Une recherche menée en Amérique du Nord et dans plusieurs pays anglophones bouscule les idées reçues sur la personnalité selon le rang dans la fratrie.
Une vaste étude internationale, publiée en décembre 2024 dans la revue scientifique américaine Proceedings of the National Academy of Sciences et relayée par le site spécialisé PsyPost, confirme que la place dans la fratrie et la taille de la famille influencent légèrement certains traits de personnalité chez les adultes, notamment dans les pays occidentaux anglophones.
Une étude géante sur plus de 780 000 adultes
Les psychologues Michael Ashton (université Brock, au Canada) et Kibeom Lee (université de Calgary, au Canada) ont analysé deux énormes bases de données issues d’un test de personnalité en ligne, hébergé sur la plateforme hexaco.org.
Premier échantillon : plus de 710 000 adultes.
Deuxième échantillon : près de 75 000 adultes.
Participants principalement originaires des États-Unis, du Canada, du Royaume-Uni et de l’Australie.
Tous ont passé un inventaire de personnalité complet fondé sur le modèle HEXACO, qui mesure six grands traits : honnêteté-humilité, émotivité, extraversion, amabilité (agreeableness), conscienciosité et ouverture à l’expérience.
Les participants ont également indiqué :
leur rang de naissance (enfant unique, aîné, benjamin, enfant du milieu) ;
leur âge et leur genre ;
et, dans le second échantillon, le nombre total d’enfants dans leur famille.
Les chercheurs ont mis en place des contrôles stricts : test complété en entier, questions d’attention réussies, cohérence des réponses démographiques et concordance entre le rang de naissance et la taille de la fratrie (un « enfant unique » ne pouvait pas déclarer deux frères ou sœurs, par exemple).
Les enfants du milieu en tête sur la coopération et l’honnêteté
Les résultats font ressortir des tendances nettes sur certains traits, même si les écarts restent modestes.
Les adultes qui étaient enfants du milieu affichent, en moyenne, les scores les plus élevés en honnêteté-humilité et en amabilité, deux dimensions liées à la coopération, la modestie et le sens de l’équité.
Les chercheurs observent un écart d’environ 0,20 écart-type entre les enfants du milieu et les enfants uniques pour ces traits prosociaux. En clair, quand on classe les groupes en fonction de l’honnêteté et de la coopération, l’ordre moyen est le suivant :
Enfants du milieu
Benjamins
Aînés
Enfants uniques
Les enfants uniques apparaissent donc, en moyenne, un peu moins modestes et coopératifs que ceux qui ont grandi au milieu d’une fratrie plus large.
Quand la taille de la famille change la donne
Les auteurs soulignent toutefois un point central : ces différences de traits sont en grande partie liées à la taille de la famille, et pas seulement au rang de naissance.
Grandir dans une famille nombreuse semble favoriser des niveaux plus élevés d’honnêteté-humilité et d’amabilité, indépendamment du fait d’être aîné, benjamin ou enfant du milieu.
Dans le deuxième échantillon, les adultes issus de familles de six enfants ou plus présentent des scores supérieurs de 0,30 à 0,36 écart-type en honnêteté-humilité et en amabilité par rapport aux personnes issues de familles à un seul enfant. Les chercheurs avancent une explication simple : plus il y a de frères et sœurs, plus les occasions se multiplient de partager, négocier, gérer des conflits et tenir compte des autres.
Autrement dit :
les « enfants du milieu » sont forcément issus de familles d’au moins trois enfants ;
beaucoup d’aînés et de benjamins viennent de familles de deux enfants ;
les enfants uniques ont, par définition, grandi seuls.
Une fois que l’on compare uniquement des personnes issues de familles de même taille, les écarts de personnalité liés strictement au rang de naissance deviennent plus discrets. Les enfants du milieu et les benjamins restent légèrement au-dessus des aînés sur les traits coopératifs, mais l’effet est faible.
Ce que l’étude dit (et ne dit pas) sur les stéréotypes de fratrie
Les clichés sur l’aîné sérieux, le benjamin rebelle ou l’enfant unique égocentré circulent depuis des décennies. Une partie de la recherche passée n’avait pourtant trouvé aucun lien solide entre rang de naissance et personnalité, ce qui avait conduit certains scientifiques à relativiser fortement cette idée.
En utilisant un modèle de personnalité plus détaillé, Ashton et Lee montrent qu’il existe bien un effet, mais modéré. Ils insistent auprès de PsyPost sur la nécessité de ne pas surinterpréter les résultats :
Les différences observées sont des moyennes statistiques. De nombreuses personnes ne correspondent pas à ces tendances, et le rang dans la fratrie ne permet pas de « deviner » la personnalité d’un individu précis.
Les chercheurs donnent un exemple parlant : si l’on choisit au hasard un enfant unique et une personne issue d’une fratrie de six enfants ou plus, il y a environ 60 % de chances que la plus coopérative des deux soit celle qui vient de la famille nombreuse. On est donc loin d’une règle absolue.
Les enfants uniques plus ouverts intellectuellement
L’étude ne se limite pas aux traits coopératifs. Elle met aussi en évidence une autre tendance : les enfants uniques obtiennent, en moyenne, des scores plus élevés en ouverture à l’expérience, un trait lié à la curiosité intellectuelle et à la créativité.
Au sein des fratries de même taille, les aînés se montrent également un peu plus ouverts que leurs cadets. Les auteurs y voient un possible effet de la stimulation intellectuelle et des attentes parentales : un enfant unique ou premier-né reçoit souvent, surtout tôt dans sa vie, davantage d’attention et de responsabilités.
D’autres différences apparaissent, mais restent plus modestes :
les enfants du milieu sont légèrement plus extravertis que les enfants uniques ;
les aînés sont un peu plus consciencieux que leurs frères et sœurs plus jeunes.
Le rôle de l’éducation religieuse et du contexte culturel
Dans le second échantillon, les chercheurs ont pris en compte l’éducation religieuse et la religiosité actuelle des participants. Or ces deux facteurs sont souvent associés à des traits comme l’amabilité ou certaines dimensions de l’honnêteté.
Les personnes issues de familles nombreuses déclaraient plus souvent une éducation religieuse, ce qui augmentait en partie leurs scores de traits coopératifs, sans expliquer entièrement les écarts observés.
Autrement dit, la religion renforce un peu la relation entre famille nombreuse et traits prosociaux, mais ne suffit pas à elle seule. Les interactions entre frères et sœurs, la gestion du partage au quotidien ou encore la nécessité de composer avec des ressources limitées semblent également jouer.
Les auteurs rappellent aussi que leurs données concernent essentiellement des pays occidentaux anglophones. Ils prévoient d’étendre leurs travaux à des pays non anglophones, où les normes familiales, les tailles de fratries et les styles éducatifs diffèrent, ce qui pourrait modifier l’intensité ou la forme de ces effets.
Ce que cela signifie pour les familles françaises
La France n’est pas directement étudiée dans ces données, mais plusieurs enseignements intéressent les parents français. D’abord, l’ordre de naissance et la taille de la fratrie semblent associés à la manière dont les enfants apprennent à coopérer, négocier et se montrer justes, un peu comme dans les pays analysés.
En France, les familles nombreuses restent moins fréquentes que dans certaines régions du monde, mais elles existent et bénéficient d’un cadre particulier (allocations spécifiques, associations de familles nombreuses, etc.). Sans avancer de chiffres précis, les principes mis en avant par l’étude s’appliquent : plus il y a d’enfants, plus les occasions de :
résoudre des conflits entre frères et sœurs ;
se partager l’attention des parents ;
participer aux tâches domestiques ;
adapter son comportement aux autres.
Pour un lecteur français, ces résultats invitent surtout à voir la fratrie comme un terrain d’apprentissage social. Un enfant unique peut développer de fortes compétences coopératives via l’école, les activités collectives ou la vie de groupe, tandis qu’un enfant du milieu très jaloux ou peu coopératif ne contredit pas l’étude : il fait simplement partie des nombreuses exceptions à ces tendances moyennes.
Comment les parents peuvent utiliser ces résultats sans les surinterpréter
Les travaux d’Ashton et Lee ne fournissent pas de « recette » d’éducation, mais offrent quelques pistes de réflexion utiles pour les parents français :
Configuration familiale
Atout potentiel mis en avant par l’étude
Point de vigilance
Enfant unique
Stimulation intellectuelle, ouverture à l’expérience plus élevée en moyenne
Créer des occasions de coopération avec d’autres enfants
Famille de deux enfants
Relation fraternelle intense, apprentissage du partage
Éviter de figer les rôles « aîné responsable », « benjamin bébé de la famille »
Famille nombreuse
Multiplication des interactions, de la négociation et du sens de l’équité
Veiller à ce que chacun ait un espace d’expression personnelle
Ces tendances peuvent aider à repérer certains besoins : un aîné très consciencieux risque par exemple de se mettre beaucoup de pression, alors qu’un benjamin plus détendu pourra avoir besoin d’un cadre clair. Un enfant du milieu, souvent pris entre deux, peut bénéficier de moments privilégiés en tête-à-tête avec un parent.
Un rappel utile : la personnalité ne se résume pas à la fratrie
Les auteurs insistent sur la modestie des effets mesurés : le rang de naissance et la taille de la fratrie comptent, mais à côté d’autres facteurs puissants comme le tempérament de l’enfant, l’éducation parentale, l’école, le contexte social ou les événements de vie.
Pour un parent ou un enseignant, l’intérêt principal de cette étude réside donc moins dans l’étiquette « aîné », « benjamin » ou « enfant du milieu » que dans la compréhension des mécanismes concrets qui favorisent la coopération : gestion des conflits, partage des ressources, responsabilisation progressive, cadre éducatif cohérent. Autant d’éléments qui peuvent être mis en place, en France comme ailleurs, quelle que soit la taille de la famille.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
Les enfants du milieu sont-ils vraiment plus coopératifs que les autres ?
L'étude montre que les enfants du milieu obtiennent des scores légèrement supérieurs en honnêteté-humilité et amabilité. Toutefois, cet effet est modeste : il y a environ 60 % de chances qu'un enfant d'une famille nombreuse soit plus coopératif qu'un enfant unique, mais ce n'est pas une règle absolue.
Qu'est-ce qui explique ces différences de personnalité : le rang de naissance ou la taille de la famille ?
La taille de la famille joue un rôle plus important que le rang seul. Grandir entouré de plusieurs frères et sœurs offre plus d'occasions de partager, négocier et gérer des conflits, ce qui favorise la coopération, quel que soit le rang occupé.
Peut-on deviner la personnalité d'une personne en connaissant sa place dans la fratrie ?
Non. Les chercheurs insistent sur le fait qu'il s'agit de moyennes statistiques. De nombreuses personnes ne correspondent pas à ces tendances, et le rang de naissance seul ne permet pas de prédire la personnalité d'un individu spécifique.
Pourquoi les enfants uniques sont-ils plus ouverts intellectuellement ?
Les chercheurs supposent que les enfants uniques et premiers-nés reçoivent davantage d'attention parentale et de stimulation intellectuelle durant leur enfance, ce qui pourrait favoriser la curiosité et la créativité.
Ces résultats s'appliquent-ils partout dans le monde ?
Non, cette étude concerne principalement les pays occidentaux anglophones (États-Unis, Canada, Royaume-Uni, Australie). Les chercheurs prévoient d'étendre leurs travaux à d'autres régions où les normes familiales et les styles éducatifs diffèrent.