Sorti en 1990 aux États-Unis, « Pretty Woman » cache derrière sa romance hollywoodienne une histoire bien plus sombre et de nombreux secrets de tournage.
Devenu un classique de la comédie romantique américaine, « Pretty Woman » n’aurait jamais dû ressembler au film que connaissent les spectateurs français. Le site américain Hive Media revient sur les coulisses étonnantes de ce long-métrage, de son scénario initial très noir aux hésitations du casting, en passant par les choix de mise en scène qui ont façonné le mythe Julia Roberts – Richard Gere.
Un film à l’origine sombre, loin du conte de fées
Avant d’être une comédie romantique, « Pretty Woman » était pensé comme un drame. Le scénario de J.F. Lawton portait d’ailleurs un tout autre titre : « 3000 », en référence à la somme versée à Vivian pour une semaine passée avec Edward.
Le script original racontait la rencontre de deux êtres brisés, sans humour, sans happy end, et se terminait dans la violence et la désillusion.
Dans cette première version, Vivian est dépendante à la drogue. La célèbre scène finale au balcon n’existe pas : à la place, l’histoire s’achève de manière brutale. Julia Roberts a expliqué à la chaîne américaine NBC que la conclusion était aux antipodes de ce que le public a vu en salle : le personnage d’Edward jette littéralement Vivian hors de la voiture, lui lance l’argent au visage, puis repart. Générique.
Une dernière séquence était pourtant prévue : Vivian et son amie Kit prennent un bus pour aller à Disneyland. Pas pour y vivre un rêve romantique, mais pour laisser le personnage principal fixer le vide « avec des yeux totalement vides et éteints ». Aucune réconciliation, aucune déclaration d’amour.
Lorsque Disney, via son label Touchstone Pictures, rachète ce scénario très convoité à Hollywood, le studio impose une réécriture en profondeur. L’histoire se transforme peu à peu en conte moderne, même si la trame – une escort qui tombe amoureuse d’un riche homme d’affaires à Los Angeles – reste la même.
Julia Roberts, choisie… mais longtemps contestée
Julia Roberts n’était pas encore la star planétaire que l’on connaît lorsque le projet démarre. Elle a à peine 23 ans au moment du tournage et compte seulement quelques rôles marquants à son actif.
Envoyée le premier scénario, elle tombe pourtant immédiatement sous le charme de ce rôle sombre de Vivian. Elle racontera plus tard qu’elle a « poursuivi ce projet comme un chien », fascinée par ce personnage à la fois attirant et inquiétant, qu’elle compare à d’autres héroïnes qu’elle a incarnées dans « Mystic Pizza » et « Steel Magnolias ».
Si la comédienne est partante très tôt, l’arrivée de Disney change la donne. Le studio doute de sa capacité à porter un film grand public dans un premier rôle. D’autres actrices sont étudiées, voire approchées : Michelle Pfeiffer et Molly Ringwald se voient proposer le rôle avant Julia Roberts, mais refusent à cause du caractère très controversé du premier scénario.
Une fois la réécriture engagée, d’autres noms circulent encore : Sandra Bullock ou Sarah Jessica Parker sont envisagées. Finalement, tous ces refus ouvrent la voie à Julia Roberts, qui deviendra indissociable de Vivian Ward.
Un casting masculin extrêmement disputé
Si le choix de Julia Roberts finit par s’imposer, trouver son partenaire masculin relève du casse-tête. De nombreux acteurs « bankables » sont testés ou contactés pour incarner Edward Lewis.
- Sam Neill, Tom Conti et Charles Grodin font des essais face à Julia Roberts.
- Al Pacino lit le scénario et tourne même des essais.
- Denzel Washington, Daniel Day-Lewis, Christopher Reeve ou encore Sylvester Stallone sont cités parmi les sérieux candidats.
Al Pacino expliquera plus tard, dans une interview à la télévision américaine, qu’il perçoit tout de suite le potentiel de Julia Roberts et la qualifie de grande actrice en devenir. Mais il refuse malgré tout le rôle, ne se sentant pas à sa place dans cette histoire.
Richard Gere, lui, rejette d’abord plusieurs fois la proposition. Ce n’est que lorsque Garry Marshall, le réalisateur, se rend chez lui avec Julia Roberts que la situation bascule. L’alchimie entre les deux acteurs saute aux yeux. Julia Roberts griffonne alors un mot sur un post-it – « s’il te plaît, dis oui » – pour convaincre son partenaire. Il finit par accepter.
Affiches truquées, bijoux hors de prix et scènes improvisées
L’image de « Pretty Woman » repose aussi sur des choix très calculés, parfois surprenants.
Une affiche culte… sans le corps de Julia Roberts
L’affiche du film, que tout le monde a en tête, n’est pas aussi fidèle qu’elle en a l’air. La tenue portée par Vivian sur le visuel promotionnel diffère déjà légèrement de celle vue à l’écran. Mais surtout, le corps montré n’est même pas celui de Julia Roberts.
Pour le poster, la production a utilisé le corps d’une doublure, Shelley Michelle, sur lequel la tête de Julia Roberts a été ajoutée ensuite.
Un montage expliqué par la difficulté de réunir à nouveau les acteurs pour des séances photo une fois le tournage terminé. Richard Gere, de son côté, apparaît avec des cheveux nettement plus bruns que dans le film, où ses tempes grises sont bien visibles, détail qui a amusé les fans.
Un collier à 250 000 dollars, surveillé sur le plateau
L’une des scènes les plus célèbres du film montre Edward offrant un collier à Vivian, avant de lui pincer les doigts en refermant brutalement l’écrin, déclenchant son célèbre éclat de rire. Ce bijou ne sortait pas des réserves des costumes.
Le collier, prêté par un joaillier, valait vraiment un quart de million de dollars. La costumière Marilyn Vance‑Straker a réussi à le faire emprunter pour le tournage, mais sa valeur nécessitait des mesures de sécurité exceptionnelles. Un garde dédié restait à proximité du réalisateur pendant les prises où le bijou apparaissait.
La fameuse blague du fermoir, elle, n’était pas écrite. Richard Gere improvise ce geste, ce qui surprend totalement Julia Roberts. Sa réaction et son rire, devenus emblématiques, sont donc authentiques.
Le rouge imposé contre l’avis du studio
La robe que Vivian porte à l’opéra fait partie des tenues les plus iconiques du cinéma des années 90. Pourtant, ce rouge profond n’allait pas de soi. Le studio souhaitait une robe noire, jugée plus classique et « sécurisante ».
Marilyn Vance‑Straker conçoit alors plusieurs modèles dans différentes couleurs avant de réussir à imposer sa vision. Elle trouve la bonne nuance de rouge et convainc tout le monde. Ce choix lui vaudra une nomination au BAFTA pour les costumes, après un travail remarqué sur d’autres films américains emblématiques.
Un tournage tendu, entre trac, fous rires et contraintes techniques
Premier grand rôle, budget serré, scènes intimes : le plateau de « Pretty Woman » ne ressemble pas toujours à une comédie légère.
Julia Roberts très nerveuse, jusqu’à l’intervention du réalisateur
À 23 ans, encore peu connue, Julia Roberts vit ce tournage comme une épreuve. Les scènes romantiques avec Richard Gere la stressent particulièrement. Pour une scène où les deux personnages partagent le lit, elle est tellement tendue qu’une veine gonfle sur son front.
Garry Marshall va jusqu’à se glisser dans le lit avec les deux acteurs pendant les répétitions, pour détendre l’atmosphère. Lui et Richard Gere massent le front de l’actrice pour faire disparaître ce signe de tension. Sur d’autres plans, le réalisateur admet avoir dû lui chatouiller les pieds hors champ pour déclencher son sourire emblématique.
Les imprévus ne viennent pas seulement du trac. Lors de la première scène romantique, le chien de Julia Roberts, présent sur le plateau, interrompt plusieurs prises en aboyant et en se précipitant vers sa maîtresse, comme pour la défendre. L’équipe doit multiplier les tentatives avant d’obtenir une version exploitable.
Bagarre trop réaliste et moyens limités
Les scènes de confrontation ne sont pas non plus de tout repos. Lors du faux combat entre Richard Gere et Jason Alexander, qui joue l’avocat agressif de l’homme d’affaires, un coup part un peu trop fort. Alexander frappe Gere au visage et lui décale une couronne dentaire. L’acteur est obligé de continuer la scène tout en supportant ce problème, l’équipe continuant à tourner.
Sur le plan technique, le film ne bénéficie pas d’un budget démesuré : environ 14 millions de dollars. Les scènes de rue tournées à Hollywood, à l’époque bien plus sale et rugueuse qu’aujourd’hui, ne peuvent pas être embellies par de grands dispositifs de lumière. L’équipe se contente souvent des néons et de l’éclairage urbain existant. Résultat : une atmosphère plus crue que ce que laisse supposer le ton romantique du scénario réécrit.
Des lieux et des choix qui ont façonné le mythe
Plusieurs décisions de production ont contribué à ancrer « Pretty Woman » dans la culture américaine.
Hôtel, restaurant, opéra : quand la fiction rejoint la réalité
L’hôtel où séjourne Edward, le Regent Beverly Wilshire, n’est pas un décor reconstitué. Le tournage se déroule réellement sur place, dans le hall et à l’extérieur. D’autres établissements avaient refusé d’accueillir l’équipe, inquiets de l’image associée au sujet du film. Le Beverly Wilshire, lui, accepte, et voit sa notoriété exploser après le succès en salles. Devenu un hôtel Four Seasons, il propose encore aujourd’hui un forfait spécial « Pretty Woman » pour les fans les plus attachés au film.
Le restaurant chic où Vivian fait sensation existe aussi réellement à Los Angeles. Au moment du tournage, il s’appelle Rex II Ristorante. Aujourd’hui connu sous le nom de Cicada, il reste un lieu prisé, utilisé dans d’autres films américains et proposant même une « table Pretty Woman » à réserver.
Pour la sortie à l’opéra, en revanche, la production doit improviser. Les scènes extérieures devaient initialement être tournées devant l’opéra de San Francisco, mais un tremblement de terre brise les vitres du bâtiment peu avant le tournage. L’équipe se replie sur un autre site, le musée d’histoire naturelle de Los Angeles, qui sert alors de décor.
« La Traviata », miroir tragique de Vivian
Le choix de l’œuvre lyrique n’est pas anodin. Edward emmène Vivian voir « La Traviata », opéra de Giuseppe Verdi souvent présenté comme une sorte d’ancêtre de « Pretty Woman ». L’héroïne, Violetta, est elle aussi une courtisane qui tombe amoureuse d’un homme issu de la haute société.
L’opéra choisi raconte déjà l’histoire d’une femme entretenue qui se heurte aux codes sociaux, mais, à l’inverse du film, se termine par la maladie et la mort.
La référence renforce la dimension de conte dans « Pretty Woman » : là où Violetta meurt de la tuberculose dans les bras de son amant, Vivian obtient une seconde chance, soigneusement façonnée pour le public des années 90.
Le pari audacieux de Lotus, grand gagnant du film
Autre choix devenu emblématique : la voiture d’Edward. Les producteurs approchent d’abord Ferrari et Porsche pour utiliser leurs modèles. Les deux marques refusent, craignant d’associer leur image à une histoire de prostitution.
Le constructeur britannique Lotus accepte immédiatement de fournir une Esprit. Le coup est payant : après la sortie du film en 1990, les ventes de la marque auraient triplé entre 1990 et 1991, selon Hive Media. Un bénéfice indirect dont Ferrari et Porsche se sont sûrement mordus les doigts.
Le regard contrasté de Richard Gere sur « Pretty Woman »
Pour les spectateurs, « Pretty Woman » est resté synonyme de romance légère, de transformation et de happy end. Richard Gere, lui, garde un souvenir très distant du film.
Interrogé en 2012 par le magazine américain Woman’s Day, l’acteur confie que cette comédie romantique est « sa chose préférée le moins », affirmant avoir « oublié » le film. Il le qualifie de « comédie romantique idiote » et critique le regard porté sur les hommes d’affaires comme Edward, présentés comme séduisants et héroïques, ce qu’il juge très éloigné de la réalité.
Julia Roberts défend, elle, le long-métrage lorsque les critiques s’attaquent au traitement de la prostitution. Elle assume le parti pris : pour elle, « ce film est un conte de fées », allant jusqu’à évoquer l’image de la pantoufle de verre et à lancer, avec humour, que pour 3 000 dollars la semaine, le personnage joué par Richard Gere « a fait une excellente affaire ».
Quelle place pour « Pretty Woman » dans le paysage français ?
En France, « Pretty Woman » s’est rapidement imposé comme un film emblématique des années 90, régulièrement rediffusé à la télévision. Les thématiques abordées – relations de pouvoir, argent, transformation sociale par l’amour – seraient traitées très différemment dans une production française.
La prostitution, au cœur du récit, fait ici l’objet d’un traitement édulcoré typique de Hollywood, loin de l’approche sociale ou réaliste fréquente dans le cinéma français. Un scénario français se concentrerait probablement davantage sur le contexte social du personnage féminin, sur les réseaux d’exploitation ou sur les aspects juridiques, là où « Pretty Woman » transforme cet environnement en décor de conte.
Autre différence : le rapport aux hôtels de luxe et aux grandes maisons de couture, omniprésents dans le film, renvoie à l’imaginaire du « rêve américain ». En France, le même type d’histoire serait plus volontiers installé dans des lieux emblématiques de Paris, avec une attention différente portée à la mode, à la gastronomie ou au rapport à l’argent, souvent traité avec plus de distance.
Ce décalage explique aussi la façon dont le film est perçu aujourd’hui : outre-Atlantique, il est parfois relu comme une œuvre datée, marquée par la vision des années 90 sur les rapports de genre et de classe. En France, il reste surtout associé à une certaine nostalgie télévisuelle, tout en suscitant un débat récurrent sur l’idéalisation des rapports de domination économique au sein d’une romance.









