En Suisse, de plus en plus de salariés lèvent les yeux au ciel en lisant « J’espère que vous allez bien » en tête de leurs mails.
Le site d’actualité suisse 20 Minuten s’est penché sur cette formule de politesse, très répandue dans les échanges professionnels, et qui provoque chez certains destinataires plus d’agacement que de sentiment de courtoisie. Derrière ces quelques mots en apparence bienveillants, se cachent des attentes contradictoires et un vrai malaise dans la façon de démarrer un courriel de travail.
Une formule chaleureuse… avec des gens qu’on ne connaît pas
Dans l’article de 20 Minuten, plusieurs salariés suisses racontent la même scène. Ils n’ont échangé que deux ou trois mails avec une personne, parfois moins, et ne l’ont jamais rencontrée. Pourtant, chaque nouveau message commence par une question très personnelle : « Bonjour Madame X, comment allez-vous ? » ou « Bonjour Monsieur Y, j’espère que vous allez bien ».
Le décalage saute aux yeux : aucun café partagé, pas le moindre échange informel sur la météo, simplement une relation fonctionnelle, voire purement administrative. Et malgré cela, une entrée en matière digne d’un collègue de longue date.
Une destinataire interrogée par le média suisse explique avoir été réellement déstabilisée. Avec l’auteure du mail, elle n’avait eu qu’un contact épisodique par courriel, à plusieurs mois d’intervalle. La question sur son état de santé lui a d’abord donné l’impression d’un lien plus proche qu’en réalité. Elle s’est demandé si elle n’avait pas oublié une rencontre, un appel, une discussion plus personnelle.
De nombreux destinataires disent se sentir en décalage lorsque quelqu’un qu’ils ne connaissent pas les interroge soudain sur leur bien-être dans un mail de travail.
Un autre salarié souligne une incohérence encore plus frappante : après l’ouverture très personnelle, le reste du mail est entièrement froid, standardisé, presque anonyme. La formule initiale apparaît alors comme un vernis de cordialité plaqué sur un message purement utilitaire.
Entre malaise, obligation de répondre et impression de manipulation
La gêne de ceux qui se sentent forcés de jouer le jeu
Certains témoignages recueillis par 20 Minuten montrent une véritable pression implicite. Un salarié raconte avoir d’abord joué le jeu : à la première occurrence, il répond poliment qu’il va bien, et renvoie la question. Dans sa réponse, l’expéditrice ne dit pas un mot sur son propre état et enchaîne directement sur sa demande.
Face à ce manque de réciprocité, ce destinataire a pris une décision claire : ignorer désormais systématiquement la question sur son bien-être. Pour lui, cette entrée en matière ne sert qu’à meubler, sans réel intérêt pour la personne à qui l’on écrit.
Une autre personne confie que ce qui l’irrite le plus, c’est la sensation d’obligation. Poser une question appelle une réponse, au minimum en apparence. Or, dans un cadre professionnel, la seule réponse socialement acceptable reste : « Ça va bien, merci ». Toute autre réaction, plus sincère ou détaillée, serait jugée déplacée ou trop intime.
Beaucoup disent ressentir une sorte de contrainte : la formule crée une question à laquelle il faut répondre, alors que ni le temps, ni le cadre ne s’y prêtent.
Un employé, cité par le média suisse, estime que les mails professionnels ne sont pas l’endroit approprié pour un échange approfondi sur son état physique ou moral. Pour lui, cette question ne devrait être posée que si l’expéditeur est réellement prêt à écouter la réponse, y compris si elle n’est pas positive.
Quand la politesse ressemble à une stratégie
D’autres destinataires analysent ces formules comme un outil quasi stratégique. Ils observent que ces « j’espère que vous allez bien » ou « comment allez-vous ? » apparaissent surtout dans les messages où l’expéditeur demande quelque chose : un service, une faveur, une validation, un délai supplémentaire.
Dans ces cas-là, la courtoisie en tête de mail ressemble davantage à une technique d’accroche qu’à une marque d’intérêt authentique. Un salarié interrogé par 20 Minuten parle même de « stratégie de politesse », utilisée pour rendre la demande plus acceptable.
Certaines personnes choisissent malgré tout de répondre, par pur respect des codes sociaux, mais sans entretenir la conversation. L’un d’eux explique qu’il écrit en retour un simple « Je vais bien, merci », volontairement sans renvoyer la question, comme pour signaler poliment que ce terrain ne l’intéresse pas.
« Une floskel inutile » : l’avis tranché d’un expert en communication
Un automatisme plus qu’un vrai souci de l’autre
L’article de 20 Minuten donne la parole à Lorenz Wenger, spécialiste suisse de la communication en entreprise. Son diagnostic est net : cette formule équivalente à « Comment allez-vous ? » représente, selon lui, une « floskel inutile », c’est-à-dire une tournure creuse, utilisée sans réflexion consciente.
Pour l’expert en communication, la question « Comment allez-vous ? » dans un mail professionnel cache rarement une curiosité sincère pour l’état réel du destinataire.
Selon lui, les auteurs de ces mails ne s’attendent ni à une réponse détaillée, ni même à une question en retour. La tournure sert surtout de « chauffe-stylo » ou de « brise-glace » : elle permet de ne pas entrer directement dans le vif du sujet, de paraître moins abrupt.
Wenger compare cette pratique à l’expression anglaise « How do you do ? », historiquement formulée comme une question mais utilisée dans les faits comme une simple salutation, sans attendre de véritable réponse.
Quand la sincérité devient presque incongrue
Le spécialiste met aussi en garde contre l’excès inverse : répondre très franchement à la question en détaillant son état physique, ses soucis personnels ou son moral du moment. Pour lui, « celui qui se lance à cœur ouvert pour raconter comment il va va un pas trop loin ». Aux yeux du destinataire, ce type de réponse risque de sembler déplacé, voire infantile.
Selon Lorenz Wenger, même en conversation orale, le « comment ça va ? » est de moins en moins pris comme une véritable question. Il s’intègre à la salutation, au même titre que « bonjour » ou « salut ». La réponse attendue reste donc courte, convenue, souvent purement formelle.
Ce que recommande l’expert pour les mails professionnels
Pour éviter ces malentendus, l’expert suisse invite les professionnels à aller plus droit au but lorsqu’ils écrivent à des interlocuteurs qu’ils ne connaissent pas bien ou qu’ils contactent rarement.
Dans un mail professionnel adressé à un contact occasionnel, l’expert conseille de poser le cadre poliment, puis de passer rapidement au sujet.
Concrètement, il suggère de remplacer le « j’espère que vous allez bien » par :
une salutation simple et neutre (« Bonjour Madame… », « Bonjour Monsieur… ») ;
une phrase courte rappelant l’objet (« Je vous écris au sujet de… ») ;
éventuellement une allusion à l’actualité, si le lien est naturel.
Pour alléger un ton jugé trop sec, Lorenz Wenger recommande de s’appuyer sur des éléments contextuels plutôt que sur une question personnelle sur l’état de l’autre. En été, par exemple, on peut demander si la personne a pu profiter des vacances ou du beau temps. Cette référence reste légère, factuelle, et n’implique pas forcément un dévoilement intime.
Pourquoi cette formule crispe aussi des salariés en France
En France, l’équivalent « J’espère que vous allez bien » connaît le même succès… et les mêmes critiques. Dans les open spaces comme dans les administrations, certains salariés reconnaissent commencer leurs mails par cette expression par automatisme, sans réfléchir à sa portée réelle.
Les codes restent proches de ceux observés en Suisse : dans un mail de travail, une question sur l’état de santé n’appelle jamais une réponse détaillée. La seule réponse tolérée socialement est brève et positive, quelle que soit la réalité. L’usage se rapproche alors davantage d’une formule de salutation figée que d’une vraie question.
En France aussi, les formations en communication professionnelle ou en rédaction d’e-mails d’entreprise invitent souvent à privilégier des introductions plus claires et plus sobres. Elles encouragent :
Formule courante
Alternative recommandée
« J’espère que vous allez bien »
« Bonjour Madame…, je vous contacte concernant… »
« J’espère que tout se passe bien pour vous »
« Suite à votre demande du… »
« Comment allez-vous ? »
« Je reviens vers vous au sujet de… »
Dans certaines entreprises françaises, les équipes de communication interne ou les responsables RH recommandent même d’adapter le degré de familiarité au type de relation : plus on connaît la personne, plus la formule peut être personnelle. À l’inverse, pour un premier contact ou un échange avec une institution, une formule neutre suffit largement.
Comment choisir la bonne formule sans agacer son interlocuteur
Pour un lecteur français, les témoignages recueillis par 20 Minuten et l’analyse de Lorenz Wenger donnent quelques repères utiles. Avant d’écrire « j’espère que vous allez bien » dans un mail professionnel, se poser trois questions simples peut aider :
Est-ce que je connais vraiment cette personne, au-delà de quelques échanges formels ?
Est-ce que je serais à l’aise si elle me répondait honnêtement, y compris mal ?
Est-ce que cette formule apporte quelque chose au message, ou est-ce un automatisme ?
Si la réponse est non aux deux premières questions, la formule risque d’être perçue comme mécanique, voire artificielle. Dans ce cas, une salutation claire et une entrée en matière directe restent souvent plus respectueuses du temps de chacun.
À l’inverse, lorsqu’une relation suivie existe réellement, la question sur le bien-être peut retrouver son sens. Elle devient alors un marqueur de considération, notamment après un arrêt maladie, un événement familial connu ou une période de forte pression professionnelle.
L’enjeu principal se joue donc moins sur les mots eux-mêmes que sur la cohérence entre la formule, la relation réelle entre les deux personnes et le contenu du message. C’est cette cohérence que de nombreux destinataires, en Suisse comme en France, sentent parfois vaciller à la lecture d’un « j’espère que vous allez bien » lancé par un quasi-inconnu au détour d’un mail très formel.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
Pourquoi cette formule de politesse agace-t-elle tant les destinataires ?
Elle crée un décalage gênant : elle simule une intimité personnelle avec des gens qu'on connaît à peine, force une obligation de répondre par une formule convenue, et elle apparaît souvent comme un vernis de cordialité plaqué sur un message purement utilitaire ou une demande de service.
Quelle différence y a-t-il entre une vraie question de politesse et cette formule creuse ?
Une vraie question implique une curiosité sincère et une disponibilité à écouter la réponse, même si elle n'est pas positive. Cette formule, au contraire, n'attend qu'une seule réponse acceptable : « Ça va bien, merci ». Toute sincérité est perçue comme déplacée ou trop intime dans un cadre professionnel.
Comment les experts recommandent-ils de commencer un mail professionnel ?
Lorenz Wenger conseille une salutation simple et neutre (« Bonjour Madame… »), suivi rapidement du sujet (« Je vous écris au sujet de… »), et éventuellement une allusion à l'actualité si le lien est naturel, plutôt que de feindre une préoccupation pour l'état de santé du destinataire.
Certains expéditeurs utilisent-ils cette formule de manière stratégique ?
Oui, plusieurs témoignages montrent que « Comment allez-vous ? » apparaît surtout quand l'expéditeur demande une faveur, un service ou un délai supplémentaire, ce qui laisse penser que la courtoisie en tête de mail est une technique pour rendre la demande plus acceptable plutôt qu'une marque d'intérêt authentique.
Qu'arrive-t-il si on répond sincèrement et en détail à cette question ?
Selon Lorenz Wenger, répondre franchement en détaillant son état physique, ses soucis personnels ou son moral risque de paraître déplacé, voire infantile aux yeux du destinataire. La réponse attendue reste courte, convenue et purement formelle, même en conversation orale.