Au large de l’Atlantique nord-est, une mission scientifique française est retournée, cet été, sur un ancien site d’immersion de déchets nucléaires.
Durant un mois, un sous-marin habité français a inspecté un vaste cimetière de fûts radioactifs immergés à grande profondeur dans l’Atlantique nord-est. Cette campagne, racontée par le média scientifique anglophone The Daily Galaxy à partir d’informations du CNRS et d’Ifremer, soulève de nouvelles questions sur l’héritage nucléaire enfoui au fond des océans.
Un cimetière de fûts radioactifs à 4 000 mètres de profondeur
Au cœur de la mission NODSSUM, les scientifiques français ont mobilisé le sous-marin habité Nautile pour se rendre sur un ancien site de rejet de déchets radioactifs, situé dans l’Atlantique nord-est. À ces profondeurs, autour de 4 000 à 4 700 mètres, la pression écrase toute structure non conçue pour y résister.
Les chercheurs y ont observé des milliers de fûts métalliques posés sur un fond marin vaseux. Certains conteneurs apparaissent fortement corrodés, leurs parois parfois ouvertes, laissant s’échapper des matériaux visibles à la surface des sédiments environnants.
Les scientifiques estiment que plus de 200 000 fûts de déchets radioactifs ont été immergés dans cette zone de l’Atlantique durant la seconde moitié du XXᵉ siècle.
Ces rejets datent principalement de la période d’après-guerre, lorsque plusieurs pays européens utilisaient la haute mer comme exutoire pour une partie de leurs déchets nucléaires. À l’époque, la stratégie consistait à compter sur la grande profondeur et sur la dilution progressive des radionucléides dans l’océan.
Une mission d’un mois pour voir, mesurer et prélever
La campagne NODSSUM s’est déroulée du 27 mai au 28 juin 2026 à bord du navire océanographique français Pourquoi Pas ?, avec à son bord environ trente scientifiques. Durant cette période, vingt plongées ont été effectuées avec le Nautile sur les zones d’immersion, à plus de 4 700 mètres de profondeur.
Ces plongées directes constituent une étape clé : pendant des années, l’étude de ces sites reposait essentiellement sur de la cartographie distante et des mesures effectuées à l’aide d’engins téléopérés, sans observation rapprochée et prolongée des fûts eux-mêmes.
- 20 plongées habitées réalisées par le Nautile
- Profondeur : jusqu’à environ 4 700 mètres
- Durée de la campagne : un mois en mer
- Une trentaine de scientifiques mobilisés
Les images rapportées montrent des fûts isolés ou regroupés, plus ou moins enfoncés dans la vase. Certains semblent encore relativement intacts en surface, d’autres sont très déformés ou largement ouverts.
Des radionucléides détectés en quantité supérieure à la normale
Au cours des plongées, l’équipe a déployé des instruments capables de mesurer sur place la présence de radionucléides dans l’eau et les sédiments. Les premiers résultats indiquent des niveaux supérieurs à ceux attendus naturellement dans cette région.
Les scientifiques ont porté une attention particulière à deux marqueurs clés :
- cobalt-60 ;
- niobium-94.
Ces isotopes radioactifs permettent d’identifier plus spécifiquement les signatures liées à certains types de déchets nucléaires. D’autres éléments radioactifs, comme le césium-137 ou l’américium-241, ont également été détectés.
Les mesures montrent une radioactivité supérieure au bruit de fond attendu, mais l’origine précise de chaque radionucléide doit encore être clarifiée en laboratoire.
Le CNRS rappelle que ces éléments radioactifs ne proviennent pas uniquement des fûts immergés. Une partie peut aussi résulter d’essais nucléaires atmosphériques passés ou d’accidents nucléaires ayant dispersé des radionucléides à l’échelle planétaire. Les analyses en cours cherchent donc à distinguer la part directement imputable aux déchets immergés.
Une faune abyssale bien présente autour des fûts
Contrairement à l’image d’un désert minéral, le fond marin de cette zone de l’Atlantique nord-est présente une vie abondante. Autour des fûts, les scientifiques ont observé des communautés d’organismes adaptés aux grandes profondeurs.
Les observations mentionnent notamment :
- des anémones fixées directement sur les conteneurs ;
- des éponges colonisant les structures métalliques ;
- des crabes se déplaçant entre les fûts ;
- d’autres invertébrés des grands fonds présents dans les sédiments.
Les équipes ont prélevé des échantillons d’eau, de sédiments et d’organismes vivants pour comprendre si, et à quel niveau, ces radionucléides entrent dans les chaînes alimentaires profondes.
Au total, la campagne NODSSUM a collecté 5 000 litres d’eau, 345 carottes de sédiments et 34 échantillons de poissons et de crustacés à proximité des déchets.
Ces données permettront de comparer les zones situées au contact des fûts avec des habitats profonds considérés comme de référence, situés en dehors de l’influence directe des dépôts.
Des décennies d’immersion de déchets nucléaires dans l’Atlantique
L’étude actuelle s’inscrit dans une histoire plus large, celle de l’immersion de déchets radioactifs en mer durant la seconde moitié du XXᵉ siècle. D’après des archives citées par le CNRS, plusieurs pays ont utilisé l’Atlantique nord-est comme zone de rejet.
Pour la France, les documents historiques évoquent plus de 46 000 fûts immergés lors de campagnes en 1967 et 1969. À l’époque, ces fûts n’étaient pas conçus pour rester hermétiques pendant des siècles. La stratégie officielle reposait sur une dégradation progressive des conteneurs et une dilution lente des radionucléides dans la masse océanique.
Aujourd’hui, les scientifiques cherchent à quantifier ce qui se passe réellement :
Les réponses à ces questions doivent venir des analyses en laboratoire des échantillons ramenés à terre. Elles prendront du temps, mais elles sont centrales pour évaluer l’ampleur réelle de cet héritage nucléaire sous-marin.
Des robots au service des sous-marins habités
Si les plongées du Nautile ont été possibles, c’est en grande partie grâce à un important travail de cartographie préalable. En 2025, le robot sous-marin autonome Ulyx avait en effet sillonné la zone pour localiser avec précision les dépôts de fûts.
Selon les données officielles de NODSSUM, cette campagne robotique avait permis d’identifier 3 355 conteneurs sur le fond marin. À partir de ces cartes, les équipes ont pu planifier les plongées habitées de manière ciblée, en sélectionnant les secteurs les plus représentatifs ou les plus dégradés.
| Outil | Rôle principal |
|---|---|
| Ulyx (robot autonome) | Cartographie à large échelle et repérage des fûts |
| Nautile (sous-marin habité) | Observation fine, mesure in situ et prélèvements ciblés |
| Pourquoi Pas ? (navire) | Plateforme logistique pour l’ensemble de la campagne |
Cette combinaison entre robotique autonome et plongées habitées illustre l’évolution des méthodes d’exploration des grands fonds. Elle permet de réduire les zones à inspecter de près, tout en bénéficiant de l’œil humain pour interpréter les situations les plus complexes.
Quelles implications pour la France et ses politiques maritimes ?
La mission NODSSUM concerne directement la France, à la fois par la participation d’organismes publics (CNRS, Ifremer, flotte océanographique française) et par le fait que le pays a lui-même immergé des déchets dans cette zone dans les années 1960.
Depuis plusieurs décennies, l’immersion de nouveaux déchets radioactifs en mer est interdite par des accords internationaux, notamment dans le cadre de la convention de Londres. La France, comme les autres États parties, a cessé cette pratique et s’oriente aujourd’hui vers le stockage à terre ou en couche géologique profonde pour ses déchets nucléaires.
Pour un lecteur français, les enjeux sont doubles :
- patrimoniaux : une partie des fûts immergés dans l’Atlantique provient d’installations françaises et fait partie de l’héritage nucléaire national ;
- scientifiques et environnementaux : les résultats de NODSSUM peuvent servir à mieux calibrer les modèles de dispersion des radionucléides et à affiner les évaluations de risques futurs, y compris pour d’autres types de polluants persistants.
Les autorités françaises compétentes pour la gestion des déchets nucléaires et la protection du milieu marin s’appuient sur ces travaux pour alimenter la réflexion sur la surveillance à long terme de ces sites historiques. L’objectif consiste à disposer de données solides pour juger de l’éventuelle nécessité de mesures complémentaires de suivi ou de recherche.
Ce que les scientifiques cherchent encore à comprendre
La phase de plongées ne constitue qu’un volet d’un programme de recherche plus vaste. Les échantillons ramenés à terre doivent maintenant passer par des analyses radiologiques fines, parfois très longues, pour :
- quantifier précisément les concentrations de chaque radionucléide ;
- identifier leur forme chimique, qui conditionne leur mobilité ;
- évaluer leur accumulation éventuelle dans les tissus des organismes marins des grands fonds ;
- modéliser leur transfert possible vers des zones plus superficielles.
Au-delà de ce site précis, ces travaux fournissent aussi un cas d’étude grandeur nature sur le comportement de radionucléides artificiels dans un environnement extrême : pression très élevée, faible température, circulation d’eau lente, sédiments fins.
Ce type de connaissance intéresse non seulement la communauté nucléaire, mais aussi les spécialistes de la pollution chimique et les océanographes qui cherchent à comprendre comment les grands fonds réagissent à des perturbations imposées par les activités humaines.









