Une série d’études internationales montre quels pays affichent le plus de narcissisme et de manipulation, et comment l’environnement politique et économique pèse sur ces traits.
En s’appuyant sur des données recueillies auprès de centaines de milliers de personnes dans le monde, plusieurs équipes de psychologues dressent une carte des traits de personnalité les plus sombres : narcissisme, manipulation, absence d’empathie. Ces travaux, relayés par le média spécialisé PsyPost, suggèrent que ce ne sont pas seulement « le caractère » ou la culture nationale qui comptent, mais aussi la richesse du pays, la stabilité politique ou encore le niveau de corruption.
Ce que les psychologues appellent les « traits sombres »
Les chercheurs se concentrent surtout sur ce qu’ils nomment la « triade sombre » : narcissisme, machiavélisme et psychopathie.
- Narcissisme : sentiment de supériorité, besoin d’admiration, impression de « tout mériter ».
- Machiavélisme : cynisme moral, tendance à manipuler les autres pour son intérêt.
- Psychopathie : faible empathie, impulsivité, indifférence aux droits d’autrui.
Ces caractéristiques existent sur un continuum. Tout le monde en possède une part, mais à des degrés très variables. L’enjeu de ces études n’est pas de diagnostiquer des troubles psychiatriques pays par pays, mais de comparer des moyennes nationales et de les relier au contexte : démocratie ou autocratie, richesse, insécurité, inégalités…
Les travaux convergent vers une idée centrale : un environnement dur, instable ou corrompu favorise davantage les stratégies de survie individuelles, parfois aux dépens de la coopération et de la confiance.
Une grande étude mondiale du narcissisme : qui arrive en tête ?
Une étude publiée en 2026 dans la revue Self and Identity, signée notamment par Macy Miscikowski et William J. Chopik, a passé au crible le narcissisme dans 53 pays, auprès de plus de 45 000 participants.
Les tendances de fond observées sont remarquablement stables à travers les cultures :
- les jeunes adultes déclarent plus de narcissisme que les plus âgés ;
- les hommes se disent en moyenne plus narcissiques que les femmes ;
- ceux qui se perçoivent en haut de l’échelle sociale affichent des scores plus élevés.
Les chercheurs ont ensuite comparé les résultats avec des indicateurs nationaux. Deux constats ressortent :
Dans cette étude, les cinq pays avec les scores moyens de narcissisme les plus élevés sont cités : Allemagne, Irak, Chine, Népal et Corée du Sud. À l’autre extrémité, les scores les plus bas se trouvent en Serbie, en Irlande, au Royaume-Uni, aux Pays-Bas et au Danemark.
Les chercheurs insistent : ces résultats décrivent des moyennes, avec un fort chevauchement entre pays. Ils ne signifient pas que « les Allemands » ou « les Danois » seraient homogènes dans leur personnalité.
Quand l’arrogance devient une affaire nationale
Les États-Unis, champions perçus du narcissisme
Une autre étude, publiée en 2015 dans le Journal of Personality and Social Psychology par Joshua Miller et ses collègues, s’intéresse à la perception du narcissisme américain.
Les résultats sont frappants :
- les Américains interrogés jugent « l’Américain moyen » plus narcissique qu’eux-mêmes ou leurs proches ;
- ils ciblent tout particulièrement les jeunes, les hommes et les professions très exposées (acteurs, sportifs professionnels, responsables politiques) ;
- les répondants étrangers (notamment en Chine, en Turquie et au Royaume-Uni) évaluent aussi les Américains comme plus narcissiques que leurs propres concitoyens.
Les auteurs font un lien entre cette image et la puissance économique et militaire du pays, mais aussi son industrie du divertissement et de la célébrité, omniprésente à l’international.
Le « narcissisme national » et les théories complotistes
Au-delà des individus, certains chercheurs décrivent un « narcissisme national » : une fierté collective rigide, obsédée par l’image de grandeur du pays et avide de reconnaissance extérieure.
Une étude de 2021 publiée dans Personality and Social Psychology Bulletin, menée par Anni Sternisko et son équipe dans 56 pays pendant le début de la pandémie de Covid-19, montre qu’un fort narcissisme national va souvent de pair avec :
- une plus grande croyance aux théories complotistes liées à la pandémie ;
- une tendance accrue à partager ces théories, au risque de diffuser de fausses informations.
Les auteurs estiment que ce type de fierté blessée pousse certains à rejeter toute critique du pays et à attribuer les problèmes à des ennemis extérieurs.
Psychopathie, machiavélisme : des cartes régionales très contrastées
Psychopathie : des profils différents selon les régions
Une large étude conduite en 2012 par Craig Neumann et ses collègues, sur 33 000 personnes dans 58 pays, s’est penchée sur quatre facettes de la psychopathie :
- interpersonnelle : manipulation, tromperie ;
- affective : absence de remords, froideur émotionnelle ;
- style de vie : impulsivité, goût du risque ;
- antisociale : transgression des règles, agressivité.
Les chercheurs observent notamment :
- des scores élevés sur la facette interpersonnelle dans plusieurs pays du Moyen-Orient, d’Afrique et de certaines zones d’Asie ;
- des niveaux importants d’impulsivité et de prise de risque en Amérique du Nord et en Océanie ;
- des scores élevés de froideur affective en Europe occidentale.
Ces traits se lient à des indicateurs sanitaires : des taux plus élevés de mortalité maternelle et infantile correspondent à davantage de manipulation et de comportements antisociaux. Autrement dit, des contextes de survie difficile semblent s’accompagner de personnalités plus défensives et dures.
Machiavélisme et difficultés économiques
Une étude parue en 2023 dans Current Psychology, menée par Yu Luo et ses collègues au Royaume-Uni, en Grèce et en Chine, a comparé les trois traits de la triade sombre dans des pays à niveaux de développement très différents.
Les résultats indiquent notamment :
- des scores moyens de machiavélisme plus élevés chez les participants chinois ;
- des hommes généralement plus hauts que les femmes sur les trois traits, mais avec un écart très variable : le plus fort au Royaume-Uni, intermédiaire en Grèce, plus faible en Chine.
Les auteurs avancent l’idée que dans des contextes de forte pression économique et d’inégalités, certaines femmes adopteraient davantage de stratégies compétitives et manipulatrices pour sécuriser des ressources.
Les chercheurs observent aussi que le narcissisme est lié à un revenu personnel plus élevé, surtout en Chine et en Grèce. Se mettre en avant et se percevoir comme « spécial » peut aider à se frayer un chemin dans des environnements professionnels instables et très concurrentiels.
Quand l’environnement façonne les traits sombres dès l’enfance
Une étude publiée en 2022 dans Personality and Individual Differences, pilotée par Peter Jonason, a croisé les traits de la triade sombre avec des données historiques sur les pays de 49 échantillons : taux d’homicides, espérance de vie, liberté économique, au moment où les participants avaient 6, 11 et 16 ans.
Les résultats montrent que :
- plus les taux d’homicides étaient élevés durant l’enfance,
- plus l’espérance de vie était faible,
plus on retrouvait à l’âge adulte des niveaux élevés de narcissisme et de machiavélisme.
Les auteurs interprètent ces traits comme des stratégies d’adaptation dans des environnements perçus comme dangereux et imprévisibles : privilégier le court terme, prendre des risques, se méfier des autres, exploiter les opportunités dès qu’elles se présentent.
Corruption, honnêteté et respect des règles
Un autre volet des recherches concerne le lien entre corruption et honnêteté individuelle. En 2016, Simon Gächter et Jonathan Schulz, publiés dans Nature, ont testé l’honnêteté de jeunes adultes dans 23 pays avec une expérience anonyme de lancer de dé :
- chaque participant lance un dé dans un gobelet opaque ;
- il annonce le chiffre obtenu, qui détermine son gain ;
- personne ne peut vérifier s’il ment.
En comparant les chiffres déclarés à ce qu’on attendrait d’un lancer totalement honnête, les chercheurs trouvent que les participants originaires de pays où la fraude politique, l’évasion fiscale et la corruption institutionnelle sont fréquentes (comme la Tanzanie, le Maroc ou le Guatemala) exagèrent davantage leurs résultats que ceux de pays plus vertueux sur ces indicateurs (comme l’Autriche, les Pays-Bas ou le Royaume-Uni).
Lorsque la triche est largement tolérée au sommet de l’État ou dans les grandes entreprises, elle tend à s’installer aussi dans les comportements quotidiens.
Démocratie, autocratie et personnalité des citoyens
Les études ne se contentent pas de pointer les traits sombres : elles s’intéressent aussi à leurs opposés, les traits « bienveillants ».
En 2025, une équipe menée par Craig Neumann et publiée dans Scientific Reports a analysé plus de 200 000 personnes dans 75 pays, en classant les régimes en quatre catégories : autocraties, régimes hybrides, démocraties imparfaites et démocraties pleinement établies.
Ils distinguent :
- traits bienveillants : confiance de base envers les autres, respect de leur dignité, honnêteté, tendance à coopérer ;
- traits malveillants : froideur, manipulation, instrumentalisation d’autrui.
Leur constat :
- plus un pays se rapproche d’une démocratie complète, plus ses citoyens déclarent de traits bienveillants et moins de traits malveillants ;
- les habitants des autocraties rapportent les niveaux les plus élevés de dispositions agressives ou manipulatrices ;
- les traits bienveillants s’associent à un niveau de satisfaction de vie et de bien-être global nettement plus élevé.
Les auteurs décrivent une relation à double sens : des citoyens plus confiants et coopératifs soutiennent davantage les institutions démocratiques, tandis qu’un régime autoritaire peut à son tour renforcer les traits sombres en favorisant la méfiance et la domination.
Ce que ces recherches signifient pour un lecteur en France
Pour un lecteur français, ces études ne signifient pas que la France serait à l’abri de ces dynamiques. Les mêmes mécanismes peuvent jouer :
- dans les organisations très hiérarchisées ou concurrentielles, où les comportements narcissiques peuvent être récompensés à court terme ;
- dans les milieux marqués par la précarité, l’insécurité ou les inégalités, qui encouragent des stratégies plus individuelles et défensives ;
- dans le discours politique, où un « narcissisme collectif » peut s’exprimer à travers des récits de grandeur nationale menacée.
La différence tient surtout au contexte institutionnel. En France, comme dans la plupart des démocraties établies, l’existence d’élections régulières, d’une presse relativement libre, d’une justice indépendante et de contre-pouvoirs limite certains abus et rend plus visibles les comportements déviants. Des organismes comme la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique ou la Cour des comptes, même imparfaits, créent une pression à la reddition de comptes qui n’existe pas partout.
Les travaux cités montrent aussi que la qualité du débat public, le niveau de confiance dans les institutions et la lutte contre la corruption peuvent, à long terme, influencer les profils moyens de personnalité. Des politiques qui renforcent la transparence, l’égalité d’accès à l’éducation et la sécurité matérielle réduisent l’intérêt de recourir à des stratégies purement opportunistes ou manipulatrices.
Comment utiliser ces résultats sans tomber dans les clichés
Les psychologues cités par PsyPost mettent en garde contre les interprétations simplistes. Parler de « pays narcissiques » ou de « nations psychopathes » revient à caricaturer des réalités complexes.
| Ce que montrent les études | Ce qu’elles ne permettent pas de dire |
|---|---|
| Des différences moyennes entre pays sur certains traits. | Que tous les habitants d’un pays partagent la même personnalité. |
| Des liens forts entre contexte politique, économique, sanitaire et traits sombres. | Qu’un type de régime « cause » automatiquement un certain profil psychologique. |
| Des stratégies d’adaptation à des environnements durs ou instables. | Que ces traits sont « inscrits » définitivement dans un peuple ou une culture. |
Autre limite soulignée : la plupart des données reposent sur des questionnaires auto-déclaratifs. Selon les langues et les normes sociales, un même item peut être compris comme une simple confiance en soi ou comme de l’arrogance, comme de l’assertivité ou de l’agressivité. Les échantillons – étudiants, internautes volontaires – ne reflètent pas toujours la population entière.
Pour un lecteur, ces résultats servent surtout d’outil de compréhension : ils éclairent la manière dont nos environnements – sécurité, institutions, inégalités – orientent les comportements, parfois vers davantage d’empathie et de coopération, parfois vers la méfiance et la manipulation. Ils montrent aussi que réduire des différences internationales à un « tempérament national » revient à passer à côté de variables lourdes comme la santé, la corruption ou le type de régime politique.
Enfin, plusieurs chercheurs appellent à suivre dans le temps des cohortes de personnes pour mesurer l’effet des crises économiques, des réformes politiques ou des pandémies sur ces traits. L’enjeu, à terme, sera autant de mieux cerner le narcissisme et la manipulation que de comprendre dans quelles conditions les dispositions bienveillantes, moins spectaculaires mais tout aussi présentes, peuvent s’épanouir.









