Dans le Mexique des années 60, un richissime mondain et une reine de beauté argentine transforment un problème de jardin en nouveau sport mondial.
À la fin des années 60, dans une villa de luxe surplombant l’océan Pacifique à Acapulco, un couple peu ordinaire a posé les bases d’un sport aujourd’hui pratiqué partout, y compris en France. Comme le raconte le média argentin Infobae, le Mexicain Enrique Corcuera et son épouse argentine Viviana Dellavedova, ex-Miss Argentine, ont sans le savoir inventé le padel au fond de leur propriété… avant d’en rédiger les premières règles à la main.
Un magnat mexicain, une ex-Miss Argentine et une maison de rêve à Acapulco
Enrique Corcuera García y Pimentel appartient alors à la haute société mexicaine. Il possède une fortune « incalculable », des plantations de sucre, des chaînes d’hôtels et une passion assumée pour le polo. Sa résidence de Las Brisas, à Acapulco, est un lieu de passage de la jet-set internationale. Un week-end typique peut y réunir le prince Alfonso de Hohenlohe, Henry Kissinger ou encore Frank Sinatra.
À l’autre bout du continent, Viviana Rosa Dellavedova naît à Firmat, dans la province de Santa Fe, en Argentine. Le 25 juillet 1964, à 19 ans, elle est sacrée Miss Argentine dans l’émission télévisée Sábados Circulares, animée par Pipo Mancera. Elle enchaîne ensuite les titres : Miss Latinoamérica, quatrième place à Miss Univers, deuxième à l’élection de la Reine du Pacifique en Australie.
Mannequin, égérie de publicités pour le cinéma, modèle pour les maisons de haute couture, elle arrive au Mexique par le biais d’une agence. C’est là, en 1968, qu’elle rencontre Enrique Corcuera lors d’un dîner entre amis, où l’on va écouter le célèbre trio Los Panchos. « Depuis cette nuit-là, nous ne nous sommes plus quittés », racontera-t-elle plus tard au quotidien espagnol El Economista.
Ils se marient l’année suivante. Il a trente ans de plus qu’elle, ce qui inquiète ses parents. Viviana se souvient de leurs doutes, puis de la complicité qui s’installe : son mari, présenté alors comme « le célibataire le plus convoité du Mexique », finit par conquérir aussi sa belle-famille. Le couple s’installe définitivement au Mexique et aura trois enfants : Luis, Viviana et Enrique.
Une « fausse » piste de tennis qui change l’histoire du sport
C’est dans le jardin de Las Brisas que tout bascule. La maison, construite sur une pente avec vue panoramique sur le Pacifique, est entourée d’une végétation tropicale dense et de terrains en dénivelé. Enrique veut une vraie piste de tennis, « le sport blanc » auquel s’adonnent ses invités. Mais le relief complique le projet.
Les contraintes sont multiples :
- un terrain en pente qui ne permet pas les dimensions réglementaires du tennis ;
- le risque de voir les balles dévaler jusque chez le voisin ou au bas de la colline ;
- une végétation envahissante qui menace d’empiéter sur l’aire de jeu.
Enrique finit par trouver une solution radicale. Viviana se souvient d’une phrase fondatrice : « Un jour, il m’a dit : “Nous allons devoir faire un terrain fermé, parce que moi je ne vais plus aller chercher la balle.” »
En 1969, Enrique Corcuera fait construire à Acapulco un terrain fermé de 20 mètres sur 10, aux dimensions qui deviendront celles du padel moderne.
La piste qu’il fait aménager en 1969 mesure 20 mètres de long sur 10 de large, soit environ quatre mètres de moins qu’un court de tennis et un peu plus étroite. L’un des fonds est adossé à la façade de la maison, les trois autres côtés sont ceints par un mur. Une petite porte permet seulement l’entrée et la sortie des joueurs. Cette enceinte sert à la fois de barrière anti-végétation et de garde-fou pour les balles récalcitrantes.
Des essais bricolés et des premières règles « maison »
Au départ, l’idée est simple : jouer comme au tennis, mais dans un espace clos. Très vite, Enrique et ses invités constatent que les règles du tennis ne tiennent pas. La balle rebondit sur les murs, revient dans le terrain, prolonge des points que l’on croyait perdus. La dynamique du jeu est totalement différente.
Les Corcuera testent différents équipements. Ils commencent avec des balles de squash, mais celles-ci partent comme des projectiles. Plusieurs joueurs se blessent. Ils reviennent alors aux balles de tennis classiques. Les premières raquettes sont en bois, fragiles, et se brisent souvent contre les murs. Enrique tente de les renforcer et perce la palette pour diminuer la résistance à l’air.
Le court d’Acapulco est loin d’être parfait. Une caisse de climatisation dépasse du mur de la maison et dévie les balles dans tous les sens. Des branches d’arbres voisins surplombent le terrain et s’invitent dans le jeu. Chaque élément parasite lance une dispute : si la balle touche une branche, le point compte-t-il ou doit-on le rejouer ?
Face à ces discussions interminables, Viviana décide de s’emparer du problème. « J’ai écrit les premières règles du padel parce que tout était un désastre », raconte-t-elle. Elle décrit des situations ubuesques, comme ces balles qui touchent un arbre, restent en jeu et doivent être reprises à la retombée. Elle explique qu’Enrique soutient que « c’est bon parce que l’arbre est là, personne ne l’a mis », au grand désarroi des joueurs.
Dans les années 80, excédée par les disputes sur chaque point, Viviana Corcuera rédige le premier règlement du padel pour codifier ce jeu né dans leur jardin.
Pour trancher les débats, le couple finit même par faire couper toutes les branches qui surplombent la piste. Mais Viviana fixe surtout par écrit les premières règles de ce nouveau sport, posant les bases de ce qui deviendra, des années plus tard, le padel tel qu’il est pratiqué dans les clubs.
Du « Rebotenis » au « padel » : comment le jeu trouve son nom
Une fois le jeu stabilisé, reste à lui donner une identité. Un entrepreneur, proche de la famille Corcuera et considéré aujourd’hui comme l’un des premiers joueurs de l’histoire, suggère de l’appeler « Rebotenis », en référence aux rebonds sur les murs. L’idée paraît logique, mais ne s’impose pas.
Finalement, le couple opte pour le terme anglais « paddle », qui signifie « paleta », « pala » ou « petit rame ». Pour le différencier du Paddle Tennis, un sport nord-américain joué sur un terrain plus petit que celui du tennis mais sans murs latéraux, certains parlent alors de « Paddle Corcuera ».
Ce n’est qu’en 1997 que représentants argentins et espagnols s’accordent pour adopter officiellement le nom de « padel » (écrit avec accent sur le « a » en espagnol). Les dimensions de la piste d’Acapulco – 20 sur 10 mètres – sont conservées telles quelles.
Un terrain privé qui séduit Kissinger, Plácido Domingo et la jet-set
Dans les années 70, la piste murée de Las Brisas devient un passage obligé pour les invités de marque du couple. L’ancien secrétaire d’État américain Henry Kissinger se montre rapidement fasciné par ce nouveau sport. Viviana raconte qu’il déclare savoir jouer au tennis et vouloir essayer le padel. Il se révèle « très bon joueur », au point de réclamer systématiquement des parties à 8 heures du matin.
Les amis de la maison, habitués à fréquenter les clubs de nuit d’Acapulco et à rentrer au petit matin, acceptent pourtant de se lever à l’aube pour partager le terrain avec lui. L’occasion de discuter, de le saluer, de lui poser des questions… quitte à jouer en ayant à peine dormi.
Le chanteur Plácido Domingo est lui aussi photographié raquette en main aux côtés de Viviana. Le jeune Luis Miguel, appelé à devenir l’une des grandes voix de la chanson latino, passe « des heures » à la maison Corcuera lorsqu’il est enfant, selon les souvenirs de la maîtresse des lieux.
Le tennisman espagnol Manolo Santana, légende de Roland-Garros et de Wimbledon, découvre à son tour le terrain d’Acapulco en 1972. Fasciné, il peut rester à jouer jusqu’à une heure du matin sur cette piste unique au monde.
Le prince de Marbella, passerelle décisive vers l’Europe
Parmi les convives réguliers figure aussi le prince Alfonso de Hohenlohe-Langenburg, propriétaire du Marbella Club Hotel, adresse emblématique de la Costa del Sol. Conquis par ce sport à mi-chemin entre tennis et squash, il tient à le rapporter en Europe.
En 1974, deux pistes de padel construites au Marbella Club, sur la Costa del Sol, servent de vitrine au nouveau sport auprès de la jet-set européenne.
Avec un plan dessiné à la main par Enrique Corcuera lui-même, le prince fait bâtir deux terrains au Marbella Club. Le padel traverse ainsi l’Atlantique et s’installe dans un lieu très médiatisé, fréquenté par le cinéma, les fortunes d’Europe et de nombreuses personnalités. Rapidement, le gratin espagnol adopte ce loisir original, convivial et spectaculaire.
Des vacances mexicaines au phénomène argentin
L’Argentine joue un rôle capital dans la diffusion du padel. Parmi les invités passés par Las Brisas figure l’Argentin Julio Menditeguy, ami d’enfance d’Enrique, qu’il a côtoyé à l’école en Angleterre. Viviana raconte qu’il repart chez lui avec les mesures et les caractéristiques de la piste mexicaine et qu’il en construit une en Argentine, le premier terrain du pays.
Selon la Fédération internationale de padel (FIP), Menditeguy figure parmi les acteurs majeurs de l’arrivée du sport en Argentine. À ses débuts, le padel reste cantonné à un réseau de proches. Des pistes sont aménagées dans des estancias, des propriétés familiales et quelques clubs privés : le haras de la famille Menditeguy, l’estancia La Biznaga des Blaquier, le Club Tortugas ou encore l’Ocean Club de Mar del Plata.
Mar del Plata devient un foyer central de croissance. D’après la FIP, le padel prend déjà l’allure d’un phénomène social en 1982. Le nombre de terrains augmente, des tournois sont organisés et l’accès au jeu se démocratise : plus besoin de connaître les Corcuera ni de passer ses vacances à Marbella, il suffit désormais de trouver une raquette, un terrain et trois partenaires.
Pourquoi le padel séduit autant de joueurs
Le succès du padel tient à plusieurs atouts :
- il est plus facile d’accès que le tennis, avec une prise en main plus rapide ;
- les murs prolongent les échanges et limitent la frustration des débutants ;
- il se joue exclusivement en double, renforçant la dimension sociale ;
- l’espace réduit rend le jeu dynamique sans exiger des déplacements aussi longs que sur un court de tennis.
En janvier 1988, Mar del Plata accueille le premier match international de padel de l’histoire entre Argentins et Espagnols. La même année, l’Association padel Argentin naît, première fédération nationale dédiée à ce sport.
En 1991, l’Argentine, l’Espagne et l’Uruguay créent la Fédération internationale de padel. Dès 1992, l’Argentine remporte les titres mondiaux par équipes, chez les hommes comme chez les femmes.
En 1991, l’Argentine, l’Espagne et l’Uruguay fondent ensemble la Fédération internationale de padel. Un an plus tard, le premier Mondial se tient à Madrid et Séville ; les équipes masculines et féminines argentines s’y imposent toutes les deux.
La piste originelle de Las Brisas, à Acapulco, n’existe plus. Après la mort d’Enrique Corcuera en 1999, la famille vend la maison. Les nouveaux propriétaires rasent le court. Mais le jeu improvisé durant des vacances a déjà conquis l’Atlantique et s’est mué en sport planétaire, très pratiqué en Argentine, en Espagne… et désormais en France.
Le padel en France : un sport en pleine expansion
En France, le padel s’est développé plus tardivement que dans le monde hispanophone, mais sa progression est nette depuis les années 2010. Le sport est placé sous l’égide de la Fédération française de tennis (FFT), l’équivalent de la Fédération royale espagnole ou de l’Association padel Argentin pour les pays cités dans la source.
La FFT encadre la construction des terrains, la délivrance de licences, la formation des enseignants et l’organisation des compétitions nationales. Les règles suivies en France sont celles fixées par la Fédération internationale de padel : dimensions identiques au terrain d’Acapulco, comptage des points calqué sur le tennis, jeu en double, murs latéraux et fonds vitrées ou grillagés.
Pour un joueur français, les points forts restent proches de ceux décrits par les pionniers argentins et mexicains :
- une progression rapide pour les débutants ;
- un jeu ludique et accessible à différents âges ;
- une pratique très sociale, en club ou entre amis ;
- une activité physique complète, moins exigeante en déplacements que le tennis.
Des clubs de tennis traditionnels ajoutent des pistes de padel à leur offre, tandis que des complexes privés entièrement dédiés à ce sport se multiplient. Sans reproduire l’ambiance feutrée de Las Brisas, ces lieux entretiennent l’esprit d’origine : convivialité, doubles mixtes, échanges spectaculaires et discussions animées sur les points litigieux… mais, cette fois, avec un règlement bien défini.
Le padel, un sport hybride et codifié
Techniquement, le padel emprunte des éléments à plusieurs disciplines. Les dimensions du terrain et le filet rappellent le tennis, tandis que l’utilisation des murs évoque le squash ou la pelote basque. Le jeu en double le rapproche des disciplines collectives, où communication et placement priment autant que la frappe de balle.
Le règlement, initié par Viviana Corcuera au début des années 80, vise à éviter les litiges nés des obstacles et des rebonds insolites. Il précise :
Pour un joueur français, comprendre ces règles permet de profiter pleinement du côté stratégique du padel : anticiper les rebonds, utiliser les murs pour se défendre ou attaquer, occuper l’espace à deux. C’est précisément cette dimension tactique qui a séduit aussi bien Henry Kissinger à Acapulco que les milliers de licenciés actuels en France.
Le récit d’Infobae rappelle enfin un détail souvent oublié : derrière ce sport devenu tendance, on trouve un problème très concret – ne plus courir chercher les balles dans un jardin en pente – et le travail discret d’une ex-Miss Argentine qui, stylo à la main, a mis de l’ordre dans un « désastre » ludique pour en faire un véritable règlement sportif.









