En Allemagne, une psychologue judiciaire raconte son quotidien face à des meurtriers, sadiques et agresseurs sexuels, et décrypte leurs mécanismes.
Forensische Psychologin, Gilda Giebel a travaillé pendant six ans avec certains des détenus les plus dangereux d’Allemagne, rapporte le média régional Berliner Morgenpost, du groupe Funke Mediengruppe. Dans un livre et un entretien, elle décrit comment fonctionnent narcissiques et psychopathes derrière les barreaux, et quels signaux d’alerte les femmes devraient repérer avant qu’il ne soit trop tard.
Une psychologue au cœur de la détention de sûreté en Allemagne
Gilda Giebel exerce comme psychologue judiciaire, l’équivalent d’une psychologue en milieu pénitentiaire et en unité médico-légale en France. Elle a travaillé en Allemagne dans un régime proche de la détention de sûreté, où sont incarcérés des auteurs de crimes particulièrement graves, considérés comme très dangereux.
Elle y a suivi des profils extrêmes : meurtriers, sadiques et délinquants sexuels. Son objectif : réduire le risque de récidive, comprendre les ressorts de leurs actes, et tenter d’influencer leur comportement à l’intérieur de la prison.
Dans ces établissements fermés, une partie importante des détenus présentent des traits marqués de narcissisme ou de psychopathie, ce qui complique fortement la thérapie.
Interrogée par Berliner Morgenpost, elle explique que son intérêt pour ces profils remonte à avant ses études : elle voulait comprendre pourquoi certaines personnes commettent de tels actes. Elle ignorait pourtant au départ qu’une psychologue pouvait travailler directement avec des détenus, ne connaissant que le personnel pénitentiaire classique et les aumôniers.
Comment les narcissiques et les psychopathes séduisent et manipulent
Dans son ouvrage « Triebhaft – Zwischen Narzissten, Sadisten und Psychopathen » (Riva Verlag), Gilda Giebel décrit en détail les stratégies de ces hommes pour obtenir ce qu’ils veulent. Une partie de ces mécanismes se retrouve aussi en dehors de la prison, dans la vie amoureuse ou professionnelle.
Une apparence souvent séduisante au premier contact
Selon elle, beaucoup de narcissiques et de psychopathes savent se montrer particulièrement charmeurs au début d’une relation. Ils observent finement leur interlocuteur, repèrent ses besoins et y répondent de manière presque parfaite.
- Ils se montrent attentifs, à l’écoute, parfois très romantiques.
- Ils adaptent leur discours pour renvoyer une image de force et de sécurité.
- Ils donnent l’impression d’une connexion « unique », presque fusionnelle.
Ce vernis peut faire oublier certains signaux d’alarme, d’autant plus que ces personnalités savent mettre en avant leur confiance en eux et une forme d’assurance qui peut impressionner.
La capacité à « lire » rapidement l’autre, puis à utiliser ces informations pour le séduire ou le contrôler, fait partie du cœur du fonctionnement manipulateur.
Les mécanismes de contrôle émotionnel
Au fil du temps, la phase de séduction peut laisser place à une dynamique de domination. La psychologue décrit, dans son expérience en détention, des comportements qui se retrouvent aussi dans les relations toxiques hors prison :
- dévalorisation régulière de l’autre, parfois alternée avec des phases de compliments excessifs ;
- jalousie et contrôle des fréquentations ;
- minimisation de la souffrance causée, renversement de la culpabilité ;
- menaces voilées ou directes lorsque l’autre prend de la distance.
Chez certains détenus suivis par Gilda Giebel, ces mécanismes s’additionnent à une absence d’empathie marquée. La souffrance de l’autre ne constitue pas un frein durable, tant le besoin de pouvoir et de contrôle prime.
Des signaux d’alerte que les femmes devraient connaître
L’un des fils conducteurs de l’entretien et du livre, résume Berliner Morgenpost, tient à la prévention : comment reconnaître que l’on a affaire à une personnalité potentiellement dangereuse ou très toxique ?
Des comportements à ne pas banaliser
La psychologue insiste sur plusieurs points que beaucoup de femmes ont tendance à excuser ou à relativiser au début d’une relation. Ils peuvent, selon elle, constituer des signaux d’alerte :
Lorsqu’une personne vous fait vous sentir régulièrement inférieure, coupable ou confuse, tout en se posant en victime permanente, le risque d’une relation destructrice augmente.
Dans les prisons allemandes où elle a travaillé, ces signes se retrouvaient à un niveau extrême, souvent associés à des violences physiques ou sexuelles. Mais Gilda Giebel insiste sur le fait qu’une partie de ces schémas est présente bien avant le passage à l’acte criminel.
Un métier exposé : dominer la peur et garder la bonne distance
Face à ces détenus, la question « Avez-vous peur de moi ? » (« Haben Sie Angst vor mir? ») revient régulièrement, comme le souligne le média allemand. Elle illustre la dimension de pouvoir au cœur de nombreuses interactions en détention.
La psychologue doit alors maintenir un équilibre délicat :
- ne pas se laisser intimider ni entrer dans une lutte de domination stérile ;
- poser des limites claires dès le départ ;
- éviter tout rapprochement affectif ou fascination pour ces profils charismatiques.
Les séances visent à amener le détenu à réfléchir à ses actes, à identifier ses schémas de pensée et les situations à risque. En Allemagne, cette prise en charge psychologique des auteurs de crimes graves a pour but de protéger la société, en réduisant la dangerosité potentielle en cas de sortie.
| En Allemagne | En France (principe général) |
|---|---|
| Psychologue en milieu pénitentiaire et en unité médico-légale pour détenus dangereux. | Psychologue en prison et en unité hospitalière spécialement aménagée (UHSA) ou service médico-psychologique régional (SMPR). |
| Détention de sûreté pour criminels considérés comme très dangereux. | Rétention de sûreté possible pour certains condamnés particulièrement dangereux. |
| Suivi thérapeutique orienté sur la réduction du risque de récidive. | Suivi psychologique et psychiatrique, souvent en lien avec les juges d’application des peines. |
Ce que cela change pour un lecteur en France
Pour un lecteur français, ces témoignages venus d’Allemagne éclairent aussi la manière dont sont pris en charge les détenus dangereux en France. Les principes sont proches : interventions de psychologues, parfois de psychiatres, programmes de prévention de la récidive, dispositifs spécifiques pour le suivi des auteurs de violences sexuelles ou de crimes graves.
La justice française peut ordonner des mesures comme un suivi socio-judiciaire ou une injonction de soins, mises en œuvre par des professionnels de santé mentale. Là encore, la relation thérapeutique repose sur un équilibre entre sécurité, prévention et tentative de changement des comportements.
Que ce soit en Allemagne ou en France, la psychologie en milieu carcéral vise avant tout la protection de la société en agissant sur les mécanismes qui conduisent à la violence.
Pour les relations personnelles, les analyses de Gilda Giebel recoupent un constat également décrit par de nombreux spécialistes français : les personnalités narcissiques et psychopatiques peuvent rester longtemps dissimulées derrière une façade séduisante, rendant la prévention difficile si les signaux d’alerte ne sont pas connus.
Narcissisme, psychopathie : ce que recouvrent ces notions
Dans le langage courant, les termes « narcissique » et « psychopathe » sont souvent utilisés à tort et à travers. La psychologue allemande s’appuie, elle, sur des catégories cliniques précises, proches de celles retenues par les professionnels en France.
Le narcissisme pathologique renvoie à une image de soi fragile, masquée par un besoin intense d’admiration et une tendance à exploiter l’autre pour se valoriser. La psychopathie, elle, se caractérise par un déficit d’empathie, une froideur affective, une impulsivité parfois marquée et une tendance à transgresser les règles sans remords réels.
Dans les prisons, ces profils risquent davantage de recourir à la violence pour arriver à leurs fins. Dans la vie quotidienne, ils peuvent provoquer des dégâts psychologiques majeurs chez leurs proches, même sans passage à l’acte criminel.
Des repères concrets pour se protéger au quotidien
Pour les lecteurs, l’intérêt du témoignage relayé par Berliner Morgenpost tient aussi à la dimension très concrète des conseils. Sans dresser un portrait-robot unique, Gilda Giebel met en avant des repères utiles :
- se méfier des relations qui vont « trop vite, trop fort » ;
- observer la façon dont la personne parle de ses ex-partenaire, de sa famille, de ses collègues ;
- noter les incohérences entre les paroles et les actes ;
- ne pas ignorer un malaise persistant ou un sentiment de peur diffuse ;
- en parler à des proches ou à un professionnel lorsque les doutes s’installent.
Pour ceux qui travaillent avec des publics difficiles, comme en milieu pénitentiaire ou médico-social, son expérience rappelle aussi l’importance de la supervision, du travail en équipe et de la formation continue. La confrontation répétée à la violence, verbale ou physique, peut en effet peser lourdement sur les professionnels.
Enfin, son témoignage montre que le travail de psychologue auprès de détenus dangereux ne se résume ni à la peur, ni à la fascination. Il repose sur une connaissance fine des mécanismes de manipulation, une vigilance constante face aux tentatives de séduction ou d’intimidation, et une conviction : comprendre ces personnalités, ce n’est pas les excuser, mais mieux prévenir les violences futures.









