Vingt castors venus du Canada, lâchés en 1946 en Argentine pour la fourrure, ont fini par bouleverser durablement les paysages de la Terre de Feu.
Introduits au sud de l’Argentine au sortir de la Seconde Guerre mondiale pour créer une industrie locale de peaux, les castors canadiens ont trouvé en Terre de Feu un terrain idéal, sans prédateurs ni limites naturelles. Huit décennies plus tard, leur expansion incontrôlée a laissé des dizaines de milliers d’hectares de forêts dégradées, comme le rappelle un article de la presse argentine.
Un pari économique en 1946 qui tourne au fiasco écologique
En 1946, les autorités argentines décident d’introduire seulement 20 castors canadiens dans l’archipel de la Terre de Feu. Objectif affiché : créer une population sauvage capable d’alimenter une future filière de fourrure, alors considérée comme une source de devises et de prestige.
Les animaux sont relâchés près du lac Fagnano, au cœur de l’île principale. À l’époque, transférer des espèces d’un continent à l’autre pour les exploiter économiquement ne choque presque personne. Le regard sur les risques écologiques est très différent de celui d’aujourd’hui.
Le projet commercial, lui, ne décolle jamais réellement. L’industrie de la fourrure espérée ne prend pas. Mais les castors restent sur place, se reproduisent et commencent lentement à coloniser les cours d’eau avoisinants.
Une vingtaine d’animaux introduits pour la fourrure vont, en quelques décennies, remodeler une large partie de la Terre de Feu.
En Amérique du Nord, leur aire d’origine, les castors partagent l’écosystème avec des prédateurs comme les loups ou les ours. Dans le sud de l’Argentine, rien de tel : l’animal se retrouve quasiment sans ennemis naturels, avec de l’eau en abondance, des rivières peu exploitées et des forêts riches en bois.
Comment 20 castors ont conquis presque tout l’archipel
L’expansion ne se fait pas du jour au lendemain. Elle s’étale sur plusieurs dizaines d’années. Les castors colonisent d’abord les rivières, ruisseaux et zones humides de l’île Grande de Terre de Feu, avant de gagner peu à peu les autres îles de l’archipel.
Des relevés montrent qu’ils atteignent déjà la partie chilienne de la Terre de Feu dans les années 1960. À partir de là, leur progression se poursuit, vallée après vallée, bassin versant après bassin versant.
Plusieurs facteurs expliquent cette conquête silencieuse :
- quasi-absence de prédateurs naturels capables de réguler la population ;
- densité importante de rivières, ruisseaux et zones humides ;
- forêts riches en arbres et arbustes exploitables ;
- capacité du castor à transformer son habitat pour le rendre plus favorable ;
- facilité à franchir de nouveaux vallons et bassins hydrographiques.
Au fil du temps, les estimations officielles argentines font état de populations supérieures à 100 000 animaux. Les castors occupent alors environ 95 % des bassins versants de la Terre de Feu. L’archipel n’a plus grand-chose à voir avec le paysage d’avant 1946.
Plus de 200 000 barrages qui redessinent la Terre de Feu
Le castor est souvent décrit comme un « ingénieur de l’écosystème ». Sa spécialité : modifier physiquement l’environnement où il vit. Il abat des arbres, accumule troncs, branches et vase pour construire des barrages qui ralentissent le courant et forment des zones inondées autour de ses terriers.
Un travail de recherche mené par des scientifiques argentins recense plus de 200 000 barrages de castors à l’échelle de l’archipel de la Terre de Feu. Ces structures sont réparties sur environ la moitié de la zone étudiée, côté argentin comme côté chilien.
Plus de 200 000 barrages construits par les castors ont été identifiés sur l’archipel, bien au-delà du lieu de lâcher initial.
Ce chiffre ne signifie pas que 200 000 colonies soient actives simultanément. Une partie des barrages sont anciens ou abandonnés. Mais même inactifs, ces ouvrages continuent de modifier le tracé des rivières, la circulation de l’eau, la composition des sols et la végétation environnante.
Des forêts austro-subantarctiques très vulnérables aux inondations
En Amérique du Nord, la flore a coévolué pendant des millénaires avec les castors. De nombreuses espèces végétales y supportent mieux les coupes et les inondations, et se régénèrent relativement vite.
Les forêts austro-subantarctiques de la Terre de Feu n’ont pas ce passé commun avec l’animal. Les espèces locales, comme le lenga, le guindo et le ñire, ne sont pas préparées à des sols durablement saturés d’eau. Lorsque les barrages créent des zones noyées pendant des périodes longues, ces arbres peuvent dépérir puis mourir.
Même après l’abandon d’un barrage et la baisse du niveau de l’eau, la forêt ne retrouve pas forcément son état initial. Les autorités argentines évoquent environ 30 000 hectares de forêt native touchés. Certaines formations de lenga pourraient mettre près de deux siècles à se reconstituer.
Les dégâts sur la forêt native se comptent en dizaines de milliers d’hectares, avec des temps de régénération estimés à plusieurs générations humaines.
Des études ont mis en évidence d’anciennes zones inondées devenues des prairies ouvertes, où les arbres ne reviennent presque pas. Même après le départ des castors, les impacts persistent, montrant que la transformation du paysage peut être durable, voire irréversible à l’échelle humaine.
Un cas emblématique d’espèce invasive en Amérique australe
Ce qui avait débuté avec 20 castors importés pour « doper » une filière de fourrure est aujourd’hui cité comme l’un des exemples les plus marquants d’introduction d’espèce invasive dans la région subantarctique.
Les chercheurs estiment que la présence des castors a déclenché l’une des plus fortes transformations des forêts subantarctiques depuis la fin de la dernière glaciation. Rivières, forêts, tourbières et zones humides ont été remodelées sur une vaste échelle.
L’Argentine et le Chili collaborent désormais pour tenter de limiter les dégâts. Des stratégies de contrôle des populations sont mises en œuvre, associées à des programmes de restauration des milieux touchés. Mais la tâche s’annonce longue : les barrages continuent à orienter l’eau, même quand ils ne sont plus entretenus, et la régénération des forêts s’inscrit sur des décennies, parfois des siècles.
Ce que cette histoire rappelle aux gestionnaires de la nature en France
Pour un lecteur français, ce cas argentin illustre les risques liés à l’introduction volontaire d’espèces exotiques, même avec un effectif très réduit au départ. En France, la notion « d’espèce exotique envahissante » est désormais encadrée par la loi et par des règlements européens.
La gestion de ces espèces est pilotée par plusieurs acteurs : l’Office français de la biodiversité, les parcs naturels, les conservatoires d’espaces naturels et les collectivités locales. Leur rôle : surveiller, limiter ou éradiquer certaines populations animales ou végétales qui menacent les écosystèmes locaux ou les activités humaines.
Le castor européen, présent en France, se trouve dans une situation très différente de son cousin introduit en Terre de Feu. Il fait partie de la faune native et a longtemps été chassé au point de frôler la disparition. Aujourd’hui, il est protégé. Ses effets sur les rivières sont suivis, mais il n’est pas considéré comme une espèce exotique envahissante.
À l’inverse, d’autres espèces venues d’ailleurs posent problème : certaines plantes aquatiques introduites pour l’ornement, des écrevisses non indigènes ou encore des frelons asiatiques, par exemple. Elles font l’objet de plans de gestion spécifiques, souvent coûteux et techniquement complexes.
Un cas d’école sur les effets à long terme des introductions
L’épisode de la Terre de Feu rappelle qu’une introduction peut sembler anodine à court terme : 20 animaux relâchés dans une zone reculée, loin des grandes villes. Les conséquences, elles, se mesurent sur plusieurs générations, à l’échelle d’un archipel entier.
Pour les scientifiques, cette histoire sert de référence lorsque sont étudiés d’autres projets impliquant des déplacements d’espèces, même pour des raisons jugées positives : lutte biologique, repeuplement ou réintroduction. Chaque fois, la question centrale reste la même : que peut-il se passer dans 50, 80 ou 100 ans si l’espèce s’installe durablement ?
Dans le cas des castors en Terre de Feu, la combinaison de facteurs favorables – absence de prédateurs, ressources abondantes et grande capacité à remodeler l’habitat – a fait basculer un pari économique daté de 1946 en chantier écologique à long terme, que l’Argentine et le Chili devront gérer pendant des décennies.









