, les pelouses occupent environ 44 millions d’acres, soit plus du double de la surface totale des parcs nationaux américains. Ces grandes étendues de gazon homogène et régulièrement tondu sont esthétiques, mais les écologues cités par Outside les qualifient de véritable « zone morte » pour la faune et les fonctions écologiques.
Une pelouse rase et impeccablement nettoyée héberge peu d’insectes, stocke mal le carbone et recycle peu les nutriments.
Les feuilles mortes, elles, jouent un rôle clé dans ce système fragilisé. Quand elles sont systématiquement ramassées, mises en sacs ou brûlées, le sol perd une source gratuite de matière organique et d’abri pour les petites espèces. L’écologue et entomologiste Doug Tallamy, interrogé par Outside, rappelle que plus d’un tiers des espèces et écosystèmes aux États-Unis sont menacés de disparition, selon une étude de l’organisation NatureServe. La disparition des insectes et de leurs habitats y occupe une place importante.
« Les feuilles ne sont pas des déchets »
Pour Matthew Shepherd, directeur de la sensibilisation au sein de l’ONG Xerces Society, spécialisée dans la protection des insectes et autres invertébrés, la première erreur consiste à considérer le tapis de feuilles comme une nuisance.
« Les feuilles ne sont pas des déchets. Elles fournissent nourriture et abri essentiels aux papillons, coléoptères, abeilles, papillons de nuit et autres invertébrés », explique Matthew Shepherd à Outside.
Ces animaux sont indispensables à la pollinisation des plantes, notamment de nombreuses cultures alimentaires. Sans eux et sans habitats suffisants, la production agricole mondiale serait fortement réduite, insiste Shepherd. Les insectes servent aussi de nourriture aux oiseaux et reptiles, aèrent les sols et contribuent à la décomposition de la matière organique.
Les feuilles participent aussi directement à la santé du sol. En se décomposant, elles enrichissent la terre en nutriments et améliorent sa capacité à retenir l’eau. Le média Outside souligne le paradoxe : on élimine gratuitement ces « engrais naturels » avant d’acheter des engrais chimiques de synthèse, un marché qui pèse plusieurs milliards de dollars aux États-Unis.
Faut-il tout laisser au sol ? Les limites à respecter
Pour autant, laisser une épaisse couche de feuilles sur toute la pelouse n’est pas une solution miracle. Jamie « Dekes » Dedekian, expert en pelouses biologiques dans un jardinierie du Massachusetts, met en garde auprès d’Outside : à long terme, un gros matelas compacté de feuilles peut étouffer le gazon.
« Si vous laissez les feuilles s’accumuler sur la pelouse et que vous ne faites rien, elles peuvent finir par l’asphyxier et la tuer », prévient l’expert.
Le message des spécialistes n’est donc pas d’abandonner tout entretien, mais d’orienter les feuilles là où elles seront réellement utiles, tout en limitant les risques pour l’herbe et, dans certains contextes, pour la sécurité incendie.
Que faire des feuilles mortes à la place de les ramasser ?
Créer un « paillage vivant » dans les massifs
Premier réflexe recommandé par Jamie Dedekian : déplacer les feuilles de la pelouse vers les massifs et parterres de fleurs. Souffler ou ratisser les feuilles entières sous les arbustes et vivaces crée un paillis de quelques centimètres d’épaisseur. Il protège le sol, abrite de nombreux insectes et se transforme progressivement en humus nutritif pour les plantes.
- Les feuilles protègent le sol des fortes pluies et du dessèchement.
- Elles limitent la pousse des mauvaises herbes.
- Elles servent de refuge hivernal à de nombreux invertébrés utiles.
Une fois les massifs correctement couverts, Dedekian conseille de s’intéresser à la pelouse elle-même.
Mulcher les feuilles au lieu de les évacuer
Sur le gazon, l’expert recommande de retirer le bac du tondeuse et de broyer les feuilles en petits morceaux directement sur place. Ces fragments se glissent entre les brins d’herbe, se décomposent rapidement et nourrissent le sol, un peu comme une fine couche de compost gratuit.
Des feuilles finement broyées, intégrées à la pelouse, améliorent la structure du sol et apportent des nutriments sans nuire à l’herbe.
Cette pratique – parfois appelée « mulching » en jardinerie – réduit fortement le volume de déchets verts produits à l’automne. Elle limite aussi la dépendance aux engrais de synthèse, dont la fabrication et l’utilisation ont un impact environnemental significatif.
En zone à risque d’incendie, déplacer les feuilles
Dans les régions propices aux feux de forêt, les feuilles sèches peuvent représenter un risque. Matthew Shepherd recommande alors de former des tas de feuilles à distance des habitations. Le département américain de l’Agriculture préconise par exemple de garder une zone dégagée sur au moins 30 mètres autour des bâtiments, rappelle Outside.
Dans ce cas, les feuilles ne sont pas détruites, mais concentrées en un ou plusieurs tas laissés en place pour servir d’abri à la faune et se décomposer lentement.
« Même un petit tas de feuilles peut avoir un impact positif », affirme Shepherd. « Trouvez un coin du jardin, faites un tas et laissez-le. Les animaux le trouveront et en profiteront. »
Cinq gestes d’automne pour un jardin plus vivant
Interrogé par Outside sur les bons réflexes d’automne, Matthew Shepherd propose une série de gestes simples pour concilier jardin agréable à vivre et soutien à la biodiversité.
1. Ralentir le rythme et observer
Premier conseil : accepter de moins intervenir. Il invite les jardiniers à prendre le temps d’observer les oiseaux se nourrir des graines, les insectes visiter les dernières fleurs, et à noter les plantes qui ont bien ou mal prospéré sur la saison. Cette observation sert ensuite à introduire davantage d’espèces locales et étaler les floraisons sur l’année.
2. Collecter des graines
L’automne permet de récupérer des graines sur les fleurs fanées des plantes appréciées. L’autrice de l’article d’Outside mentionne par exemple ses fleurs « cardinales », très attractives pour les colibris dans son jardin américain. Une partie des têtes de graines reste sur pied pour les oiseaux, l’autre est récoltée pour replanter l’année suivante.
3. Constituer un tas de branches
Shepherd suggère aussi de réserver un coin discret du jardin à un « tas de broussailles » composé de branches et de morceaux de bois. Disposés en couches, des éléments les plus gros à la base aux plus fins au-dessus, ils forment un refuge pour de nombreux petits animaux, à condition de laisser des interstices pour l’air et les déplacements de la faune.
4. Conserver les tiges sèches
Autre geste contre-intuitif pour les jardiniers habitués au propre impeccable : ne pas couper toutes les tiges sèches à ras. Certaines espèces d’abeilles nichent dans les tiges creuses de vivaces et d’arbustes. Les laisser en place jusqu’au printemps offre des sites de nidification supplémentaires.
5. Diviser les vivaces locales
L’automne représente enfin une bonne période pour diviser certaines plantes vivaces. La journaliste d’Outside cite notamment ses échinacées jaunes (« black-eyed Susans »), ses marguerites, sa népéta (« catmint »), son sedum et sa lavande. Le principe : déterrer la touffe, séparer la motte en plusieurs fragments racinés, puis les replanter ailleurs pour densifier les massifs tout en stimulant la vigueur des plantes.
Et en France, peut-on aussi laisser les feuilles mortes au sol ?
Les principes décrits dans l’article d’Outside s’appliquent largement aux jardins français. Les feuilles mortes jouent le même rôle de paillis, d’abri pour la faune et de source d’humus, qu’il s’agisse d’un jardin de lotissement, d’un pavillon de banlieue ou d’un terrain en zone rurale.
En France, les collectivités organisent souvent des collectes de déchets verts, mais aucune obligation générale n’impose de ratisser chaque feuille de son terrain privé. Certaines copropriétés ou règlements de lotissement peuvent en revanche fixer des règles d’entretien, que les occupants doivent respecter. Le principe détaillé par les experts américains – garder une pelouse fonctionnelle, mais moins « aseptisée » – reste compatible avec un jardin soigné : massifs paillés, gazon mulché, tas de feuilles et de branches discrets en fond de parcelle.
En matière de prévention des incendies, la réglementation française impose déjà de débroussailler autour des habitations dans les zones à risque. L’idée d’éloigner les tas de feuilles et branchages des bâtiments, évoquée par Outside, rejoint ces obligations : on conserve l’habitat pour la faune, mais pas juste au pied des murs.
Pourquoi cette approche change vraiment la pelouse
Au-delà de l’aspect environnemental global, ces pratiques modifient concrètement le comportement du sol et du gazon. Un sol enrichi en matière organique grâce aux feuilles broyées retient mieux l’eau, ce qui limite le jaunissement en période sèche. La vie du sol, stimulée par la décomposition des feuilles, rend les nutriments plus disponibles pour l’herbe, sans apporter d’azote en excès comme certains engrais chimiques.
En laissant des zones plus sauvages – tas de feuilles, herbes un peu plus hautes, tiges non coupées – le jardin gagne aussi en résilience. Les auxiliaires naturels des cultures (coccinelles, chrysopes, carabes, certains oiseaux insectivores) trouvent de quoi se nourrir et se reproduire à proximité, ce qui peut limiter les pullulations de ravageurs à la belle saison.
Pour les jardiniers qui aiment l’ordre, cela suppose surtout de repenser l’esthétique du « beau jardin » plutôt que de tout abandonner. La frontière nette entre zones « propres » et zones « vivantes » peut être marquée par des bordures, des allées ou des haies basses : le jardin reste lisible, tout en offrant des refuges indispensables à la biodiversité.









