En Sardaigne, l’une des régions où l’on compte le plus de centenaires au monde, des chercheurs mettent en avant un atout inattendu.
Longtemps, on a attribué la longévité exceptionnelle des habitants d’une zone reculée de la Sardaigne, en Italie, à leur alimentation ou à l’air marin. Or, comme le rapporte l’agence de presse italienne Adnkronos, des travaux récents et des témoignages de spécialistes locaux déplacent le projecteur vers un facteur psychologique précis, partagé par nombre de ces hommes et femmes de plus de 100 ans.
Une « zone bleue » où les centenaires se comptent par villages entiers
La Sardaigne fait partie des fameuses « zones bleues », ces régions du monde où la proportion de centenaires dépasse largement la moyenne. Dans certaines communes de l’intérieur montagneux, on recense plusieurs dizaines de personnes ayant franchi le cap des 100 ans pour quelques milliers d’habitants seulement.
Les démographes italiens cités par Adnkronos rappellent que ces territoires partagent plusieurs caractéristiques : villages perchés, forte cohésion sociale, mode de vie relativement traditionnel. Pendant des années, médecins et chercheurs ont insisté sur :
un régime frugal, à base de légumes secs, de pain et de fromage de brebis ;
une activité physique régulière liée au travail agricole et au pastoralisme ;
l’absence de pollution industrielle marquée ;
une vie sociale dense, structurée autour de la famille élargie.
Ces facteurs restent présents, mais ils n’expliquent pas tout. Des chercheurs italiens spécialisés en démographie et en gérontologie ont donc élargi leur focale, en interrogeant les centenaires eux-mêmes sur leur caractère, leur façon d’affronter les difficultés et leur rapport aux autres.
Ni la diète ni le ciel bleu : un trait de caractère au cœur de la longévité
À la lecture des entretiens recueillis en Sardaigne, un profil psychologique revient avec insistance. Les centenaires décrivent une manière bien particulière d’encaisser les coups de la vie, qu’il s’agisse de deuils, de pauvreté ou de maladies. Adnkronos rapporte qu’ils évoquent souvent un mélange de lucidité, d’obstination et de distance face aux contrariétés.
Les centenaires sardes se distinguent par une forme de ténacité sereine : ils affrontent les épreuves sans s’y enfermer, et continuent à faire des projets.
Les spécialistes italiens parlent, en substance, d’un caractère « résilient mais combatif ». Il ne s’agit pas d’un optimisme naïf, ni d’une simple absence de stress. Les centenaires interrogés reconnaissent, au contraire, avoir traversé des périodes difficiles. Mais ils affirment avoir toujours cherché un moyen d’agir, même modeste, plutôt que de se sentir complètement impuissants.
Un rapport singulier aux émotions négatives
Les chercheurs notent que ces personnes âgées ne nient pas leurs émotions, mais les considèrent comme passagères. Beaucoup racontent qu’elles se confient à leurs proches, prient, bricolent ou sortent de chez elles lorsqu’une inquiétude les submerge.
La clé semble résider dans la capacité à ne pas ruminer longtemps, à transformer l’anxiété en action, même limitée à de petits gestes du quotidien.
Cette attitude réduit la durée des pics de stress et limite leur impact sur l’organisme. Les spécialistes italiens cités par Adnkronos rappellent que le stress chronique augmente le risque de maladies cardiovasculaires, de diabète ou de dépression. À l’inverse, un tempérament capable de « lâcher prise » sur ce qu’on ne contrôle pas protège indirectement la santé.
L’importance du lien social dans ce trait de caractère
Ce trait de caractère ne se construit pas dans le vide. En Sardaigne, les centenaires vivent rarement isolés. Les villages restent des lieux où l’on se croise en permanence, où la famille élargie occupe une place majeure. Ce tissu relationnel influence leur manière de réagir.
Les coups durs se partagent au sein du clan familial, ce qui allège la charge mentale.
Les personnes âgées gardent un rôle utile, par exemple auprès des petits-enfants.
La vie quotidienne reste rythmée par des rituels : marché, messe, fêtes locales.
Cette présence constante d’autrui renforce l’assurance intérieure. Elle alimente le sentiment de compter pour les autres, élément clé du fameux trait de caractère mis en avant. Les centenaires ne se perçoivent pas comme un poids, mais comme un maillon à part entière du village.
Un caractère façonné par la ruralité et la pénurie
Les spécialistes italiens soulignent aussi le contexte historique. Les générations aujourd’hui centenaires ont grandi dans la Sardaigne rurale du début et du milieu du XXe siècle, marquée par le travail dur, la modestie des revenus et l’exode. Ce cadre a contribué à forger des personnalités capables de composer avec le manque.
Pour les démographes, cette habitude de « faire avec ce qu’on a » se retrouve plus tard dans la manière de gérer l’usure du corps, les douleurs ou la diminution des forces. Plutôt que de se focaliser sur ce qu’elles ont perdu, ces personnes âgées mettent en avant ce qu’elles peuvent encore faire, même à petite échelle.
Accepter le réel sans fatalisme, avancer par petits pas et rester utile aux autres : ce triptyque caractérise de nombreux centenaires sardes.
Ce que montre la recherche italienne sur la personnalité et la longévité
En Italie, plusieurs équipes universitaires se penchent depuis des années sur le lien entre personnalité et longévité, notamment en Sardaigne. Les travaux cités par Adnkronos indiquent un profil fréquent chez les plus de 90 ans dans ces villages : une combinaison de sociabilité, de détermination et de capacité à exprimer ses émotions.
Caractéristique
Effet observé chez les centenaires sardes
Résilience
Retour plus rapide à l’équilibre après un choc ou une perte
Sociabilité
Réseau de soutien dense, sentiment d’appartenance fort
Obstination
Volonté de rester actif, même avec des limitations physiques
Acceptation
Moins de rumination, meilleur sommeil, moindre stress chronique
Les chercheurs italiens insistent : ce n’est pas un « caractère parfait », mais un ensemble de tendances dominantes, façonnées par la culture locale, l’histoire familiale et les épreuves traversées.
Qu’en est-il en France ? Les pistes ouvertes par ces observations
En France, la question de la longévité fait aussi l’objet de nombreuses études, notamment à l’Inserm ou à l’Ined. Les services de gériatrie des hôpitaux et les centres de recherche en psychologie de la santé s’intéressent, eux aussi, à l’impact du tempérament sur le vieillissement.
Les grandes tendances rejoignent en partie ce qui est décrit en Sardaigne :
les personnes qui entretiennent des liens sociaux réguliers vivent, en moyenne, plus longtemps que celles qui restent isolées ;
un certain optimisme réaliste, associé à la capacité de demander de l’aide, réduit le risque de dépression chez les seniors ;
la participation à des activités collectives (associations, clubs, bénévolat) protège la santé mentale.
En France, la prévention du vieillissement passe de plus en plus par des programmes qui mêlent activité physique et soutien psychologique : ateliers mémoire, groupes de parole, initiatives de « ville amie des aînés ». Ces actions différentes du contexte sarde visent pourtant un objectif proche : aider les personnes âgées à garder un rôle, des projets, un sentiment d’utilité.
Un parallèle prudent avec la situation française
Les chercheurs français soulignent que l’on ne peut pas transposer directement le modèle d’un village sarde à une grande ville hexagonale. Mais les enseignements restent utiles : ils montrent que le caractère et le lien social pèsent autant, voire davantage, que le simple climat ou un régime alimentaire idéal.
Pour un lecteur français, ces résultats invitent à réfléchir à quelques leviers concrets :
Entretenir, à tout âge, un réseau de relations varié : voisins, famille, associations.
Apprendre à repérer les phases de stress prolongé et à chercher des ressources extérieures.
Continuer à se fixer des objectifs, même modestes, après la retraite.
Peut-on cultiver ce fameux trait de caractère ?
Les spécialistes interrogés par Adnkronos rappellent que la personnalité n’est pas figée. Certaines dispositions de base se forgent tôt, mais la manière de réagir aux événements évolue tout au long de la vie. Des approches comme la psychothérapie, les groupes de parole ou la méditation peuvent aider à développer davantage de souplesse mentale et de recul.
En pratique, les comportements observés chez les centenaires sardes peuvent inspirer des habitudes simples :
parler d’un problème plutôt que le garder pour soi ;
maintenir une petite routine quotidienne, même en période difficile ;
se rappeler les épreuves déjà traversées, pour nourrir un sentiment de compétence ;
accepter de ne pas tout contrôler, tout en agissant sur ce qui reste possible.
Ce type d’attitude ne remplace ni la médecine ni la prévention classique, mais elle s’ajoute aux autres facteurs connus de la longévité : alimentation variée, activité physique, sommeil suffisant et suivi médical régulier.
La Sardaigne rappelle ainsi que la longévité ne tient pas seulement à ce qu’il y a dans l’assiette ou au thermomètre, mais aussi à une manière d’habiter sa vie, de faire face à l’adversité et de rester relié aux autres, année après année.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
Pourquoi la Sardaigne a-t-elle autant de centenaires ?
Contrairement aux idées reçues, ce n'est pas principalement dû au régime méditerranéen ou au climat, mais à un trait de caractère spécifique : une résilience combinée à une obstination, que les centenaires sardes ont appris à cultiver. Ce tempérament psychologique, façonné par la ruralité et la pénurie du XXe siècle, permet de transformer l'anxiété en action plutôt que de ruminer.
Quel est exactement le « trait de caractère » identifié par les chercheurs italiens ?
Il s'agit d'un mélange de lucidité, d'obstination et de distance face aux contrariétés, décrit comme une « résilience sereine mais combattive ». Les centenaires affrontent les épreuves sans s'y enfermer, cherchent toujours un moyen d'agir, même modeste, et considèrent les émotions négatives comme passagères plutôt que définitives.
Comment les centenaires sardes gèrent-ils le stress et les émotions négatives ?
Ils ne nient pas leurs émotions, mais refusent de s'y enfermer. Ils se confient à leurs proches, prient, bricolent ou sortent quand une inquiétude les submerge. Cette capacité à ne pas ruminer longtemps réduit la durée des pics de stress et limite leur impact sur le corps.
Quel rôle joue la vie sociale dans cette longévité ?
Le tissu social dense des villages sardes renforce l'assurance intérieure des centenaires. La famille élargie, les rituels quotidiens et le sentiment de rester utile (notamment auprès des petits-enfants) allègent la charge mentale et alimentent le sentiment d'appartenance qui caractérise ce profil psychologique.
Les mêmes observations s'appliquent-elles en France ?
Oui, partiellement. Les recherches françaises à l'Inserm, l'Ined et dans les services de gériatrie confirment que l'entretien de liens sociaux réguliers, l'optimisme réaliste et la participation à des activités collectives protègent la santé mentale et favorisent une plus longue vie.