En Espagne, de plus en plus de grands-mères de 65 ans refusent de garder leurs petits-enfants tous les jours, au risque d’être taxées d’égoïsme.
Dans un article du média en ligne espagnol spécialisé en actualité et société, les psychologues et gériatres interrogés décrivent un phénomène en plein essor : des femmes de 65 ans qui posent des limites claires à la garde de leurs petits-enfants. Loin d’un repli sur soi, ce choix serait, selon eux, une manière de protéger leur santé physique et psychique face à une charge de soins devenue écrasante dans de nombreux foyers en Espagne.
Une scène devenue banale dans les familles espagnoles
Dans beaucoup de familles en Espagne, la scène est toujours la même : un fils ou une fille demande à la grand-mère de garder les enfants plusieurs après-midis par semaine. La réponse arrive, parfois gênée : « Je peux, mais seulement certains jours. » Ce « non » partiel reste encore souvent perçu comme un manque de solidarité familiale.
Les spécialistes cités par le média espagnol expliquent que cette interprétation est en train de changer. Au fil des années, la vision de la vieillesse s’est transformée. Les femmes qui atteignent 65 ans aujourd’hui ont souvent travaillé toute leur vie, élevé leurs enfants et ne souhaitent plus consacrer l’intégralité de leur temps libre à de nouvelles obligations familiales permanentes.
Selon les psychologues, limiter la garde des petits-enfants à 65 ans n’est pas un repli égoïste, mais une façon de préserver son équilibre émotionnel et sa santé.
Cette génération refuse de faire de la retraite une nouvelle étape de sacrifices, sans loisirs ni projets propres. Les experts en psychogérontologie parlent désormais de « vieillissement actif » : une manière de vieillir en gardant du temps pour soi, pour ses relations sociales, ses activités physiques et intellectuelles.
Protéger son équilibre émotionnel, un enjeu de santé
Les psychologues soulignent que le cœur du problème n’est pas l’amour pour les petits-enfants, mais la surcharge de soins. Quand une femme de 65 ans devient quasiment la nounou à plein temps, la situation peut rapidement dériver vers des troubles sérieux.
Les conséquences évoquées par les spécialistes sont claires :
- anxiété liée à la responsabilité quotidienne des enfants ;
- états dépressifs quand la fatigue s’installe et que la vie personnelle disparaît ;
- troubles du sommeil liés au stress et aux horaires contraignants.
Cette charge ne se limite pas à une impression de fatigue. Les médecins rappelent que le stress prolongé entraîne une hausse du cortisol, l’hormone du stress, dans l’organisme. Ce déséquilibre hormonal accélère l’usure des os et des articulations. Il peut aussi aggraver des pathologies déjà présentes à cet âge, comme l’hypertension artérielle ou le diabète.
Fixer des limites, expliquent les spécialistes espagnols, revient à freiner un processus de détérioration qui progresse souvent en silence.
La psychologue María José Aróstegui, citée par la presse espagnole, explique que beaucoup de femmes consultent quand les symptômes sont déjà installés : fatigue constante, douleurs diffuses, irritabilité, sentiment de vivre « pour les autres » sans aucun espace personnel.
Le « syndrome de la grand-mère esclave », quand l’affection tourne à l’obligation
Cette situation a même un nom dans le langage médical espagnol : le « syndrome de la grand-mère esclave ». Le terme, créé par le médecin Antonio Guijarro en 2001, désigne la surcharge physique et émotionnelle des grands-mères qui assument de façon systématique la garde de leurs petits-enfants, au point de renoncer à leur propre vie.
La psychologue Irene Lebrusán Murillo, citée par le journal en ligne Publico, parle d’« abuelidades » – la manière d’être grand-parent – associées à l’épuisement et aux tâches qui ne prennent jamais fin. Dans ces cas-là, la tendresse n’a pas disparu, mais le quotidien ressemble à un travail à temps plein sans pauses ni reconnaissance.
Le psychologue Ángel Rull, également mentionné, nuance toutefois : garder ses petits-enfants n’est pas un problème en soi. Cela devient bénéfique lorsque la grand-mère le fait par envie, selon ses propres conditions. C’est lorsque l’organisation glisse d’un coup de main occasionnel vers une responsabilité fixe et rigide que l’équilibre se rompt.
Quand la garde devient une obligation permanente, la grand-mère cesse d’être un soutien ponctuel et se transforme en pilier indispensable, souvent sans l’avoir choisi.
À cette pression familiale se greffent deux facteurs mis en avant en Espagne :
- un âgeisme diffus, qui considère qu’une femme âgée doit être « toujours disponible » pour la famille ;
- la contrainte économique : beaucoup de parents n’ont pas les moyens de payer une crèche ou une garde professionnelle et se tournent vers les grands-parents.
Des chiffres qui confirment la surcharge en Espagne
Les données citées par le média espagnol s’appuient sur un rapport d’Aldeas Infantiles publié en juillet 2025. D’après ce document, 85 % des grands-parents espagnols participent au soin de leurs petits-enfants. Et parmi eux, près de la moitié, soit 46,7 %, le font de manière habituelle, avec des horaires réguliers.
Un chiffre retient particulièrement l’attention : 28,6 % des grands-parents s’occupent des enfants tous les jours pendant que les parents travaillent. Autrement dit, pour près d’un grand-parent sur trois, la garde des petits-enfants équivaut presque à une journée de travail complète, sans rémunération et bien souvent sans cadre clair.
Le gériatre Pedro Salomé Gamarra, président de la Société de gérontologie et de gériatrie en Espagne, avertit que cette usure quotidienne peut déboucher sur des problèmes de santé lourds : hypertension, diabète déséquilibré, fatigue chronique.
Sur le plan émotionnel, les spécialistes décrivent l’apparition de tristesse, d’un fort sentiment de culpabilité et, dans les cas extrêmes, de pensées autodestructrices rarement exprimées au sein de la famille.
Beaucoup de grand-mères n’osent pas dire qu’elles n’en peuvent plus, par peur de décevoir leurs enfants ou de passer pour des personnes « égoïstes ». C’est cette culpabilité que les psychologues cherchent à déconstruire, en expliquant que se protéger n’est pas abandonner sa famille.
Comment dire stop sans rompre avec ses proches ?
Les experts ne préconisent pas de couper court à toute aide, mais d’apprendre à fixer un cadre dès le départ. L’idée est de ne pas laisser s’installer une organisation intenable, puis d’exploser de fatigue des mois plus tard.
La psychologue María José Aróstegui conseille d’utiliser des phrases claires, à la première personne, pour poser ces limites. Par exemple : « Je veux vous aider, mais pour le faire correctement j’ai besoin de me reposer le mardi. » Ce type de formulation permet de rappeler sa disponibilité, tout en affirmant ses besoins propres.
- exprimer clairement les jours et les horaires possibles ;
- expliquer les raisons de ces limites, sans se justifier de manière excessive ;
- refuser les demandes de dernière minute qui deviennent systématiques ;
- proposer des alternatives : d’autres membres de la famille, une garde partagée, une réorganisation des horaires.
Les psychologues rappellent qu’à 65 ans, beaucoup de femmes commencent à ressentir les premiers signes de fragilité physique. Or, en Espagne comme ailleurs, la parentalité se retarde : il n’est pas rare que des femmes deviennent grand-mères alors qu’elles ont déjà dépassé les 60 ou 70 ans. Gérer des trajets, des poussettes, des devoirs et des repas avec ce niveau d’énergie représente un véritable défi.
Dire « jusqu’ici » à 65 ans n’est pas un caprice, insistent les spécialistes : c’est la meilleure façon de continuer à profiter des petits-enfants sur la durée, sans s’effondrer.
Ce que révèle ce débat sur la famille en Espagne
Le phénomène décrit par la presse espagnole met en lumière plusieurs tensions profondes. D’abord, le manque de solutions publiques de garde ou leur coût pour de nombreuses familles. Ensuite, la persistance d’un modèle où les femmes, même à la retraite, restent en première ligne des tâches de soin.
En filigrane, les psychologues pointent une difficulté à accepter que les seniors aient des projets personnels légitimes : sorties entre amis, voyages, activités associatives, cours ou simples moments de repos. La retraite n’est plus vue par ces femmes comme une « disponibilité totale », mais comme une nouvelle phase de vie à construire selon leurs envies.
Les experts soulignent aussi que les pères et mères qui s’appuient sur leurs propres parents manquent parfois d’informations sur les risques pour la santé. Beaucoup imaginent que « ça fera du bien à maman d’être occupée » sans mesurer la fatigue cumulative, physique et mentale.
Et en France, comment se pose la question des grands-parents gardes d’enfants ?
En France, la situation présente des similitudes, même si l’article source se concentre sur le cas espagnol. Les grands-parents jouent aussi un rôle massif dans la garde des jeunes enfants, en complément des crèches, des assistantes maternelles et des gardes à domicile.
La Caisse d’allocations familiales peut verser des aides aux parents pour financer une partie des modes de garde formels, mais ces dispositifs ne couvrent pas l’ensemble des besoins, ni toutes les situations professionnelles. De nombreux parents se tournent alors vers leurs propres parents, souvent retraités, pour les trajets d’école, les sorties de crèche ou les mercredis.
| Situation | Espagne | France |
|---|---|---|
| Rôle des grands-parents | Très fréquent, parfois équivalent à un temps plein non rémunéré | Rôle important, souvent en complément des modes de garde professionnels |
| Âge des grands-mères | Souvent 60-70 ans au moment où les petits-enfants arrivent | Tendance comparable avec le recul de la maternité |
| Risque de surcharge | Nommer le « syndrome de la grand-mère esclave » | Risque reconnu par les gériatres et psychologues, même sans terme aussi répandu |
En France aussi, les gériatres et psychologues invitent les seniors à préserver leur santé et à garder une vie sociale et des activités choisies. Les principes de base rejoignent ceux décrits en Espagne :
- poser clairement ses limites de temps et d’énergie ;
- ne pas assumer seul une garde quasi permanente ;
- parler tôt des difficultés au lieu de se taire par culpabilité ;
- encourager les parents à solliciter d’autres solutions de garde lorsque cela devient trop lourd.
Pour les lecteurs français, ce débat espagnol peut servir de signal d’alerte. Quand la garde des petits-enfants occupe tout l’agenda d’un grand-parent, sans temps pour le repos ou les loisirs, les signaux de surmenage doivent être pris au sérieux. Le dialogue au sein de la famille devient central pour ajuster l’organisation.
Des pistes concrètes pour un équilibre plus sain
Les spécialistes espagnols suggèrent plusieurs leviers pour préserver à la fois la relation avec les petits-enfants et la santé des grands-parents :
Les psychologues rappellent qu’un grand-parent reposé, qui garde des marges de liberté, sera souvent plus disponible émotionnellement, plus patient et plus présent auprès des enfants. À l’inverse, un adulte épuisé, stressé et frustré risque de vivre chaque nouvel appel à l’aide comme une contrainte, ce qui altère à terme la qualité de la relation.
Ce débat autour des femmes de 65 ans en Espagne ouvre enfin une réflexion plus large sur la place que la société accorde au temps des seniors. Entre solidarité familiale, contraintes économiques et aspiration légitime à une vieillesse active, l’équilibre reste fragile. Les spécialistes, eux, s’accordent sur un point : protéger sa santé et son bien-être ne relève pas de l’égoïsme, mais d’une condition pour continuer à être un soutien fiable pour plusieurs générations.









