Au Canada, des biologistes observent un étrange phénomène : un morceau de pepino de mar isolé dans l’eau de mer continue à vivre pendant des années.
Dans un article relayé par le site d’actualité scientifique et nature La Brújula Verde, des chercheurs nord-américains décrivent un cas fascinant observé au large du Canada : un fragment de corps de pepino de mar, séparé de l’animal, est resté vivant et actif plus de trois ans dans de l’eau de mer naturelle, loin des conditions stériles traditionnelles des laboratoires.
Un « zombi » des abysses observé au large du Canada
L’étude, publiée dans la revue Science Advances par une équipe de la Memorial University of Newfoundland (Canada) avec la participation de Rachel Sipler, du Bigelow Laboratory for Ocean Sciences (États-Unis), porte sur Psolus fabricii, une espèce de pepino de mar qui vit dans les eaux froides de l’Atlantique Nord.
Les chercheurs se sont intéressés à un type de structure appelé « pied tubulaire », un petit appendice dont se servent ces animaux pour se déplacer et s’accrocher au fond. Lors d’une expérience, un fragment de ce pied, normalement destiné à être jeté, a été conservé dans un circuit d’eau de mer en continu. Les scientifiques se sont vite rendu compte que ce morceau, au lieu de se décomposer, restait intact et semblait même se transformer.
Un fragment amputé de pepino de mar a survécu et continué à se développer plus de trois ans dans de l’eau de mer naturelle, riche en bactéries.
Cette longévité, hors d’un organisme complet et sans environnement stérile, constitue une première documentée, soulignent les chercheurs cités par La Brújula Verde. Elle remet en question ce que l’on pensait des limites de survie et de « quasi-immortalité » des tissus animaux.
Une régénération active dans un milieu loin d’être stérile
L’équipe ne s’est pas limitée à un seul type de fragment. Des tissus provenant des pieds tubulaires, du corps principal et des tentacules de trois individus de Psolus fabricii ont été prélevés puis maintenus dans de l’eau de mer circulant en continu.
Au fil des mois, les chercheurs ont observé plusieurs phénomènes clés :
- fermeture progressive de la plaie initiale ;
- cicatrisation visible du tissu ;
- changement de couleur, du rouge vers des teintes plus claires, blanches et rosées ;
- formation de nouveaux agrégats de tissu sain ;
- signes de mouvement autonome au sein des fragments.
Les images montrent une réorganisation interne du tissu, avec un développement du tissu conjonctif et l’apparition de cellules pigmentées qui stabilisent la nouvelle structure. Des marquages spécifiques, comme l’utilisation d’un composé fluorescent (5‑bromo‑2′‑désoxyuridine), révèlent des zones très actives où les cellules se divisent et se différencient.
Les auteurs indiquent que, même après trois ans, moment où le protocole a été arrêté pour publier les résultats, le tissu restait vivant, métaboliquement actif et capable de maintenir sa structure.
Les fragments amputés ne se contentent pas de rester intacts : ils cicatrisent, se réorganisent et montrent une activité cellulaire intense sur le long terme.
Comment ces fragments se nourrissent-ils sans bouche ?
Une question centrale se pose alors : sans bouche, comment ces morceaux de pepino de mar parviennent-ils à se nourrir ?
Les chercheurs avancent une explication simple et cohérente avec ce que l’on sait des milieux marins : les cellules absorberaient directement des acides aminés et d’autres nutriments dissous dans l’eau de mer. L’environnement utilisé, loin d’être stérile, est au contraire riche en bactéries, en matière organique et en composés dissous.
Pour Rachel Sipler, citée par La Brújula Verde, cette caractéristique rend ce système de culture particulièrement original. Elle souligne que l’eau de mer naturelle constitue « l’approche expérimentale la moins propre » possible, avec une grande diversité microbienne. Pourtant, loin de nuire au tissu, cette soupe biologique semble l’alimenter et favoriser sa cicatrisation.
Un milieu marin complexe, rempli de bactéries et de matière organique, suffit à alimenter ces cellules et à soutenir une cicatrisation durable.
Un parallèle frappant avec la science-fiction
La Brújula Verde rappelle que la science-fiction regorge d’images de corps recomposés, de membres autonomes ou de créatures ranimées, du monstre de Frankenstein à la main « Cosa » de la famille Addams. Ici, la comparaison prend une tournure concrète : pour les chercheurs, ce pepino de mar devient une sorte de « zombi réel » des profondeurs, dont un morceau autonome reste vivant très longtemps.
Rachel Sipler résume cette idée par une image parlante : certains lézards sont capables de régénérer leur queue perdue. Dans ce cas, les biologistes se demandent si, un jour, une « queue » de pepino de mar pourrait suffire à engendrer un animal complet. Elle précise qu’aucun pepino de mar entier n’a été recréé à partir des fragments, mais le simple fait d’obtenir une croissance et une diversification cellulaire « surprenantes » des années après l’amputation bouscule les repères.
Une avancée par rapport aux « cellules immortelles » classiques
Depuis le milieu du XXe siècle, les biologistes utilisent des « lignes cellulaires immortelles » comme les célèbres cellules HeLa, issues d’un cancer du col de l’utérus. Ces cellules humaines peuvent se diviser indéfiniment en laboratoire et servent de base à un nombre considérable d’expériences en biologie et en médecine.
Mais ces systèmes présentent deux caractéristiques fortes :
- ils sont maintenus dans des milieux de culture extrêmement contrôlés et stérilisés ;
- ils ne reconstituent pas un tissu complexe, organisé, capable de cicatrisation et de mouvement.
Dans les travaux cités par La Brújula Verde, c’est précisément l’inverse qui se produit. Le fragment de pepino de mar conserve une architecture tissulaire élaborée, interagit avec un milieu naturel chargé en microbes et montre une capacité d’auto-entretien rarement décrite. Les chercheurs parlent ainsi, dans leur article scientifique, de « natural tissue immortality », c’est-à-dire d’une forme d’« immortalité tissulaire naturelle ».
Quelles applications en biomedicine ?
Les auteurs de l’étude voient dans ce modèle plusieurs pistes concrètes pour la recherche biomédicale et l’ingénierie tissulaire. Un tissu capable de survivre longtemps, de cicatriser et de se défendre dans un environnement chargé en bactéries intéresse directement :
- la régénération de tissus endommagés ;
- la conception de surfaces ou de pansements à cicatrisation « antimicrobienne » ;
- la compréhension des mécanismes de vieillissement très lent ou négligeable ;
- le développement de modèles d’étude moins contraints sur le plan éthique.
Comme il s’agit d’un invertébré marin, ce système échappe à une partie des limitations réglementaires qui encadrent très strictement les travaux sur les tissus humains ou sur les vertébrés. Les chercheurs y voient un outil pour des laboratoires disposant de moyens plus modestes, dans des pays où les infrastructures de haute biosécurité restent rares.
Un fragment de pepino de mar pourrait devenir un modèle simple et peu coûteux pour travailler sur la cicatrisation, la résistance aux infections et la longévité cellulaire.
Ce que cela représente pour la recherche en France
Pour un lecteur français, ce résultat touche à un domaine très actif : la médecine régénérative et l’ingénierie tissulaire. En France, des équipes de recherche publiques et hospitalières travaillent déjà sur :
- la réparation de la peau et des brûlures graves ;
- les greffes de tissus ou d’organes bio‑ingénierés ;
- les biomatériaux destinés à favoriser la repousse osseuse ou musculaire ;
- les thérapies cellulaires utilisant des cellules souches.
Les institutions françaises – centres hospitalo‑universitaires, organismes comme le CNRS ou l’Inserm – cherchent des modèles fiables, reproductibles et juridiquement encadrés. Un système basé sur un invertébré marin comme Psolus fabricii ne remplacerait pas les lignes cellulaires humaines, mais pourrait servir de modèle complémentaire pour tester :
- le comportement de tissus dans des milieux complexes et non stériles ;
- l’effet de molécules destinées à stimuler la cicatrisation ;
- des stratégies visant à limiter les infections chroniques de plaies.
En France, la réglementation spécifique sur l’animal de laboratoire reste plus souple pour les invertébrés que pour les vertébrés, même si elle s’est renforcée. Un tel modèle pourrait donc s’intégrer assez facilement dans des protocoles expérimentaux, sous réserve d’une adaptation des installations aux conditions marines (circulation d’eau de mer, contrôle de la température, etc.).
Un rappel du potentiel méconnu de la vie marine
Interrogée par La Brújula Verde, Rachel Sipler insiste sur un point : les meilleurs progrès surviennent souvent lorsque la science identifie dans la nature un équivalent de ce qu’elle cherche à concevoir en laboratoire. Pour elle, ce pepino de mar illustre ce principe. Une espèce vivant discrètement sur le fond marin montre une capacité de résilience biologique que personne n’avait repérée auparavant.
Une autre spécialiste, Andrea Bodnar, directrice scientifique de l’Institut de génomique marine de Gloucester, citée comme observatrice extérieure, souligne que l’océan recèle des innovations biologiques « profondément inattendues ». La capacité de fragments de pepino de mar à cicatriser, se réorganiser et survivre indépendamment pendant des années constitue, selon elle, un nouveau modèle de régénération.
Ce cas rappelle que nombre de molécules utilisées en pharmacie proviennent déjà d’organismes marins : éponges, coraux, escargots de mer ou micro‑algues. Ici, ce n’est pas une simple substance chimique qui attire l’attention, mais un système tissulaire complet, potentiellement exploitable pour de futures applications.
Regard élargi sur la régénération animale
La nature fournit plusieurs exemples de régénération spectaculaire. Certains vers plats peuvent reconstituer tout leur corps à partir d’un petit morceau. Les étoiles de mer régénèrent souvent un bras, parfois l’individu entier. Les salamandres, elles, peuvent regagner un membre amputé.
Le cas du pepino de mar décrit par l’équipe de la Memorial University s’inscrit dans cette lignée, tout en s’en distinguant par le contexte expérimental : un fragment maintenu dans un système simple d’eau de mer en circulation, sans asepsie poussée, reste viable sur une période inhabituelle pour un tissu complexe. Cette caractéristique ouvre une fenêtre pratique pour étudier, en temps réel, les différentes étapes de la cicatrisation, de la défense immunitaire et de la réorganisation interne.
Pour les chercheurs français ou européens qui s’intéressent à la biologie marine et à la médecine régénérative, ces résultats fournissent un argument supplémentaire pour soutenir la protection des écosystèmes marins. Chaque espèce, même modeste, peut receler des mécanismes biologiques capables de transformer les approches médicales futures, de la prise en charge des plaies compliquées jusqu’aux stratégies de lutte contre le vieillissement cellulaire.









