EUROTEL

Au fond de l’océan, les « vers zombies » ne se présentent plus au rendez-vous : un signal inquiétant pour les abysses

Au fond de l'océan, les « vers zombies » ne se présentent plus au rendez-vous : un signal inquiétant pour les abysses

Au large du Canada, à près de 900 mètres de profondeur, des carcasses de baleine restent étrangement intactes, alertant les scientifiques sur l’état des abysses.

Dans une étude relayée par le site de vulgarisation scientifique ZME Science et publiée dans la revue Frontiers in Marine Science, des chercheurs décrivent une situation inédite au large du Canada : les fameux « vers zombies », d’ordinaire incontournables sur les os de baleines coulées au fond de l’océan, n’apparaissent plus. Un signal inquiétant dans une zone déjà fragilisée par le réchauffement climatique et la baisse d’oxygène.

Des carcasses de baleine transformées en déserts biologiques

Quand une baleine meurt et sombre au fond de l’océan, la scène n’a rien d’un drame pour les abysses. Ces « chutes de baleine » forment de véritables gratte-ciel organiques, capables de nourrir une faune spécialisée pendant des années. La séquence est habituellement bien rodée.

  • D’abord, des poissons comme les myxines viennent lacérer les chairs.
  • Puis des requins profonds, tels que les requins dormeurs, nettoient ce qu’il reste de tissus mous.
  • Enfin, des spécialistes interviennent : les vers Osedax, surnommés « vers zombies », ainsi que des mollusques foreurs de bois ou de carbonate.

Ces vers Osedax, dépourvus de bouche et d’intestin, s’appuient sur des bactéries qui sécrètent des acides pour dissoudre l’os et atteindre les graisses piégées à l’intérieur. En forant les os, ils les rendent accessibles à toute une chaîne d’organismes, qui s’installe ensuite sur cette « île d’habitat ». Sans eux, une grande partie de cette ressource reste inutilisée.

Une expérience de longue durée dans le canyon de Barkley

Pour suivre ce processus en temps réel, l’équipe dirigée par Craig R. Smith et Fabio C. De Leo a profité du réseau câblé NEPTUNE, un observatoire sous-marin canadien équipé de caméras haute définition. Le site choisi se trouve dans le canyon de Barkley, à près de 900 mètres de profondeur, au large de la côte pacifique du Canada.

Les chercheurs ont disposé sur le fond marin :

  • trois côtes de baleine à bosse,
  • un bloc de bois de douglas, une essence courante en Amérique du Nord,
  • ainsi que des substrats carbonatés.

Les images ont été suivies en continu pendant huit mois, puis les scientifiques sont revenus régulièrement sur le site pendant près de dix ans.

Au bout de dix ans au fond de l’océan, des os de baleine qui devraient être criblés de galeries de vers zombies restent presque intacts.

Selon l’étude citée par ZME Science, les vers Osedax n’ont jamais colonisé les os de baleine. Ni après huit mois, ni après neuf ans et plus de présence sur le fond. Les auteurs l’écrivent noir sur blanc : « les annélides Osedax mangeuses d’os n’ont pas réussi à coloniser les os de baleine, même après 9,2 années ».

Le bois montre une situation à peine meilleure. D’ordinaire, les bivalves foreurs du genre Xylophaga percent les troncs en moins d’un an, laissant des bûches truffées de trous. Ici, les premières traces visibles, comme la sortie de leurs siphons, n’apparaissent qu’au bout d’environ deux ans.

Une zone pauvre en oxygène en pleine extension

Le canyon de Barkley se situe dans ce que les océanographes appellent une « zone de minimum d’oxygène ». Dans ces régions, la quantité d’oxygène dissous dans l’eau tombe sous un seuil supportable pour beaucoup d’animaux marins complexes. Certaines espèces capables de séjours courts peuvent encore y venir se nourrir, mais les organismes plus spécialisés semblent ne plus tenir le choc.

Les chercheurs avancent l’hypothèse que là où l’oxygène manque, les « ingénieurs de l’écosystème » comme les vers zombies disparaissent les premiers.

Le contexte global est préoccupant. Les scientifiques parlent désormais « d’océan en désoxygénation ». Le réchauffement de l’atmosphère entraîne une hausse de la température en surface. Une eau plus chaude contient moins d’oxygène et se mélange moins bien avec les couches profondes plus froides. Résultat : les grandes profondeurs reçoivent moins d’oxygène au fil du temps.

Les zones de minimum d’oxygène s’étendent ainsi dans de nombreux bassins océaniques. Ce phénomène touche particulièrement les marges continentales comme celle de la Colombie-Britannique, où se trouve le canyon étudié par Craig R. Smith et ses collègues.

Quand les recycleurs disparaissent, tout l’édifice se fragilise

Pour l’océan profond, l’enjeu dépasse largement le sort de quelques vers ou mollusques. Les organismes comme Osedax et les bivalves foreurs jouent un rôle central dans ce que les scientifiques appellent la « pompe biologique » : le grand cycle qui transfère et recycle le carbone dans l’océan.

Habituellement, les carcasses de baleine et les troncs de bois qui coulent vers le fond sont des réserves de carbone difficiles d’accès. Les vers zombies les transforment en matière consommable par une multitude d’espèces : bactéries, crustacés, petits poissons, invertébrés divers. Les excréments, fragments d’os et particules générés nourrissent ensuite l’écosystème environnant.

Sans ces recycleurs, les os restent durs, les ressources restent enfermées, et les « îles d’habitat » se changent en déserts sous-marins.

Les conséquences se jouent à deux niveaux :

  • Une perte directe de nourriture pour de nombreux habitants des abysses, qui dépendent de ces banquets rares.
  • Une rupture du recyclage des nutriments, qui affaiblit toute la chaîne alimentaire, jusqu’aux poissons exploités par la pêche.
  • Les chercheurs soulignent que si les vers et les palourdes foreuses ne supportent plus les concentrations d’oxygène rencontrées dans ces zones, ce sont des pans entiers de la biodiversité profonde qui risquent de disparaître en silence. L’océan profond deviendrait alors plus calme, moins varié et moins capable de soutenir la vie.

    Ce que dit l’étude scientifique de référence

    L’article scientifique d’origine, signé par Craig R. Smith et ses collègues et publié en 2024 dans Frontiers in Marine Science, porte un titre explicite : « Étude à haute fréquence des communautés mégafauniques sur os de baleine, bois et carbonate dans le canyon hypoxique de Barkley ».

    Les auteurs combinent images vidéo haute définition, suivi de long terme et mesures environnementales. Ils montrent que :

    • les grandes charognes comme les baleines continuent d’attirer des charognards capables de courtes incursions dans la zone pauvre en oxygène ;
    • les spécialistes de long terme, comme Osedax, manquent pourtant à l’appel ;
    • les temps de colonisation du bois sont nettement rallongés par rapport à des sites plus oxygénés.

    Ces résultats confortent l’idée que l’expansion des zones hypoxiques pourrait remodeler en profondeur la biodiversité benthique, c’est-à-dire celle qui vit sur ou près du fond marin.

    Quel parallèle avec la situation au large de la France ?

    Les côtes françaises ne connaissent pas de zones de minimum d’oxygène aussi marquées que celles étudiées au large du Canada, mais les signaux de la désoxygénation existent aussi dans l’Atlantique Nord et dans certaines parties de la Méditerranée. L’Ifremer et d’autres instituts de recherche surveillent ainsi l’oxygène dissous dans les eaux profondes.

    En France, les structures spécialisées dans l’étude de l’océan, comme l’Ifremer ou le Service hydrographique et océanographique de la Marine, suivent notamment :

    • l’évolution de la température de l’eau à différentes profondeurs ;
    • les concentrations en oxygène et en nutriments ;
    • la fréquence des zones côtières où la faune manque d’oxygène, par exemple en période d’algues vertes.

    Les scientifiques français s’intéressent aussi à la pompe biologique et au rôle de la faune profonde dans le stockage du carbone. Les ordres de grandeur et les mécanismes étudiés par l’équipe de Craig R. Smith au Canada nourrissent cette réflexion globale : si les recycleurs profonds se raréfient, le fonctionnement des écosystèmes marins pourrait s’en trouver bouleversé à l’échelle planétaire.

    Ce que signifie la « désoxygénation » de l’océan

    Le terme « désoxygénation » désigne la perte progressive d’oxygène dans l’océan. C’est un phénomène discret, invisible depuis la surface, mais qui agit sur plusieurs fronts :

    • diminution de l’oxygène dissous dans les couches profondes ;
    • extension des zones où de nombreuses espèces ne peuvent plus vivre normalement ;
    • modification des comportements, certaines espèces fuyant ou évitant ces secteurs.

    Contrairement à une marée noire ou à un événement spectaculaire, la désoxygénation avance par petites touches. Elle résulte du changement climatique, mais aussi de l’apport de nutriments dans certaines régions côtières, qui stimule des proliférations d’algues puis la consommation d’oxygène lors de leur décomposition.

    Un avertissement venu des grandes profondeurs

    L’expérience menée dans le canyon de Barkley montre que des perturbations invisibles depuis la surface peuvent déjà transformer des processus écologiques fondamentaux. Des carcasses de baleine attendaient d’être recyclées ; elles se retrouvent abandonnées, faute de « vers zombies » capables de mener ce chantier.

    Pour un lecteur en France, ces résultats donnent un aperçu concret de ce qui se joue sous la surface, bien loin du littoral. Les mêmes mécanismes physiques – réchauffement, stratification des eaux, baisse de l’oxygène – concernent l’ensemble des océans. Les scientifiques y voient un avertissement : ce qui se passe aujourd’hui au large du Canada pourrait, demain, concerner d’autres marges continentales.

    À travers ce cas très ciblé, l’étude met en lumière un enjeu central : préserver la capacité de l’océan à recycler la matière organique et à soutenir des écosystèmes complexes, y compris là où aucun plongeur ne posera jamais le pied.

    Questions fréquentes

    Qu'sont les vers Osedax et quel est leur rôle?

    Les vers Osedax, surnommés « vers zombies », sont dépourvus de bouche et d'intestin. Ils hébergent des bactéries qui sécrètent des acides pour dissoudre l'os des baleines mortes et accéder aux graisses à l'intérieur, rendant ensuite les ressources accessibles à toute une chaîne d'organismes.

    Pourquoi les vers zombies ne colonisent-ils plus les os au canyon de Barkley?

    Le canyon de Barkley se situe dans une « zone de minimum d'oxygène » où la concentration d'oxygène dissous est trop faible. Les vers Osedax, organismes spécialisés, ne supportent pas ces conditions et disparaissent les premiers quand l'oxygène manque.

    Quel est l'impact de cette disparition sur l'océan profond?

    Sans les vers zombies pour transformer les carcasses en matière consommable, les ressources restent inaccessibles, les « îles d'habitat » se transforment en déserts sous-marins. Cela provoque une perte directe de nourriture et une rupture du recyclage des nutriments affaiblissant toute la chaîne alimentaire.

    D'où vient l'expansion des zones pauvres en oxygène?

    Le réchauffement climatique élève la température en surface: une eau plus chaude contient moins d'oxygène et se mélange moins avec les couches profondes. Les grandes profondeurs reçoivent donc progressivement moins d'oxygène au fil du temps.

    Cette situation menace-t-elle aussi les océans français?

    Les côtes françaises ne connaissent pas encore des zones de minimum d'oxygène aussi marquées que celles du Canada, mais des signaux de désoxygénation existent déjà dans l'Atlantique Nord.
    Défiler vers le haut