Au Brésil, des chercheurs ont filmé un comportement déroutant chez des dauphins d’Amazonie. Une piste s’esquisse pour expliquer ces jets d’urine aériens.
En étudiant des dauphins de rivière dans le centre du Brésil, une équipe de recherche internationale a observé une scène pour le moins déroutante : des mâles projetant leur urine hors de l’eau, tandis que d’autres s’y intéressent de très près. Un comportement décrit par le magazine scientifique britannique New Scientist, qui pourrait bien révéler une nouvelle forme de communication chez ces cétacés.
Une scène étonnante sur le fleuve Tocantins
Tout part d’une mission de terrain de l’équipe de Claryana Araújo-Wang, du CetAsia Research Group, basé en Ontario, au Canada. Les chercheurs suivaient des dauphins de rivière d’Amazonie, appelés « botos », dans le fleuve Tocantins, au cœur du Brésil, lorsqu’un mâle adopte soudain une posture inhabituelle.
La scientifique raconte à New Scientist la première observation : un dauphin mâle se retourne sur le dos, ventre à l’air, sexe exposé, puis commence à uriner… non pas dans l’eau, mais littéralement dans les airs. Le jet part au-dessus de la surface, comme une petite fontaine.
Les chercheurs ont vu des dauphins mâles projeter un jet d’urine d’environ un mètre de haut, qui retombait un mètre devant eux.
Pour l’équipe, la surprise est totale. Claryana Araújo-Wang confie qu’ils étaient « vraiment choqués », n’ayant jamais observé un tel comportement malgré leurs heures de suivi sur le terrain.
Un comportement répété, pas un simple accident
Loin d’être un geste isolé, le phénomène se répète tout au long de la campagne d’observation. Sur environ 219 heures passées à suivre ces dauphins de rivière, les chercheurs recensent 36 épisodes d’« urination aérienne » chez des mâles.
Quelques éléments se dégagent :
- le jet d’urine jaillit en moyenne jusqu’à un mètre au-dessus de l’eau ;
- il retombe environ un mètre devant le dauphin qui l’émet ;
- la plupart des scènes se déroulent en présence d’un autre mâle.
Dans environ deux tiers des cas observés, un second dauphin mâle se trouve à proximité lorsque le jet est projeté. Loin de s’éloigner, ce congénère semble au contraire intrigué par ce qui se passe.
Quand les autres mâles « suivent » le jet d’urine
C’est cette seconde partie de la scène qui intrigue le plus les scientifiques. Le dauphin voisin ne se contente pas de regarder. Il s’approche activement du jet.
Les chercheurs ont vu ces mâles :
- s’élancer vers le jet d’urine au-dessus de l’eau ;
- placer leur rostre (le « museau » allongé) dans le flux ;
- ou se positionner à l’endroit où l’urine retombe dans l’eau.
Pour les humains, la scène peut paraître répugnante. Pour les dauphins, les chercheurs soupçonnent au contraire une fonction sociale cruciale.
Dans certains cas, les mâles semblent même poursuivre le jet, comme s’ils tentaient de le « capter » au maximum avec leur rostre. D’autres attendent directement dans la zone d’impact, là où l’urine entre à nouveau en contact avec l’eau. Tout indique que l’odeur – ou plutôt les signaux chimiques contenus dans l’urine – intéresse particulièrement ces animaux.
Une hypothèse : un message chimique pour afficher son statut
Face à ce comportement déroutant, l’équipe de Claryana Araújo-Wang avance une première hypothèse, rapportée par New Scientist et par le magazine BBC Wildlife. Les chercheurs suggèrent que le rostre des dauphins pourrait servir de type de « capteur chimique » capable de percevoir des informations transportées par l’urine.
Selon eux, ces jets dirigés vers la surface pourraient jouer un rôle dans la communication sociale entre mâles. La scientifique explique à BBC Wildlife que ce comportement reste à étudier en profondeur, mais propose une piste : l’« urination aérienne » pourrait permettre à un mâle de mettre en avant sa qualité sociale.
Les chercheurs avancent que ces jets d’urine pourraient servir à « faire la publicité » de la position sociale ou de l’état physique d’un mâle.
Dans leur étude, l’équipe conclut ainsi qu’« une urination aérienne sert vraisemblablement une fonction sociale qui va au-delà de l’élimination des déchets ». Autrement dit, l’urine ne serait pas ici qu’un simple déchet évacué dans l’eau, mais aussi un support d’informations sur l’individu qui l’émet.
Un précédent : des dauphins qui reconnaissent leurs congénères au goût de l’urine
Le scénario brésilien fait écho à un autre travail cité par le média britannique : une étude publiée en 2022 par le chercheur américain Jason Bruck et ses collègues d’Austin State University, sur les grands dauphins (dauphins à gros nez).
Dans cette précédente recherche, les scientifiques ont montré que ces dauphins marins sont capables de distinguer des individus uniquement grâce au goût de leur urine dans l’eau. Ils utilisent leur langue pour reconnaître qui est qui à partir de ces signaux chimiques.
Les grands dauphins peuvent identifier leurs congénères uniquement en goûtant leur urine sous l’eau, d’après une étude publiée en 2022.
Interrogé par New Scientist à propos des observations faites sur les dauphins de rivière d’Amazonie, Jason Bruck y voit un lien potentiel avec cette aptitude chimiosensorielle. Il admet cependant rester prudent sur l’interprétation sociale très poussée évoquée par l’équipe brésilienne.
Selon lui, il serait « fascinant » de vérifier si le comportement des botos se rattache réellement à cette capacité de reconnaissance par l’urine. Il se montre toutefois sceptique à l’idée que ces dauphins de rivière décodent des signaux sociaux très complexes uniquement grâce aux poils présents sur leur rostre.
Que sait-on des dauphins de rivière d’Amazonie ?
Les botos, ou dauphins de rivière d’Amazonie, se distinguent des dauphins marins par leur morphologie, leur comportement et leur habitat. Ils vivent dans les grands cours d’eau de l’Amazone et de ses affluents, comme le Tocantins où se déroulent ces observations.
Ces cétacés évoluent dans une eau souvent trouble, où la vue a moins d’importance que l’écholocation et le recours à d’autres sens. Dans un tel environnement, les signaux chimiques pourraient prendre une place plus grande que chez des dauphins côtiers évoluant dans des eaux claires.
Pour les chercheurs, ce contexte rend crédible l’idée d’une communication basée, au moins en partie, sur l’odorat et le goût, via l’urine. L’urination aérienne pourrait permettre de diffuser ces signaux dans une zone précise et de les rendre plus accessibles à un autre individu positionné au bon endroit.
Ce que cela change pour la compréhension de la communication animale
Si l’hypothèse des chercheurs brésiliens se confirme, ces scènes filmées au Brésil enrichiraient la vision de la communication chez les dauphins, déjà réputés pour leurs sifflements, leurs clics et leurs signatures vocales uniques.
Ici, la communication passerait aussi par un langage silencieux, fait de molécules chimiques dans l’urine. Cela impliquerait :
Pour un lecteur français, ce type de découverte rappelle les recherches menées sur d’autres espèces, comme les marquages urinaires chez les chiens ou les félins, largement reconnus comme des vecteurs d’information (territoire, statut reproducteur, identité). Chez les dauphins, ces jets spectaculaires ajoutent une dimension visuelle à un langage jusque-là surtout sonore.
Des recherches encore limitées, de nombreuses questions ouvertes
Les travaux de Claryana Araújo-Wang ne constituent qu’une première étape. Le nombre de scènes observées reste modeste, et les chercheurs n’ont pas encore pu relier précisément chaque épisode d’urination aérienne à un contexte social clair, comme un conflit, une parade ou une coopération.
Plusieurs questions restent en suspens :
- les femelles botos présentent-elles ce comportement, ou est-il strictement masculin ?
- les jeunes mâles l’imitent-ils, signe d’un apprentissage social ?
- les autres dauphins réagissent-ils différemment selon l’individu qui urine ?
Pour avancer, les chercheurs devront multiplier les observations, dans différents groupes et à différentes périodes de l’année, et idéalement coupler ces scènes à d’autres données (niveau de stress, contexte reproducteur, hiérarchie du groupe).
La situation en France : que sait-on des dauphins et de leurs signaux sociaux ?
En France, les recherches sur les dauphins concernent surtout des espèces marines, comme le grand dauphin en Méditerranée ou dans le golfe de Gascogne, suivies notamment par l’Observatoire Pelagis et d’autres laboratoires universitaires. Ces travaux se concentrent beaucoup sur les vocalisations, les déplacements et l’impact des activités humaines (pêche, trafic maritime).
Les signaux chimiques chez les dauphins marins fréquentant les côtes françaises restent, à ce jour, beaucoup moins documentés que leurs « signatures vocales ». Les scientifiques savent que les dauphins utilisent un répertoire sonore très riche pour se reconnaître, se coordonner et interagir, mais les éventuelles communications via l’urine n’ont pas été décrites, à la différence de ce qui est mis en avant dans l’étude citée par New Scientist pour les grands dauphins ou chez les botos d’Amazonie.
Pour un public français, l’intérêt de ces travaux brésiliens tient donc à la mise en lumière d’un canal de communication encore peu étudié chez les cétacés, canal qui pourrait, à terme, être recherché aussi chez les populations de dauphins observées au large de nos côtes.
Pourquoi l’urine joue un rôle clé chez tant d’animaux
L’idée d’une urine « porteuse de messages » peut surprendre, mais elle est largement documentée dans le règne animal. Chez les mammifères terrestres, l’urine sert souvent à marquer un territoire, indiquer un état reproducteur ou signaler son identité à distance.
Dans l’eau, l’urine se disperse autrement, mais elle reste riche en composés chimiques, comme des hormones ou des protéines, qui peuvent être détectés par d’autres individus. Chez les poissons par exemple, certains signaux d’agression ou de reproduction passent déjà par ce biais.
Les dauphins, dotés d’un cerveau particulièrement développé et d’une vie sociale complexe, pourraient avoir poussé ce principe un cran plus loin. L’originalité des observations brésiliennes tient au fait que l’animal ne se contente pas d’uriner dans sa trajectoire : il se place, se retourne et projette le jet en direction précise, en présence d’un autre mâle.
Un champ de recherche à suivre
Les prochaines années devraient permettre de confirmer ou d’infirmer la théorie avancée par l’équipe du CetAsia Research Group. Si cette forme de communication chimique se vérifie, elle compléterait le portrait de dauphins déjà connus pour leur intelligence, leur capacité d’apprentissage et la diversité de leurs signaux sociaux.
Pour l’instant, l’étude, relatée notamment par New Scientist et BBC Wildlife, montre surtout à quel point certains comportements animaux restent encore à interpréter. Une simple « fontaine » d’urine sur un fleuve brésilien pourrait, à terme, obliger les biologistes à revoir encore un peu leur compréhension des échanges entre dauphins.









