Une psychothérapeute alerte sur une autre cause de la procrastination, observée chez ses patients, loin des idées reçues sur la paresse.
Dans un article relayé par le média américain spécialisé dans le bien-être mental, une psychothérapeute explique que la procrastination chronique ne vient pas seulement d’un manque de volonté. Selon elle, chez beaucoup d’adultes aux prises avec cette habitude, la racine du problème se trouve dans des blessures émotionnelles formées dans l’enfance.
Quand remettre à demain devient un symptôme, pas un défaut de caractère
Dans une discussion en ligne sur la procrastination, le psychothérapeute Marco Sander, qui exerce aux États-Unis, raconte avoir travaillé pendant des années avec des personnes qui repoussent constamment leurs tâches importantes. Au fil des consultations, il dit avoir remarqué un point commun.
Pour Marco Sander, la procrastination n’est souvent pas le problème de base, mais « un symptôme » d’autre chose qui se joue en profondeur.
Il résume ce qu’il entend le plus souvent chez ceux qui culpabilisent de leur manque d’organisation : ils pensent devoir « forcer davantage », « se fixer plus d’objectifs » ou enfin « se discipliner ». Pourtant, insiste-t-il, cette vision rate la cible. D’après lui, ce qui se cache derrière, ce n’est pas d’abord un défaut de volonté, mais un niveau de stress interne bien plus élevé qu’il n’y paraît.
Le vrai moteur de la procrastination : un stress émotionnel intérieur
Marco Sander parle d’« émotionnel interne » pour désigner ce qui se passe dans la tête de la personne avant même qu’elle ouvre son ordinateur ou qu’elle commence une tâche. Il décrit trois formes fréquentes de ce stress :
Le perfectionnisme : l’idée que « si ce n’est pas parfait à 100 %, cela ne vaut rien ».
La peur de l’échec ou des critiques : la logique inconsciente « si je ne commence pas, je ne peux pas échouer ».
Le manque de clarté : la sensation que la tâche ressemble à « une montagne immense et floue » impossible à attaquer.
Selon lui, ces mécanismes ne naissent pas au hasard à l’âge adulte. Ils s’enracinent souvent dans l’enfance, dans des atmosphères familiales où l’enfant a eu le sentiment de ne jamais être vraiment suffisant.
Il prend un exemple fréquent : celui d’un parent très critique. L’enfant finit par intégrer l’idée « je ne suis jamais assez bien ». Devenu adulte, il se met lui-même une pression extrême pour « enfin tout faire correctement ». Il anticipe la critique avant qu’elle n’arrive, cherche à éviter toute erreur… jusqu’au moment où son système nerveux lâche.
Face à une pression interne permanente – ne pas se tromper, être irréprochable – l’esprit finit par se protéger à sa façon : il bloque, il remet à plus tard, il procrastine.
Dans cette perspective, procrastiner n’est pas un caprice ni un simple manque de sérieux, mais une tentative – maladroite, coûteuse – de se protéger d’une douleur émotionnelle ancienne, liée au rejet ou à la dévalorisation.
Pourquoi l’enfance pèse encore à l’âge adulte
Pour Marco Sander, la clé se trouve rarement dans un unique traumatisme clairement identifiable. Il parle plutôt d’« atmosphère générale » durant l’enfance. L’enfant peut grandir avec l’impression diffuse de devoir toujours en faire un peu plus pour être pleinement accepté, même si aucun adulte n’a cherché volontairement à lui nuire.
Cette impression peut ensuite se traduire, des années plus tard, dans la vie professionnelle ou personnelle :
une peur constante de « mal faire » au travail ;
des projets personnels jamais lancés par crainte de ne pas être « à la hauteur » ;
un sentiment de honte dès qu’une tâche ne progresse pas assez vite.
Pour le thérapeute, 90 % de « l’équation de la procrastination » se jouent là : dans cette pression interne héritée du passé et répétée chaque jour sans que la personne en soit toujours consciente.
Selon lui, la priorité n’est pas d’ajouter des to-do lists, mais de comprendre puis alléger ce poids intérieur : moins de pression, davantage de compassion envers soi-même.
Guérir la racine du problème : par où commencer ?
Le psychothérapeute ne nie pas l’utilité de certaines méthodes classiques : systèmes de productivité, petits pas quotidiens, organisation rigoureuse peuvent aider. Mais pour les personnes qui procrastinent de manière chronique, il estime que ces outils ne suffisent pas si la souffrance de fond reste intacte.
Identifier sa « blessure d’enfance »
Première étape, propose-t-il : reconnaître le type de blessure qui freine l’action. Cela peut être :
le besoin d’être parfait pour se sentir digne d’amour ;
la peur panique de la critique ou du rejet ;
le sentiment d’être toujours « en retard » sur les attentes des autres.
Marco Sander résume son approche ainsi : « La guérison arrive quand on rencontre nos endroits blessés avec compassion. » Autrement dit, quand on cesse de se juger pour ses blocages et qu’on commence à les regarder comme le résultat d’anciens réflexes de protection.
Des approches thérapeutiques centrées sur l’enfant intérieur
Le thérapeute cite plusieurs outils utilisés en psychothérapie :
Approche
Principe
Travail sur l’enfant intérieur
Identifier les besoins affectifs non comblés de l’enfant que l’on a été et y répondre aujourd’hui avec bienveillance.
Systèmes familiaux internes
Repérer les différentes « parts » de soi (le critique, le perfectionniste, le peureux) et les apaiser.
Chair work (travail sur chaise)
Mettre en scène, en consultation, un dialogue entre ces différentes parts pour changer la façon dont elles interagissent.
Selon lui, revisiter ces expériences d’enfance tout en y ajoutant une nouvelle couche d’émotions plus chaleureuses et compréhensives permet peu à peu d’apaiser la blessure initiale. À terme, le niveau de stress baisse, et la procrastination perd une partie de sa force.
Des réactions partagées : entre gratitude et scepticisme
Les propos du psychothérapeute, rapportés par le média américain, ont rencontré un large écho auprès de personnes qui se reconnaissent dans ces mécanismes. L’une d’elles écrit que cette analyse est « l’une des plus éclairantes » qu’elle ait lues sur le sujet, et insiste sur l’importance de voir la procrastination comme « un symptôme de stress interne plutôt que de paresse ». Elle explique que le lien avec le perfectionnisme et les expériences d’enfance a particulièrement résonné pour elle.
Une autre personne se dit concernée par cette description même si, dans son cas, ses parents ont toujours été « super soutenants ». Elle affirme pourtant procrastiner pour les mêmes raisons et mentionne souffrir également de dépression, signe que ces mécanismes peuvent s’imbriquer avec d’autres troubles psychiques.
D’autres voix se montrent plus sceptiques. Un internaute, qui se décrit lui-même comme « procrastinateur chronique », estime que chercher à « guérir » une blessure d’enfance risque, pour certains, de devenir… une nouvelle manière de procrastiner.
Selon ce témoignage, il n’existe pas de moment magique où la blessure disparaît et où la procrastination s’évapore : pour cette personne, l’action reste le passage obligé.
Elle détaille sa méthode personnelle : commencer (la partie la plus difficile), puis miser sur l’élan, continuer malgré la peur et la fatigue, sans attendre d’être en confiance ou parfaitement prêt. Sa devise : faire les choses « même en ayant peur, même en étant incertain, même en étant épuisé ».
Ce que cela change pour un lecteur en France
Les pistes évoquées par Marco Sander restent valables pour un lecteur français, même si le contexte est américain. En France, les psychothérapeutes, psychologues et psychiatres rencontrent régulièrement ce type de difficultés chez leurs patients : procrastination liée au perfectionnisme, à l’anxiété sociale ou à des schémas familiaux anciens.
Dans l’Hexagone, une personne qui se reconnaît dans cette description peut, par exemple :
consulter un psychologue ou un psychiatre en libéral, certains pratiquant des approches centrées sur l’enfant intérieur ou les schémas précoces ;
se tourner vers des structures publiques ou associatives de santé mentale pour un premier avis ;
parler de ces difficultés à son médecin traitant, qui peut orienter vers un spécialiste.
Les approches de type thérapie cognitive et comportementale, thérapie des schémas ou encore thérapies psychodynamiques sont déjà utilisées en France pour travailler sur l’anxiété de performance, le sentiment d’infériorité et la peur du jugement. Toutes peuvent, indirectement, réduire une procrastination alimentée par ces peurs.
Pression intérieure, compassion et action : un équilibre à trouver
L’analyse de Marco Sander ne vise pas à supprimer la dimension « action » du problème. Elle tente plutôt de rééquilibrer le discours : se forcer sans cesse sans comprendre pourquoi on bloque risque d’entretenir la honte et l’épuisement. À l’inverse, se concentrer uniquement sur l’introspection sans jamais passer à l’acte risque aussi de piéger la personne.
Pour un lecteur français, l’enjeu peut être de combiner deux axes :
Repérer les messages intérieurs hérités de l’enfance (« tu n’es jamais assez bon », « si tu échoues, tu ne vaux rien ») et apprendre à les contester avec l’aide éventuelle d’un professionnel.
Mettre en place des actions concrètes, même imparfaites : morceler les tâches, se donner des délais réalistes, accepter que « fait » vaut mieux que « parfait jamais commencé ».
Cette articulation entre bienveillance envers soi et passage à l’action permet de comprendre la procrastination non comme une simple paresse, mais comme un signal. Un signal parfois ancien, né dans l’enfance, qui dit que la pression est devenue trop forte et qu’il faut apprendre à se traiter avec un peu plus de douceur pour réussir, enfin, à se mettre en mouvement.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
Comment la procrastination est-elle liée à l'enfance ?
Selon Marco Sander, les enfants qui grandissent avec l'impression diffuse de devoir en faire plus pour être acceptés développent une pression interne extrême. Devenue adulte, cette personne se met elle-même une pression pour tout faire correctement, ce qui crée une protection maladroite : la procrastination.
Quelles sont les trois formes principales de stress émotionnel qui causent la procrastination ?
Le perfectionnisme (l'idée que ce n'est pas parfait à 100 %), la peur de l'échec ou des critiques (si je ne commence pas, je ne peux pas échouer), et le manque de clarté (la sensation que la tâche est une montagne immense et floue).
Les méthodes classiques de productivité sont-elles inutiles pour combattre la procrastination ?
Non, Marco Sander reconnaît leur utilité, mais il estime qu'elles ne suffisent pas si la souffrance de fond reste intacte. Pour les procrastinateurs chroniques, comprendre et alléger la blessure émotionnelle est prioritaire.
Quels outils thérapeutiques permettent de guérir la procrastination ?
Le thérapeute cite le travail sur l'enfant intérieur (identifier les besoins affectifs non comblés et y répondre avec bienveillance), les systèmes familiaux internes (repérer les différentes parts de soi) et le chair work (dialogue entre ces parts en consultation).
Peut-on procrastiner même si on a eu des parents soutenants ?
Oui, selon les témoignages rapportés dans l'article, la procrastination peut s'imbriquer avec d'autres troubles psychiques comme la dépression, indépendamment de la qualité du soutien parental.