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Abandonnée sur une île déserte en 1542 par son propre oncle : deux ans plus tard, des pêcheurs retrouvent cette noble française vivante

Abandonnée sur une île déserte en 1542 par son propre oncle : deux ans plus tard, des pêcheurs retrouvent cette noble française vivante

Envoyée en 1542 vers le « Nouveau Monde », une jeune noble française se retrouve abandonnée sur une île sauvage au large du Canada.

Partie de France pour accompagner une expédition vers le Canada, Marguerite de la Rocque va être laissée pour morte sur une île inhabitée, au large de Terre-Neuve. Son histoire, relatée notamment par le site historique anglophone All That’s Interesting à partir de sources d’époque, raconte un huis clos terrible entre une jeune femme, la nature hostile et la trahison familiale.

Une noble française embarque pour le « Nouveau Monde »

Marguerite de la Rocque naît vers 1515, dans la noblesse française. Elle possède des terres en copropriété avec un parent puissant : Jean-François de La Rocque de Roberval, lui aussi seigneur et aventurier. Au début des années 1540, ce dernier rêve de refaire fortune en s’emparant d’une colonie en Amérique, dans la région alors appelée « pays de Canada ».

Le roi François Ier lui confie une mission officielle : Jean-François est nommé « lieutenant général au pays de Canada », chargé à la fois d’y établir une présence française et d’y « répandre la foi catholique ». En 1542, il appareille avec trois navires – la Valentine, l’Anne et le Lèchefraye – en direction de Terre-Neuve et du golfe du Saint-Laurent.

Marguerite, jeune femme non mariée, monte à bord. La source ne précise pas clairement pourquoi elle accompagne l’expédition : désir d’aventure, projet de colonisation familiale, ou volonté de surveiller leurs intérêts fonciers communs ? Quoi qu’il en soit, elle quitte le confort de la noblesse française pour la promesse incertaine du « Nouveau Monde ».

Un amour sur l’océan qui tourne au drame

Le voyage dure près de deux mois. Au fil de la traversée, Marguerite se rapproche de l’un des hommes embarqués. La relation devient amoureuse, au mépris des usages de l’époque qui imposent une stricte surveillance de la conduite des jeunes nobles, surtout en présence d’un parent masculin.

Lorsque Jean-François de Roberval découvre cette liaison, sa réaction est implacable. Choqué par ce qu’il considère comme un scandale moral, il semble aussi craindre pour ses intérêts matériels. La source évoque l’hypothèse qu’il ait voulu se débarrasser d’une co-héritière afin de garder la main sur les terres qu’ils possèdent ensemble.

La décision tombe : Marguerite, son amant et une servante, Damienne, seront abandonnés sur une île isolée, au large de Terre-Neuve. Les récits d’époque parlent de « l’île des Démons » (« Isle of Demons »), un nom qui traduit autant la peur des marins que la réputation sinistre de ces côtes battues par le vent.

En 1542, au large de Terre-Neuve, une jeune noble française est volontairement laissée pour morte par son propre parent, chef de l’expédition.

Les historiens estiment aujourd’hui que cette « île des Démons » n’existait pas réellement en tant que telle. Marguerite aurait en réalité été abandonnée sur une île identifiée plus tard comme Quirpon Island ou dans la zone d’Harrington Harbour, au large du Canada actuel. Mais pour les contemporains, il s’agit d’un lieu maudit, peuplé de bêtes sauvages et de dangers mystérieux.

Vivre et survivre sur « l’île des Démons »

Marguerite n’est pas totalement démunie. D’après les récits rapportés, elle dispose d’un fusil, de quelques couteaux et d’une Bible. Avec son amant et Damienne, elle parvient à construire un abri sommaire, une « petite demeure » faite de ce qu’ils trouvent sur place.

La reine de Navarre, Marguerite d’Angoulême – sœur de François Ier – s’inspire de cette histoire pour une nouvelle de son recueil l’Heptaméron. Elle décrit cette « petite île en mer » comme « habitée seulement par des bêtes sauvages ». Selon son texte, les trois naufragés chassent, cueillent des plantes et repoussent les animaux avec des armes à feu et des pierres.

Très vite, la survie se transforme en combat quotidien :

  • trouver une eau potable, alors que certaines sources sont « malsaines » ;
  • assurer une alimentation suffisante entre chasse et cueillette ;
  • se protéger du froid et des tempêtes atlantiques ;
  • repousser les bêtes attirées par les restes de nourriture et, bientôt, par la mort.

D’après la version reprise par la reine de Navarre, l’amant de Marguerite tombe malade après avoir bu une eau impropre. Son corps enfle, son état s’aggrave, jusqu’à sa mort rapide. Marguerite creuse alors une tombe peu profonde, avant de devoir défendre la dépouille contre les animaux attirés par l’odeur.

En quelques mois, la jeune noble perd successivement son amant, sa servante et l’enfant qu’elle porte, seule face à une nature impitoyable.

Damienne, la servante, décède à son tour. Marguerite découvre ensuite qu’elle est enceinte. Elle met son enfant au monde sur cette île battue par les vents, sans aide médicale ni soutien humain. Le nourrisson ne survit pas longtemps. La Française reste seule, affaiblie, amaigrie, entourée de tombes improvisées.

Les textes de l’époque insistent sur sa force intérieure. Toujours selon l’Heptaméron, elle passe ses journées à lire sa Bible, à méditer, à prier. Le récit parle d’« un esprit joyeux et content dans un corps amaigri et à demi mort ». La reine de Navarre va jusqu’à s’interroger sur la violence masculine, via un de ses narrateurs qui affirme préférer la compagnie des bêtes à celle des hommes, jugés « irascibles et insupportables ».

Deux ans d’enfer avant l’apparition d’un navire

Marguerite reste plus de deux ans sur cette île au large de Terre-Neuve. Aucun secours n’arrive de la flotte de Roberval, qui a repris la route et tente de fonder sa colonie plus au sud. Le salut viendra finalement d’ailleurs.

Un jour, la jeune femme aperçoit un navire au large. Il s’agit d’un bateau de pêche français. Pour attirer l’attention, elle allume un feu et laisse monter une épaisse fumée. Les marins repèrent ce signal inhabituel sur une île supposée déserte et décident de s’approcher.

En débarquant, ils découvrent incrédules une Française, noble de surcroît, vivant seule sur cette île perdue. Très affaiblie, amaigrie, mais encore vivante, elle raconte ce qu’elle a traversé. Les pêcheurs la prennent à bord et la ramènent en France.

Retrouvée par des pêcheurs français, Marguerite de la Rocque rentre au pays après plus de deux ans d’isolement complet au large du Canada.

De retour en métropole, Marguerite s’installe à Nontron, dans le sud-ouest de la France. Elle y fonde une école pour jeunes filles. Selon le récit de la reine de Navarre, les familles envoient volontiers leurs filles chez cette femme devenue modèle de « fidélité et de persévérance » après avoir tenu tête à la solitude, au deuil et à la faim.

Une histoire qui fascine l’Europe, un bourreau oublié

L’affaire ne reste pas confidentielle. Au XVIe siècle, l’histoire de Marguerite de la Rocque circule dans les cours et parmi les lettrés. Deux sources principales la relaient :

  • la reine de Navarre, à travers son recueil l’Heptaméron, qui en donne une version romancée mais globalement fidèle ;
  • André Thevet, explorateur et écrivain, qui affirme avoir rencontré Marguerite et propose sa propre version.

Les détails varient selon les auteurs, mais les historiens jugent que le noyau de l’histoire est fondé : une noble française, abandonnée sur une île au large de Terre-Neuve vers 1542 par un proche parent, a bien survécu plusieurs années avant son sauvetage par des pêcheurs.

Le destin de Jean-François de La Rocque de Roberval, lui, tourne court. Sa tentative de colonie en Amérique échoue. André Thevet le décrit comme un chef brutal, affamant ses hommes pour les contraindre au travail et n’hésitant pas à faire pendre ou bannir sur une île ceux qu’il jugeait défaillants. Les prétendus « trésors » qu’il renvoie en France – or et pierres précieuses – s’avèrent sans valeur. Revenu définitivement en métropole, il sera assassiné pendant les guerres de Religion.

Ironie de l’histoire : la mémoire de Marguerite, la parente qu’il a crue condamnée, lui survit largement. Elle devient une figure de courage et de résistance féminine, tandis que le nom de Roberval reste surtout associé à un échec colonial et à la cruauté.

Ce que cette histoire dit des expéditions françaises au XVIe siècle

Pour un lecteur français actuel, cette affaire éclaire la brutalité des premières tentatives de colonisation française en Amérique du Nord. À l’époque, le pouvoir royal confie d’immenses responsabilités à quelques nobles-aventuriers, avec une marge de manœuvre très large loin du regard de la justice du royaume.

Les capitaines disposent en mer et outre-Atlantique d’un pouvoir quasi absolu sur leurs hommes et leurs proches. La sanction infligée à Marguerite – l’abandon sur une île isolée – s’inscrit dans ces pratiques extrêmes : Thevet raconte ainsi que Roberval faisait pendre ses propres colons ou les exilait sur des îles avec des entraves aux jambes.

À l’époque moderne, un abandon volontaire en mer ou sur une île inhabitée constituerait un crime très lourdement sanctionné en droit français, notamment au titre de l’homicide volontaire ou de la mise en danger délibérée de la vie d’autrui. Au XVIe siècle, la frontière entre autorité disciplinaire et violence meurtrière reste beaucoup plus floue, surtout si la victime est une jeune femme dépendante de l’autorité masculine.

Survivre en milieu isolé : quelques repères contemporains

Pour mesurer ce que Marguerite a traversé, on peut rapprocher son expérience de ce que l’on sait aujourd’hui de la survie en milieu hostile. Sans transformer son histoire en manuel, certains principes ressortent :

  • Assurer l’abri : se protéger du vent, du froid et de l’humidité est prioritaire pour éviter l’hypothermie.
  • Gérer l’eau : identifier des sources les moins contaminées possibles reste vital, même si les connaissances de l’époque sur la potabilité étaient limitées.
  • Préserver l’énergie : alterner repos et recherche de nourriture pour ne pas s’épuiser trop vite.
  • Maintenir un repère mental : la lecture, la prière et la routine ont sans doute aidé Marguerite à conserver une forme de stabilité psychique malgré les deuils successifs.
  • Les récits modernes de survivants, qu’il s’agisse de naufragés ou de personnes perdues en montagne, insistent sur ce dernier point : au-delà des compétences techniques, la capacité à garder un objectif (tenir jusqu’au prochain bateau, au prochain jour, à la prochaine saison) joue un rôle clé.

    La trajectoire de Marguerite de la Rocque montre enfin comment un épisode d’extrême violence – l’abandon volontaire par un proche, la mort des compagnons, la perte d’un enfant – peut, une fois la survie assurée, se transformer en autorité morale. En fondant une école de jeunes filles à Nontron, cette rescapée d’une île au large du Canada devient pour ses contemporains une éducatrice exemplaire, incarnation d’une ténacité que les récits de la reine de Navarre et d’André Thevet contribueront à inscrire durablement dans la mémoire européenne.

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