Une étude menée en Espagne bouscule les idées reçues : certains traits de personnalité jugés « sombres » seraient associés au désir de se lancer à son compte.
Des psychologues de l’université Complutense de Madrid montrent, dans une enquête publiée dans la revue scientifique Acta Psychologica et relayée par un média spécialisé anglo-saxon, que le narcissisme et la psychopathie vont souvent de pair avec une forte envie de créer son entreprise. Un résultat qui interroge la frontière entre profil de « leader » et dérive toxique, y compris pour les salariés français tentés par l’aventure entrepreneuriale.
Quand la personnalité façonne l’envie de devenir entrepreneur
Dans cette étude, menée en Espagne auprès de 591 adultes actifs, les chercheurs ne s’intéressent pas à l’entrepreneuriat comme simple statut professionnel, mais comme une disposition psychologique durable. L’« esprit entrepreneurial » est défini comme une tendance latente : repérer les opportunités, innover, vouloir créer de la valeur pour la société, quitte à sortir des sentiers battus.
Un point clé mis en avant par l’équipe : on peut avoir un esprit très entrepreneurial tout en occupant un emploi salarié classique. Autrement dit, le projet de création d’entreprise n’est que la partie émergée d’un ensemble de pensées, d’émotions et de préférences stables.
Les chercheurs montrent qu’une partie mesurable de l’envie de créer son entreprise s’explique par la structure même de la personnalité, y compris ses facettes les moins avouables.
Big Five : les traits de personnalité « classiques » favorables à l’entrepreneuriat
Pour situer les participants, les psychologues ont utilisé le modèle bien connu des « Big Five », qui découpent la personnalité en cinq grands domaines :
- Ouverture à l’expérience : curiosité intellectuelle, imagination, goût de la nouveauté.
- Conscienciosité : organisation, fiabilité, capacité à se fixer des objectifs et à les suivre.
- Extraversion : sociabilité, énergie, aisance en interaction sociale.
- Agréabilité : coopération, empathie, recherche de relations harmonieuses.
- Stabilité émotionnelle (ou faible névrosisme) : gestion du stress, résistance aux émotions négatives.
Les résultats confirment des tendances déjà observées dans d’autres travaux : les personnes les plus ouvertes, les plus consciencieuses et les plus extraverties déclarent davantage de comportements et d’aspirations entrepreneuriales. L’ouverture à l’expérience ressort comme le facteur le plus lié à cet état d’esprit tourné vers les affaires et la création de projets.
La « triade sombre » : narcissisme et psychopathie, moteurs inattendus
Les chercheurs espagnols ont ajouté un second modèle de personnalité, plus dérangeant : la « triade sombre » (Dark Triad). Elle regroupe trois traits socialement peu valorisés :
- Narcissisme : besoin d’admiration, sentiment de grandeur, quête de statut.
- Psychopathie : impulsivité, faible empathie, indifférence aux conséquences pour autrui.
- Machiavélisme : tendance à manipuler les autres de façon calculée pour atteindre ses objectifs.
Chaque participant a rempli un questionnaire spécifique de douze items pour mesurer l’intensité de ces traits. En les intégrant au modèle statistique, les auteurs montrent qu’ils ajoutent une information prédictive que n’apportent pas les Big Five.
Les personnes qui se déclarent plus narcissiques et plus psychopathes rapportent aussi une envie plus forte de créer, diriger ou développer une activité entrepreneuriale.
Parmi les traits sombres, le narcissisme s’avère le plus fortement lié à cet esprit d’initiative. La psychopathie, dans une moindre mesure, est également associée à une plus grande attirance pour l’entrepreneuriat. Le machiavélisme, lui, apparaît moins central dans les résultats de cette étude.
Âge, genre, statut : des profils types plus portés vers la création
Au-delà de la personnalité, les données démographiques jouent aussi un rôle. Les chercheurs relèvent que :
- les participants plus jeunes affichent une tendance entrepreneuriale plus marquée ;
- les hommes déclarent, en moyenne, une envie plus forte de créer leur entreprise que les femmes ;
- les travailleurs indépendants présentent des scores plus élevés que les salariés ou les personnes au chômage.
Ces constats rejoignent des statistiques observées depuis des années concernant la création d’entreprise. Les auteurs notent toutefois que les écarts hommes-femmes tendent à se réduire dans les faits, même si l’envie déclarée reste plus forte du côté masculin.
Le statut d’indépendant semble également correspondre à l’expression concrète d’un profil psychologique particulier. Ceux qui choisissent ce mode de travail auraient plus souvent en eux ce « noyau » entrepreneurial, déjà présent avant même la création effective d’une activité.
Une étude basée sur l’auto-évaluation, avec ses zones d’ombre
Les chercheurs reconnaissent plusieurs limites importantes à leurs travaux. Toute l’enquête repose sur des questionnaires d’auto-évaluation, remplis en ligne à un instant donné. Ce type de méthodologie ne permet pas d’établir une relation de cause à effet.
L’étude ne prouve pas que les traits sombres causent l’envie d’entreprendre. Elle montre seulement qu’ils coexistent fréquemment avec cette aspiration.
Un biais probable tient à l’image que les individus ont d’eux-mêmes. Une personne très narcissique peut par exemple surestimer ses capacités de gestion ou de leadership et donc déclarer une forte tendance entrepreneuriale, sans que cela corresponde forcément à son comportement réel sur le terrain.
Les auteurs appellent à des recherches de suivi, sur plusieurs années, pour observer comment ces profils de personnalité se traduisent ou non par de véritables créations d’entreprise, des prises de risque, des succès ou des échecs économiques.
Pourquoi ces traits sombres attirent-ils vers l’entrepreneuriat ?
Les résultats s’inscrivent dans une logique psychologique assez intuitive. Lancer et piloter une entreprise suppose :
- une forte confiance en soi ;
- une tolérance élevée au risque et à l’incertitude ;
- le désir de contrôle sur les décisions et l’organisation ;
- l’acceptation d’une part de conflit ou de compétition.
Or, ces dimensions sont souvent plus présentes chez des profils narcissiques ou faiblement empathiques, qui redoutent moins le regard des autres ou les conséquences de leurs choix sur l’entourage. Elles peuvent devenir un atout dans un environnement concurrentiel, tant que ces traits restent contenus et ne se transforment pas en comportements abusifs ou destructeurs.
Les chercheurs suggèrent aussi de distinguer clairement les motivations à créer : certains se lancent pour saisir une opportunité, d’autres par nécessité économique. Il est possible que les profils psychologiques diffèrent fortement d’un cas à l’autre.
Ce que cette étude signifie pour les candidats français à la création d’entreprise
Pour un lecteur français, ces résultats invitent à aborder autrement la question du « bon profil » pour entreprendre. Le discours dominant valorise souvent l’empathie, l’éthique, l’écoute ou la volonté de « changer le monde ». L’étude espagnole rappelle qu’une part de recherche de pouvoir, d’ego et de prise de risque peut aussi alimenter l’envie de se mettre à son compte.
En France, les organismes d’accompagnement à la création, qu’il s’agisse des chambres de commerce et d’industrie, de Bpifrance ou des réseaux associatifs, insistent sur la nécessité de bien se connaître avant de se lancer. Les tests de personnalité ou les bilans de compétences n’intègrent pas toujours la triade sombre, mais ils visent déjà à repérer :
- la tolérance au stress et à l’échec ;
- le rapport au risque financier ;
- la capacité à trancher seul ;
- le style de management envisagé.
Les travaux publiés dans Acta Psychologica apportent un éclairage utile : certains traits peuvent aider à affronter la pression du marché, tout en augmentant le risque de relations délétères avec les salariés, associés, clients ou partenaires. L’enjeu, pour les porteurs de projet comme pour les accompagnateurs, consiste à canaliser ce potentiel sans glisser vers les dérives.
Comment se mesurer sans se tromper soi-même ?
Un point soulevé par les auteurs concerne le décalage possible entre la perception et la réalité. Les questionnaires mesurent d’abord ce que les personnes pensent d’elles-mêmes. Un futur entrepreneur très sûr de lui peut se voir comme un visionnaire, alors que son entourage le juge imprudent ou tyrannique.
Pour limiter cet écart, certains spécialistes recommandent de combiner plusieurs sources d’information :
Cette approche mixte permet de mieux repérer si l’on est simplement ambitieux et résilient, ou si l’on franchit la ligne vers des comportements qui risquent de nuire à la viabilité d’une future entreprise.
Narcissisme, psychopathie : des mots techniques, pas des diagnostics sauvages
Dans le langage courant, les termes « narcissique » ou « psychopathe » sont souvent utilisés comme des insultes. En psychologie scientifique, ils désignent des dimensions continues de la personnalité, présentes à des degrés divers chez chacun, et non un diagnostic psychiatrique posé à la légère.
Les auteurs de l’étude espagnole n’invitent ni à valoriser ces traits, ni à pathologiser tous les entrepreneurs. Leur objectif est de mieux comprendre comment différentes facettes de la personnalité, des plus socialement acceptables aux plus controversées, se combinent pour nourrir ou freiner l’envie de créer une entreprise.
Pour les aspirants créateurs, l’enjeu consiste à identifier ce qui, dans leur tempérament, les pousse vers l’entrepreneuriat : curiosité, besoin d’autonomie, volonté d’impact, recherche de reconnaissance ou goût du pouvoir. Cette lucidité permet ensuite de travailler sur les risques associés, en s’entourant, en se formant au management et en acceptant de se faire challenger sur ses décisions.









