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Un corps retrouvé dans la glace en 1859 enfin identifié : c’est l’ADN d’un journaliste de la BBC qui a résolu l’énigme

Un corps retrouvé dans la glace en 1859 enfin identifié : c'est l'ADN d'un journaliste de la BBC qui a résolu l'énigme

Au Canada, un squelette exhumé des glaces de l’Arctique en 1859 vient enfin de livrer son nom, grâce à la génétique.

Un siècle et demi après la tragique expédition de Sir John Franklin dans l’Arctique canadien, des chercheurs de l’Université de Waterloo, au Canada, annoncent avoir identifié quatre marins grâce à l’ADN de leurs descendants, rapporte le média scientifique en ligne The Daily Galaxy. Parmi eux, un corps retrouvé dans la glace avec de mystérieux documents, et dont l’énigme vient d’être levée avec l’aide inattendue d’un journaliste de la BBC.

Une expédition maudite au cœur de l’Arctique canadien

En 1845, Sir John Franklin quitte l’Angleterre à la tête de deux navires de la Royal Navy, le HMS Erebus et le HMS Terror. Sa mission : cartographier le passage du Nord-Ouest, cette route maritime censée relier l’Atlantique au Pacifique par l’Arctique canadien. Les deux bâtiments se retrouvent pris dans les glaces pendant près de deux ans, au large de l’île du Roi-Guillaume, dans le Nunavut.

En avril 1848, les 105 survivants encore à bord abandonnent les navires. Ils tentent de rejoindre la terre ferme et la civilisation à pied, tirant derrière eux des canots et du matériel sur la banquise. Aucun ne survivra à cette marche désespérée à travers les étendues gelées.

Pendant plus de 150 ans, les restes de ces hommes ont été retrouvés au compte-gouttes sur l’île du Roi-Guillaume et la péninsule voisine d’Adélaïde, sans que l’on sache précisément à qui appartenaient la plupart des ossements. Les archéologues disposaient de quelques objets, de rares inscriptions, mais presque pas de documents écrits. Les identités restaient largement inconnues.

Grâce aux analyses génétiques menées à partir des ossements et de l’ADN de descendants, les chercheurs commencent enfin à relier des noms à ces restes humains et à reconstituer les dernières heures de l’expédition.

Le mystère des « papiers Peglar » enfin éclairci

Le cas le plus spectaculaire concerne un corps retrouvé en 1859, étendu sur la glace, accompagné d’un paquet de documents qui deviendront célèbres sous le nom de « papiers Peglar ». On y trouve des fragments de poésie et ce qui semble être des récits des épreuves subies par les marins, parmi les seules traces écrites connues de la fin de l’expédition.

À côté de ces feuillets, les chercheurs de l’époque découvrent un certificat de marin au nom de Harry Peglar, maître d’avant (capitaine du mât de misaine) sur le HMS Terror. Problème : les vêtements portés par le cadavre ne correspondent pas au grade indiqué sur le document. Pendant plus d’un siècle et demi, les historiens hésitent : le corps est-il celui de Peglar ou d’un autre marin transportant ses papiers ? L’identité du défunt reste bloquée sur ce détail vestimentaire.

Les travaux récents de l’équipe de l’Université de Waterloo viennent trancher le débat. L’analyse de l’ADN extrait des os, comparé à celui de descendants actuels, confirme formellement qu’il s’agit bien de Harry Peglar.

« Il était intéressant d’identifier de manière concluante ce marin, car le corps a été retrouvé avec pratiquement les seuls documents écrits provenant de l’expédition », explique le professeur d’anthropologie Robert Park, cité par The Daily Galaxy.

Autre détail marquant : les restes de Peglar ont été mis au jour à environ 130 kilomètres des trois autres marins identifiés dans cette même étude. À ce jour, il est le seul membre de l’équipage du HMS Terror formellement identifié grâce à l’ADN.

Trois compagnons du HMS Erebus identifiés

Les chercheurs parviennent aussi à donner un nom à trois autres squelettes découverts dans la zone d’Erebus Bay, sur l’île du Roi-Guillaume. Ils servaient tous à bord du HMS Erebus :

  • William Orren, matelot qualifié ;
  • David Young, mousse de 1re classe (Boy 1st Class dans la Marine britannique) ;
  • John Bridgens, domestique d’officiers subalternes (un rôle proche de celui de steward).

Leur identité confirme un point clé du scénario de la catastrophe : ces trois hommes ont survécu aux longs mois de piégeage dans les glaces à bord des navires, et faisaient partie du groupe qui a quitté les bâtiments en 1848 dans une ultime tentative d’évacuation vers le sud.

Les chercheurs notent aussi une différence importante avec un autre marin déjà identifié en 2024, le capitaine James Fitzjames. Ses ossements portaient des traces laissant penser à des actes de cannibalisme, un indice glaçant d’extrême détresse alimentaire. Les restes de Peglar, Orren, Young et Bridgens, eux, ne montrent aucun signe de telles pratiques.

« Trois des marins que nous avons identifiés viennent du HMS Erebus, et ils sont tous morts à Erebus Bay », précise l’archéologue Douglas Stenton, professeur associé d’anthropologie à Waterloo.

Les analyses suggèrent que ces trois marins ont succombé ensemble sur ce même site, ce qui apporte un éclairage nouveau sur les derniers regroupements de survivants lors de la marche finale.

ADN, généalogie et hasard médiatique

Pour parvenir à ces identifications, l’équipe a eu recours à une méthode maintenant classique en génétique des populations : la comparaison entre l’ADN ancien issu des ossements et l’ADN de volontaires actuels se sachant potentiellement liés à des membres de l’expédition Franklin.

Stephen Fratpietro, de l’Université Lakehead, a extrait le matériel génétique des restes humains et l’a confronté à deux types de marqueurs chez les descendants :

Type d’ADN Lignée suivie Intérêt pour l’enquête
ADN mitochondrial Lignée maternelle Se transmet de mère en enfant, utile même sur de nombreuses générations.
ADN du chromosome Y Lignée paternelle Présent seulement chez les hommes, suit le nom de famille dans beaucoup de cas.

Dans les quatre cas étudiés, les scientifiques ont mesuré une « distance génétique nulle » entre les restes et au moins un descendant, ce qui signifie une correspondance parfaite sur les marqueurs retenus et une parenté évidente.

L’un de ces descendants est une figure bien connue du public britannique : le journaliste de la BBC Rich Preston. Il a appris à cette occasion qu’il était apparenté à John Bridgens, le steward du HMS Erebus.

« Cela a été une énorme surprise d’apprendre de l’équipe que mon ADN correspondait à celui de l’un des marins de la funeste expédition Franklin », confie-t-il, cité par The Daily Galaxy. Il ajoute : « Je travaillais auparavant sur une émission de généalogie pour la BBC, qui retraçait les histoires familiales fascinantes des gens, et apprendre qu’il existe un récit aussi intéressant dans l’histoire de ma propre famille est très enthousiasmant. »

Pour Douglas Stenton, cette enquête génétique ne se limite pas à la satisfaction des historiens.

« Pour les descendants vivants, ces résultats apportent des détails jusque-là indisponibles sur les circonstances et les lieux de décès de leurs proches, ainsi que sur l’identité de certains compagnons morts avec eux », souligne-t-il.

L’équipe encourage désormais d’autres familles, au Canada, au Royaume-Uni et ailleurs, à proposer des échantillons d’ADN si elles pensent avoir un ancêtre embarqué sur l’Erebus ou le Terror.

Ce que cette affaire change pour la recherche en France

Les travaux menés au Canada et au Royaume-Uni autour de l’expédition Franklin résonnent avec les enjeux français de recherche en archéologie et en anthropologie. En France, ce type d’enquête génétique est utilisé pour identifier des soldats morts lors des conflits mondiaux, ou pour mettre un nom sur des restes découverts sur d’anciens champs de bataille.

Comme au Canada, ces investigations impliquent un cadre strict : comités d’éthique, protection des données personnelles, consentement éclairé des volontaires. Les équipes françaises travaillent régulièrement avec des bases de données généalogiques familiales, des registres d’état civil et, lorsque c’est possible, des objets militaires marqués (plaques, effets personnels) qui, à la manière des papiers de Peglar, fournissent une première piste.

Pour un lecteur français, l’étude sur Franklin illustre la manière dont :

  • la génétique permet de compléter les découvertes archéologiques classiques ;
  • la généalogie familiale peut faire remonter des histoires enfouies depuis parfois deux siècles ;
  • les collaborations entre universités, musées et familles volontaires deviennent centrales dans la connaissance du passé.

Des projets similaires existent en France autour des naufrages récents, de sépultures anciennes ou d’ossements isolés découverts lors de travaux. Le but reste le même : associer une identité, une biographie, à des restes humains anonymes, et offrir à leurs descendants une forme de réponse.

La génétique, nouvel outil pour comprendre les grandes tragédies historiques

L’affaire Franklin illustre la puissance des méthodes modernes pour revisiter des drames anciens. Là où les récits des rescapés font défaut, où les journaux de bord ont disparu, où les archives sont lacunaires, l’ADN fournit une trace robuste, encore lisible deux siècles plus tard dans les os.

Pour les scientifiques, ces identifications ouvrent la voie à des reconstitutions plus fines : qui a survécu le plus longtemps, quels groupes se sont formés lors des dernières marches, dans quelles zones les survivants se sont éteints. Pour les familles, elles rendent à ces hommes une histoire personnelle, parfois totalement ignorée jusqu’ici.

Cette approche reste toutefois très dépendante de la volonté de descendants de se manifester. Sans échantillons récents, aucune comparaison n’est possible. En France comme au Canada, les chercheurs misent donc sur une meilleure information du public, et sur la passion croissante pour la généalogie familiale, pour alimenter ces bases de données volontaires.

La résolution du mystère de Harry Peglar et de ses trois compagnons rappelle enfin qu’un objet aussi modeste qu’un certificat de marin, conservé par hasard dans la glace, peut devenir la clé d’une enquête scientifique deux siècles plus tard, à condition que la technologie et les témoignages familiaux soient au rendez-vous.

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