Des chercheurs européens décrivent un trait de personnalité unique, le « facteur sombre », qui regrouperait plusieurs comportements jugés toxiques, des États-Unis à l’Europe.
Dans un article repéré par le média scientifique en ligne Science Alert, des psychologues s’appuient sur plusieurs années de travaux menés notamment au Danemark et en Allemagne pour défendre une idée dérangeante : derrière le narcissisme, la psychopathie ou encore le sadisme se cacherait un dénominateur commun, un « noyau noir » de la personnalité humaine.
Un « facteur sombre » au cœur des pires comportements
Dès 2018, une équipe de l’université de Copenhague, associée à des chercheurs de plusieurs universités allemandes, a proposé le concept de « D-factor », pour Dark Factor of Personality. L’objectif : comprendre ce qui relie différents traits de personnalité considérés comme problématiques ou dangereux pour autrui.
Dans leurs travaux, les scientifiques rassemblent sous cette bannière plusieurs dimensions déjà bien connues en psychologie :
le narcissisme (égocentrisme extrême, besoin d’admiration) ;
la psychopathie (froideur émotionnelle, impulsivité, absence de remords) ;
le machiavélisme (manipulation calculée, cynisme) ;
le sadisme (plaisir à faire souffrir autrui) ;
la méchanceté gratuite ou rancunière (spitefulness, volonté de nuire même sans bénéfice réel) ;
l’égoïsme poussé à l’extrême.
Pour ces chercheurs, ces traits ne seraient pas indépendants, mais différentes manifestations d’une même tendance profonde : chercher son propre avantage en se souciant peu, ou pas du tout, des conséquences pour les autres.
Autrement dit, la personne très narcissique, le manipulateur calculateur ou l’individu franchement sadique partageraient, au fond, un même mécanisme psychologique : la priorité absolue donnée à ses intérêts, parfois jusqu’à trouver une satisfaction à voir l’autre souffrir.
Une étude sur plus de 2 500 personnes
Pour étayer cette idée, les chercheurs ont interrogé plus de 2 500 participants. Ils leur ont demandé d’évaluer à quel point ils se reconnaissaient dans différentes affirmations, comme :
« Je dirai n’importe quoi pour obtenir ce que je veux » ;
« Faire du mal aux gens serait excitant ».
Ces phrases, rapportées par Science Alert, permettent de mesurer la disposition à mentir, manipuler ou faire souffrir pour son propre bénéfice. Les réponses montrent que ces attitudes vont souvent ensemble et se regroupent autour d’un même axe, le fameux D-factor.
Les personnes qui adhèrent aux déclarations les plus dures partagent une même tendance à maximiser leur bénéfice personnel, tout en négligeant — ou en appréciant — la souffrance qu’elles causent.
Les analyses statistiques des chercheurs suggèrent que les différents traits sombres ne sont pas juste des catégories à côté les unes des autres, mais des visages variés d’un même fond de personnalité.
Un trait stable : on ne devient pas « méchant » du jour au lendemain
Les études ultérieures mentionnées par Science Alert indiquent que ce D-factor reste plutôt stable dans le temps. Une personne qui obtient un score élevé à un moment donné a tendance à conserver un niveau similaire plusieurs années après.
Les chercheurs soulignent ainsi que les individus ne se réveillent pas un matin en décidant de se transformer en « méchant de dessin animé ». Les comportements cruels ou toxiques s’inscriraient dans un profil de personnalité installé, qui s’exprime dans différentes situations du quotidien : relations de couple, travail, réseaux sociaux, environnement professionnel ou politique.
Autre constat inquiétant : les personnes qui obtiennent un score élevé à ce D-factor se dirigent rarement vers des métiers tournés vers l’aide aux autres, comme l’enseignement, les soins infirmiers ou la psychothérapie. Ces professions reposent justement sur l’empathie et la prise en compte active de la souffrance d’autrui.
Les individus les moins enclins à l’empathie seraient aussi les moins susceptibles d’en faire leur métier à temps plein, que ce soit comme infirmier, enseignant ou thérapeute.
Ce décalage a des implications concrètes : certaines fonctions de pouvoir ou de contrôle pourraient, au contraire, attirer davantage de profils à D-factor élevé, avec tous les risques que cela comporte en termes de harcèlement, de fraude ou d’abus de pouvoir.
Quand des sociétés entières deviennent plus « sombres »
Science Alert évoque également une étude à paraître en 2025 dans la revue PNAS, qui élargit encore le sujet. Les chercheurs ne se limitent plus à l’individu : ils évaluent dans quelle mesure des sociétés entières peuvent présenter un niveau collectif de D-factor plus ou moins élevé.
Leur hypothèse : dans des environnements sociaux particulièrement durs, injustes ou compétitifs, la personnalité des individus aurait tendance à se « durcir ». Les comportements égoïstes, agressifs ou manipulateurs deviendraient alors, en quelque sorte, une stratégie de survie ou de réussite.
Des contextes sociaux perçus comme hostiles favoriseraient l’émergence de personnalités plus sombres, créant un cercle vicieux où les individus toxiques sont, en partie, le produit d’un environnement toxique.
Ce regard collectif bouscule une idée intuitive : on a souvent l’impression de seulement « croiser quelques personnes toxiques ». Les chercheurs suggèrent au contraire que ces profils reflètent parfois la culture, les inégalités ou la dureté globale d’un pays ou d’une époque.
À quoi sert de mesurer ce « noyau noir » de la personnalité ?
Comprendre le D-factor n’a pas qu’un intérêt théorique. D’après Science Alert, les psychologues espèrent s’en servir pour affiner l’évaluation des risques et améliorer la prise en charge de certains patients.
Pour les thérapeutes, un score élevé à ce facteur peut aider à :
repérer les personnes plus à risque de comportements violents ou destructeurs ;
identifier celles qui pourraient se montrer déloyales, manipulatrices ou prêtes à frauder ;
adapter les stratégies de prise en charge, notamment dans les contextes médico-judiciaires ou en psychiatrie.
À terme, cette notion pourrait contribuer à mieux prédire certains comportements nuisibles, qu’il s’agisse de délinquance violente ou de fraude en entreprise.
Les chercheurs restent toutefois prudents : un score élevé ne suffit pas à lui seul pour prédire un passage à l’acte, et le D-factor ne remplace pas les évaluations cliniques complètes déjà pratiquées en psychologie ou en psychiatrie.
Ce que cela change pour un lecteur français
Les travaux cités par Science Alert ont été menés en Europe et publiés dans des revues scientifiques internationales, mais les questions qu’ils soulèvent concernent aussi la France. Les psychologues français disposent déjà de plusieurs outils pour évaluer certains traits de personnalité, en particulier dans les services hospitaliers spécialisés, en psychiatrie ou en médecine légale.
En France, l’évaluation des personnalités violentes ou manipulatrices se fait notamment dans :
les unités médico-judiciaires, qui examinent les auteurs présumés d’infractions ;
les services de psychiatrie générale et de psychiatrie pénitentiaire ;
certains centres d’expertise rattachés aux tribunaux.
La notion de D-factor pourrait, à terme, s’ajouter à ces outils pour affiner la compréhension des profils à risque. Mais elle ne constitue pas une catégorie juridique en France : un juge s’appuie sur des expertises, des faits et la loi, pas sur un score unique de « facteur sombre ».
Dans le champ du travail, ces recherches intéressent aussi la prévention des comportements toxiques en entreprise. Harcèlement, manipulation ou fraude sont déjà encadrés par le code du travail et le code pénal. Mieux cerner les profils les plus enclins à instrumentaliser les autres pourrait aider les services de ressources humaines, les médecins du travail ou les inspecteurs du travail à mieux repérer certains risques.
Un terme technique qui s’inscrit dans la psychologie des traits
Le D-factor s’inscrit dans une approche déjà bien installée en psychologie, celle des traits de personnalité. Plutôt que de parler uniquement de « bons » ou de « mauvais » caractères, les chercheurs identifient des dimensions continues : on peut avoir un peu, beaucoup, ou très peu d’un trait donné.
Notion
Ce qu’elle désigne
D-factor
Tendance générale à privilégier son propre intérêt en négligeant ou en recherchant la souffrance d’autrui.
Narcissisme
Besoin d’admiration, sentiment de supériorité, faible empathie.
Psychopathie
Froideur affective, impulsivité, absence de culpabilité.
Machiavélisme
Manipulation calculée, cynisme, instrumentalisation des autres.
Le D-factor ne remplace donc pas ces notions, il les unifie en quelque sorte. Il sert à décrire le socle commun sur lequel elles reposent, un peu comme une racine unique alimentant plusieurs branches du même arbre.
Comment repérer les signaux d’alerte au quotidien
Pour un lecteur français, ces recherches fournissent aussi des repères concrets. Sans poser de diagnostic, certains comportements répétés peuvent alerter :
une tendance constante à mentir ou manipuler pour obtenir un avantage ;
un mépris régulier pour les émotions ou les besoins des autres ;
un plaisir affiché à humilier, rabaisser ou faire souffrir ;
une absence totale de remords après un acte nuisible.
Face à ce type de profil, les psychologues recommandent souvent de poser des limites claires, de documenter les comportements problématiques au travail ou dans la famille et, si nécessaire, de solliciter un professionnel (psychologue, psychiatre, avocat, médiateur) pour être accompagné.
Pour les chercheurs cités par Science Alert, l’enjeu n’est pas de coller une étiquette définitive sur les individus, mais de mieux comprendre les logiques qui sous-tendent certains comportements humains particulièrement destructeurs. Un outil de plus pour analyser la violence, la manipulation et la cruauté, qu’elles s’expriment dans la rue, en entreprise ou à l’échelle des sociétés entières.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.