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Il construit une moto-fusée à vapeur dans son abri de jardin du Yorkshire : elle accélère plus vite que n’importe quelle moto au monde

Il construit une moto-fusée à vapeur dans son abri de jardin du Yorkshire : elle accélère plus vite que n'importe quelle moto au monde

Dans le nord de l’Angleterre, un ingénieur de 62 ans a mis au point une machine artisanale si violente qu’elle laisse derrière elle les motos les plus extrêmes.

Dans son abri de jardin du Yorkshire, au Royaume-Uni, Graham Sykes a conçu une moto-fusée à vapeur appelée « Force of Nature ». Un engin expérimental dont les performances, décrites par le site spécialisé britannique MCN, bousculent les repères des passionnés d’accélération pure et des dragstrips.

Une moto-fusée artisanale plus rapide au départ que n’importe quelle autre

Graham Sykes, 62 ans, est ingénieur de précision et habite le North Yorkshire, dans le nord de l’Angleterre. Depuis 2020, il consacre l’essentiel de son temps libre à un projet insensé : une moto propulsée par un système de fusée à vapeur suralimentée, bâtie quasiment intégralement dans son atelier domestique.

L’engin, baptisé « Force of Nature », a déjà connu cinq versions successives. La machine actuelle reste en développement, mais ses chiffres donnent le vertige. Sur 60 pieds (environ 18 mètres), elle est partie du point mort pour atteindre la ligne en 0,81 seconde, après avoir déjà signé un meilleur temps de 0,72 seconde avec une version précédente.

Sur un huitième de mile, soit un peu plus de 200 mètres, la moto a été chronométrée en 3,17 secondes à 203 mph, soit plus de 320 km/h. Un précédent run à 1,96 seconde sur cette même distance constitue le record absolu du monde pour un deux-roues sur cette longueur.

Sur 1000 pieds, la machine a stoppé le chrono à 4,53 secondes pour 193 mph, et sur le quart de mile (402 m), elle a récemment signé 5,5039 secondes lors du Festival of Power de Santa Pod, célèbre piste de dragster anglaise. Ce temps en fait la deuxième moto la plus rapide de l’histoire sur ce format, à environ une demi-seconde du Français Eric Teboul, auteur de 4,976 secondes à 290,51 mph (près de 468 km/h) en 2022 sur une moto-fusée au peroxyde d’hydrogène.

Selon Graham Sykes, « Force of Nature » est aujourd’hui le véhicule à deux roues à la plus forte accélération au monde, et l’un des plus brutaux tous types confondus, juste derrière les dragsters top fuel.

« Nous sommes au tout début de la courbe d’apprentissage avec cette nouvelle moto », raconte Sykes à MCN. Il estime pouvoir gagner encore environ 0,6 seconde sur le quart de mile, pour descendre dans la zone des « high fours », c’est-à-dire des temps inférieurs à 5 secondes. Un cap réservé à un cercle extrêmement restreint de machines expérimentales.

Comment fonctionne cette moto-fusée à vapeur hors norme

Une “mothership” qui chauffe 120 litres d’eau à 250 ºC

Derrière cette accélération presque irréelle, le principe de base reste relativement simple : utiliser l’énergie d’une eau surchauffée et fortement pressurisée, relâchée brutalement à travers des tuyères en forme de fusée, pour générer une poussée directe.

La moto elle-même ne produit pas sa propre chaleur. Elle est reliée à une unité extérieure, surnommée la « mère porteuse » par l’équipe. Cette plateforme utilise un petit brûleur alimenté au kérosène ou à une huile végétale hydrogénée pour générer des gaz chauds. Ces gaz traversent un collecteur puis six tubes de chauffe, équipés d’inserts turbulents destinés à améliorer l’échange thermique.

Ces tubes passent dans une cuve sous pression contenant 120 litres d’eau déionisée et déminéralisée — une capacité en hausse par rapport aux 88 litres de l’an dernier. L’eau monte à environ 250 ºC sous une pression pouvant atteindre 580 psi, soit plus de 40 bars.

Des tuyères de Laval et un “bang” supersonique

Une fois l’eau chauffée et la pression stabilisée, la moto est déconnectée de la plateforme, amenée en ligne de départ, puis prête à tirer. Lorsque Graham Sykes ou son co-pilote Phil Wood se prépare à partir, un bouton placé sur le guidon est pressé et maintenu enfoncé.

Ce bouton ouvre deux grosses vannes qui retenaient l’eau sous pression. Le liquide est alors expulsé vers l’extérieur par deux conduites de chaque côté de la moto. En passant par des tuyères coniques dites de Laval, d’abord rétrécies puis élargies, l’eau accélère jusqu’à environ 1,1 fois la vitesse du son.

L’eau sous pression se transforme instantanément en vapeur, s’étend environ 1620 fois en volume et génère une poussée monstrueuse, tout en produisant ce que Graham Sykes décrit comme un « énorme bang sonique ».

Le système vaporise près de 40 litres d’eau par seconde. La poussée ainsi créée ne passe pas par la roue arrière comme sur une moto thermique classique : elle s’exerce directement dans l’axe de la machine, comme sur une fusée.

Sykes insiste sur le caractère binaire du dispositif : « La puissance est soit enclenchée, soit coupée. On ne peut pas moduler le débit des vannes. C’est 100 % ou rien. » D’où la comparaison directe avec une fusée, et son commentaire sans détour : « Il n’existe pas de fusée sûre. Il faut réduire le risque, le concevoir hors du système. »

Jusqu’à 6,8 G : le pilote “pèse” presque 600 kg

Le départ exige une procédure millimétrée. Le pilote laisse d’abord le temps à l’eau de se stabiliser dans la cuve, pour éviter les mouvements de masse incontrôlables. Quand tout est en place, il fait un signe de tête, puis un compte à rebours de cinq à un est lancé.

Au signal, il enfonce le bouton de mise à feu, se ramasse au maximum derrière le guidon, baisse la tête et lève immédiatement les pieds sur les repose-pieds. « Si tu ne les montes pas tout de suite, tu n’y arriveras jamais », explique-t-il, en raison de la violence de l’accélération.

Les capteurs enregistrent des pointes à 6,8 G. Pour donner un ordre d’idée, un pilote de 85 kg se retrouve, l’espace d’un instant, soumis à une charge équivalente à environ 578 kg. Un niveau que l’on rapproche davantage des essais en centrifugeuse pour pilotes de chasse que d’un départ en dragstrip classique.

  • 0,81 s sur 60 pieds avec la version actuelle
  • 1,96 s sur un huitième de mile (record mondial moto)
  • 5,5039 s sur un quart de mile, deuxième meilleure performance historique
  • Vitesse de pointe mesurée : plus de 320 km/h sur 200 m
  • Pic d’accélération enregistré : 6,8 G

Un défi d’ingénierie : gagner quelques dixièmes sans ajouter une goutte d’eau

Pour progresser sur le quart de mile, le nerf de la guerre n’est pas tant la puissance brute que l’efficacité globale du système. Aujourd’hui, la moto consomme ses 120 litres d’eau propulsive en environ 2,9 secondes.

Augmenter encore la quantité d’eau n’est pas envisageable. L’engin est déjà « difficile à tenir » selon Sykes. L’équipe concentre donc ses efforts sur la qualité de l’écoulement interne : réduire les turbulences, limiter la cavitation et maintenir un jet continu vers les tuyères.

Objectif affiché : passer de 2,9 à un peu plus de 3 secondes de poussée pleine pour atteindre un temps d’environ 4,9 secondes sur le quart de mile, synonyme de record mondial.

« Il faut obtenir un flux régulier, sans turbulence. Dès qu’il y a de la turbulence, il y a cavitation, une sorte de vide partiel, l’eau se met à bouillir et le flux se coupe par instants », détaille Sykes à MCN. L’enjeu est d’assurer un transfert parfaitement lisse de l’eau, de la cuve jusqu’aux tuyères, sans interruption.

De l’abri de jardin aux records : une obsession née il y a 14 ans

Derrière « Force of Nature », pas de grand constructeur ni de laboratoire officiel. Le projet reste profondément artisanal. Sykes construit la moto dans son atelier, soutenu par une petite équipe : le pilote et coéquipier Phil Wood, Jim Dickman, Billy Hudson, mais aussi sa femme Diane, qui gère la logistique, les finances et l’assistance sur piste.

Cette moto-fusée est le fruit de plusieurs décennies dans les sports mécaniques en ligne droite, depuis 1979, avec un parcours passé par les voitures de tourisme et des projets de dragsters à réaction. L’idée de la fusée à vapeur, elle, remonte à une quinzaine d’années.

Sykes raconte avoir été marqué par un saut raté du cascadeur américain Evel Knievel au-dessus du Snake River Canyon, réalisé avec une fusée à vapeur. Intrigué par la puissance obtenue avec de la vapeur, il se rend à la bibliothèque pour en apprendre davantage sur ces fusées à eau surchauffée.

Plus tard, lors d’un meeting où il exploite une voiture à réaction, il croise un passionné français muni d’un scooter à vapeur chauffé… sur un barbecue. L’engin part si fort que le pilote, incapable de s’asseoir à cause de la chaleur, reste debout sur des marchepieds et s’élance sans combinaison en cuir, simplement en salopette, avec un compte à rebours improvisé « trois, deux, un, allez » avant d’atteindre environ 130 mph.

Sykes garde en mémoire cette scène qu’il juge extrêmement dangereuse. C’est ce déclic qui le pousse à se lancer dans un programme beaucoup plus encadré, avec une approche d’ingénieur et une obsession : faire mieux, mais surtout plus sûr.

Véhicules expérimentaux extrêmes : quel parallèle avec la France ?

Les performances de « Force of Nature » se situent dans un domaine très particulier du sport mécanique : des machines expérimentales, souvent réservées à quelques pistes spécialisées comme Santa Pod au Royaume-Uni, ou certains dragstrips en Europe et aux États-Unis.

En France, les pistes de dragster existent mais restent moins nombreuses et moins tournées vers les projets fusée ou jet que certaines infrastructures britanniques ou américaines. Les engins assimilables à des fusées à vapeur ou à des dragsters à réaction y sont généralement encadrés par des réglementations strictes, proches de celles qui s’appliquent aux véhicules expérimentaux et aux démonstrations publiques.

L’équivalent institutionnel pour ce type de projets passe le plus souvent par des autorisations préfectorales, des validations techniques liées aux fédérations sportives concernées et des contrôles de sécurité imposés sur les événements. En pratique, ce genre de machine ne circule pas sur route ouverte et intervient uniquement dans le cadre de démonstrations ou de compétitions très encadrées.

L’ingénierie française ne reste toutefois pas à l’écart de ces domaines extrêmes. À l’image d’Eric Teboul, détenteur du record évoqué par MCN sur une moto-fusée au peroxyde d’hydrogène, plusieurs préparateurs et pilotes français participent régulièrement à des meetings européens, notamment à Santa Pod. Ils y confrontent leurs prototypes aux chronos, souvent au sein des mêmes week-ends de course que les projets britanniques comme celui de Graham Sykes.

Vapeur surchauffée, tuyère de Laval : ce qui se cache derrière la performance

Le projet « Force of Nature » permet aussi de mettre en lumière quelques notions techniques rarement associées aux motos.

Terme Principe Application sur la moto
Eau surchauffée Eau portée au-delà de 100 ºC sous forte pression sans bouillir Stockage d’une énorme quantité d’énergie, relâchée d’un coup à travers les tuyères
Tuyère de Laval Conduit conique rétréci puis élargi, qui permet d’accélérer un fluide jusqu’à et au-delà de Mach 1 Transformation de l’eau en vapeur supersonique pour créer une poussée de type fusée
Cavitation Formation de bulles de vapeur dans un liquide soumis à des variations de pression Peut provoquer des coupures de flux, une perte de poussée et endommager les conduites
G (accélération) Multiples de l’accélération de la gravité terrestre, environ 9,81 m/s² À 6,8 G, le pilote subit un effort presque sept fois supérieur à son poids

Pour un lecteur français habitué aux motos de série, les chiffres de « Force of Nature » n’ont pas d’équivalent direct. Les hypersportives actuelles donnent déjà une sensation très violente lors d’un départ arrêt avec aide électronique, mais on reste très loin de l’ordre de grandeur de cette moto-fusée à vapeur, qui se rapproche davantage d’un engin spatial miniature que d’une sportive de route.

Ce type de projet illustre enfin un aspect méconnu du sport mécanique : de nombreuses innovations ou approches extrêmes naissent dans des ateliers privés, loin des bureaux d’études officiels. Elles s’appuient sur l’expérience accumulée par quelques passionnés, et sur des techniques issues à la fois de l’industrie, de la recherche aéronautique et des disciplines historiques comme les dragsters à réaction ou les fusées expérimentales.

Questions fréquentes

Comment fonctionne une moto-fusée à vapeur ?

Une unité extérieure appelée « mère porteuse » chauffe 120 litres d'eau déionisée à environ 250 °C sous une pression de 40 bars. Cette eau pressurisée est ensuite expulsée par deux tuyères de Laval qui l'accélèrent à 1,1 fois la vitesse du son, où elle se transforme instantanément en vapeur et crée une poussée directe, tout comme une fusée.

Quels sont les records établis par Force of Nature ?

Force of Nature détient le record mondial d'accélération sur deux roues avec 1,96 seconde sur un huitième de mile et affiche 5,5 secondes sur un quart de mile, ce qui en fait la deuxième plus rapide moto de l'histoire sur cette distance, après le Français Éric Teboul.

Quelles forces physiques subit le pilote ?

Les capteurs enregistrent des pics de 6,8 G d'accélération, ce qui signifie qu'un pilote de 85 kg subit temporairement une charge équivalente à environ 578 kg, un niveau comparable aux tests de centrifugeuse pour pilotes de chasse.

Comment peut-on encore améliorer les performances ?

Au lieu d'augmenter la quantité d'eau, l'équipe cherche à optimiser l'efficacité de l'écoulement interne en réduisant les turbulences et la cavitation. L'objectif est de maintenir une poussée pleine pendant 3 secondes au lieu de 2,9 secondes actuellement pour franchir la barre des 4,9 secondes sur le quart de mile.

Pourquoi ne peut-on pas moduler la puissance de la moto-fusée ?

Selon Sykes, le système est complètement binaire : les vannes sont soit complètement ouvertes, soit fermées. Il est impossible de moduler le débit, d'où la comparaison avec une véritable fusée et la philosophie de « réduire le risque, le concevoir hors du système ».
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