En Suède, des biologistes ont disséqué les mystérieux « ronds de sorcière » visibles dans les prés pour comprendre leur étrange géométrie.
Ces cercles presque parfaits de champignons, longtemps attribués aux fées ou au diable dans les légendes européennes, viennent de faire l’objet d’une enquête scientifique minutieuse en Suède. Comme le rapporte le média en ligne ScienceAlert, une équipe de chercheurs pense avoir identifié une raison très concrète à cette organisation en anneau, grâce à l’ADN du champignon et à un étonnant jeu de transplantation dans un cimetière d’Uppsala.
Des cercles de champignons qui fascinent depuis des siècles
Les ronds de champignons, souvent appelés « ronds de sorcière » ou « cercles de fées », apparaissent parfois dans les prairies ou en lisière de forêt sous la forme d’anneaux réguliers. Pour un promeneur, la vision est frappante : une couronne dense de champignons ceinturant une zone quasi nue, parfois soulignée par une herbe plus verte sur le pourtour.
Dans le folklore européen, ces cercles ont nourri toutes sortes d’histoires. Certains y voyaient la trace d’une danse nocturne de fées, d’autres l’empreinte du diable ou le vestige d’un sabbat de sorcières. Pourtant, derrière ces images, un mystère scientifique persistait : pourquoi le champignon adopte-t‑il cette forme d’anneau, et pourquoi le cercle semble-t‑il s’élargir au fil des années ?
Les biologistes savaient déjà que le chapeau du champignon n’est que la partie visible d’un organisme beaucoup plus vaste, enfoui dans le sol. Cette partie cachée, le mycélium, forme un réseau ramifié de fins filaments qui se nourrit et se développe à l’abri de la lumière. Mais cartographier précisément ce réseau restait compliqué.
Une enquête dans un cimetière d’Uppsala
Pour progresser, l’équipe dirigée par la mycologue Hanna Johannesson, de l’université de Stockholm, s’est intéressée à une espèce bien connue pour former ces anneaux : Marasmius oreades, souvent appelée « champignon des ronds de sorcière ». Les chercheurs ont étudié deux cercles complets de cette espèce, repérés dans un cimetière de la ville d’Uppsala, en Suède.
Le protocole était simple dans son principe, mais exigeant sur le terrain. Les scientifiques ont prélevé des échantillons de sol le long de lignes traversant chacun des anneaux :
- au centre du cercle, là où aucun champignon ne poussait au moment de l’étude ;
- sur le pourtour, où les champignons étaient nombreux ;
- à l’extérieur du cercle, pour disposer d’un point de comparaison.
Chaque échantillon a ensuite été analysé afin d’en extraire l’ADN présent dans le sol. Les chercheurs ont recherché les séquences correspondant au génome de Marasmius oreades, pour repérer la présence du mycélium lui‑même, invisible à l’œil nu.
Les analyses révèlent que le cœur du cercle est presque vide de mycélium, tandis que le bord externe concentre l’essentiel du champignon.
D’après ScienceAlert, le résultat est clair : la concentration d’ADN du champignon est maximale sur la bordure du cercle, surtout sur son bord extérieur. À l’inverse, le centre affiche des niveaux d’ADN similaires à ceux mesurés hors du rond, comme si le champignon y avait quasiment disparu.
Cette répartition confirme que le mycélium adopte bien une structure en anneau, et pas seulement les parties fructifères visibles. Le champignon se comporte comme une vague qui avance, laissant derrière elle une zone où sa présence se fait très discrète.
Le champignon semble « fuir » son propre passage
Restait une question centrale : pour quelle raison le champignon déserte-t‑il l’intérieur du cercle, au lieu de coloniser tout l’espace disponible ? L’équipe suédoise a envisagé plusieurs scénarios pour expliquer cette architecture étonnamment régulière.
Entre autres hypothèses, les chercheurs ont évoqué :
- un simple mouvement continu dans la même direction, sans retour en arrière ;
- une forme d’orientation liée à l’environnement (comme un « compas » interne) ;
- un mécanisme de coordination interne entre les différentes zones du mycélium ;
- ou la fuite active de conditions devenues défavorables derrière le front de croissance.
Pour les départager, l’équipe a mis en place une expérience de transplantation assez spectaculaire : des morceaux de mycélium et de sol ont été découpés dans les anneaux, puis déplacés et parfois orientés différemment, toujours dans le même cimetière. Les chercheurs ont ensuite laissé le temps faire son œuvre et sont revenus quatorze mois plus tard pour observer la direction prise par la croissance.
Les observations soutiennent ce que les chercheurs appellent l’« hypothèse de fuite transitoire » : le champignon s’éloigne de la zone qu’il vient de traverser.
Dans ce scénario, le sol situé juste derrière le front de croissance devient momentanément défavorable au champignon. Le mycélium progresse alors vers la périphérie, où les conditions sont plus propices. Le cercle s’agrandit, porté par cette sorte de fuite continue.
Pourquoi le sol devient-il hostile au centre du cercle ?
L’étude publiée dans la revue Royal Society Open Science n’apporte pas de réponse définitive à cette question, mais elle avance deux pistes jugées plausibles par les chercheurs :
Dans tous les cas, cette « hostilité » resterait transitoire. Les scientifiques ont en effet constaté que des fragments de champignon replantés au cœur des cercles parvenaient à reprendre leur croissance, signe que la zone n’est pas condamnée à long terme.
Autre observation : un morceau de mycélium déplacé à l’extérieur d’un anneau a continué à pousser dans la même direction qu’auparavant, comme si sa trajectoire restait mémorisée. Dans un second anneau, le déplacement a même entraîné une nouvelle direction de croissance, montrant que le comportement du champignon reste sensible au contexte local.
Un phénomène qui concerne plus de cent espèces de champignons
Les ronds de sorcière ne sont pas une spécialité de Marasmius oreades. D’après les travaux cités par ScienceAlert, plus d’une centaine de groupes de champignons différents sont capables de former ces cercles. Le principe semble pourtant rester le même : un mycélium qui avance en anneau, des champignons qui émergent sur le front de croissance, et un centre qui paraît progressivement abandonné.
Les chercheurs suédois insistent sur le caractère préliminaire de leurs résultats. Ils appellent à multiplier les études sur d’autres anneaux et à combiner les observations de terrain avec des expériences en laboratoire. Leur travail montre néanmoins qu’il est possible d’obtenir des informations fines sur la croissance des champignons simplement à partir de l’ADN présent dans le sol, sans devoir extraire tout le réseau de filaments.
En suivant l’ADN dans le sol, les scientifiques accèdent pour la première fois à l’architecture complète d’un rond de sorcière, et pas seulement à la couronne visible de champignons.
Et en France, que sait-on des ronds de sorcière ?
Les prairies françaises ne sont pas épargnées par ces cercles mystérieux. De nombreux promeneurs ont déjà observé des anneaux de champignons dans les pâturages, les parcs urbains ou les pelouses. Les jardiniers parlent parfois de « ronds de sorcière » au sens large, en visant à la fois les cercles de champignons et les auréoles d’herbe plus dense ou plus sombre qui les accompagnent.
En France, les mycologues expliquent ce phénomène par la progression radiale du mycélium et par la modification locale du sol. Sur certaines pelouses, le front de croissance s’accompagne d’une herbe plus verte, probablement grâce aux nutriments libérés par le champignon. Dans d’autres cas, le sol devient hydrophobe, l’eau pénètre moins bien et l’herbe dépérit à l’intérieur du cercle.
Les services de protection des végétaux ou les sociétés de gestion d’espaces verts ne considèrent généralement pas les ronds de sorcière comme un danger pour la santé humaine, mais plutôt comme une gêne esthétique sur les pelouses entretenues. Les méthodes proposées pour limiter leur impact restent empiriques : aération du sol, arrosages abondants, parfois retrait localisé de la couche supérieure de terre. Aucune technique ne permet toutefois d’empêcher de manière certaine la progression du mycélium en profondeur.
Ce que change cette étude pour notre compréhension des champignons
L’enquête menée en Suède ne se limite pas à résoudre une curiosité de promeneur. Elle ouvre une fenêtre plus large sur la manière dont les champignons colonisent les sols, interagissent avec leur environnement et modifient leurs propres conditions de vie.
En agriculture, en foresterie ou en gestion de parcs urbains, mieux comprendre cette dynamique pourrait aider à anticiper la progression de certains champignons bénéfiques ou problématiques. Les mycorhizes, par exemple, ces champignons qui vivent en association avec les racines des plantes, reposent aussi sur des réseaux de mycélium complexes, capables d’explorer le sol sur de longues distances.
L’étude rappelle aussi que sous nos pieds se cache un immense réseau vivant. Certains travaux, évoqués par ScienceAlert, suggèrent que si l’on alignait tous les filaments de champignons présents dans les sols terrestres, la longueur totale dépasserait de très loin la distance entre la Terre et le Soleil. Les ronds de sorcière ne seraient alors que la partie la plus visible d’une gigantesque toile souterraine.
Pour un promeneur français, ces nouveaux résultats offrent un regard différent sur un phénomène familier. Face à un cercle de champignons parfaitement dessiné, libre à chacun de continuer à y voir la trace d’une danse de fées. Les données suédoises suggèrent simplement qu’en coulisses, un organisme discret est en train d’ajuster sa trajectoire, fuyant temporairement le sol qu’il a lui‑même transformé avant, peut-être, d’y revenir plus tard.









