Une vaste revue internationale, menée notamment en Espagne et publiée dans Nature Reviews Immunology, s’interroge sur ce qui protège les centenaires des maladies liées à l’âge.
Alors que la Silicon Valley rêve de repousser la mort à coups de milliards, une équipe internationale de chercheurs, citée par le média espagnol qui publie cet article, rappelle que la vraie clé de la longévité ne réside ni dans des régimes miracles ni dans des thérapies futuristes. Leur travail montre que de nombreux centenaires, en Espagne, au Japon, en Chine ou en Italie, semblent surtout bénéficier d’un système immunitaire hors norme, capable de contenir le cancer et de retarder les grandes maladies de l’âge.
Vivre centenaire : un phénomène en pleine expansion
Les centenaires – personnes âgées de 100 ans ou plus – sont de plus en plus nombreux dans le monde. Selon le physiologiste espagnol Alejandro Lucía, de l’Université Européenne et membre du réseau Ciberfes (Centre de recherche biomédicale en réseau sur la fragilité et le vieillissement en bonne santé), ils représentent environ 0,09 % de la population mondiale.
Ils restent une minorité, mais une minorité très particulière. Les chercheurs ont compilé pour Nature Reviews Immunology des travaux venus de plusieurs institutions, dont l’Université Européenne, l’University of California Irvine, l’hôpital universitaire de Copenhague, le Ciberfes ou encore des universités espagnoles comme Oviedo et Nebrija. Objectif : comprendre pourquoi ces personnes atteignent et dépassent les 100 ans, souvent avec un meilleur état de santé que prévu.
Les données montrent que tous ne sont pas en parfaite forme : comme chez les 85 ans, certains restent autonomes, d’autres vivent avec des handicaps lourds ou des démences. Mais un élément frappe les scientifiques : chez beaucoup d’entre eux, le cancer est moins fréquent, moins agressif et apparaît plus tardivement.
Les centenaires semblent surtout protégés contre le cancer et retardent les grandes maladies de l’âge, en particulier les maladies cardiovasculaires.
Gènes, mode de vie, hasard : ce que l’on sait déjà
Les chercheurs ne réduisent pas le phénomène à un seul facteur. La génétique joue un rôle, mais pas partout de la même manière. Alejandro Lucía rappelle qu’« un gène supposé protecteur au Japon n’a pas forcément le même effet en Espagne ». Certains travaux sur les enfants de personnes très âgées suggèrent une héritabilité d’environ 55 % de la longévité extrême, selon lui.
Autre pièce du puzzle : l’épigénétique, c’est-à-dire l’influence de l’environnement et des habitudes de vie sur l’expression des gènes, sans modification de l’ADN lui-même. Un style de vie globalement sain – alimentation équilibrée, activité physique régulière, bon sommeil, absence de tabac et consommation modérée d’alcool – augmente les chances de bien vieillir, y compris chez les centenaires.
Un large travail réalisé en Chine et cité dans cette revue montre que, parmi les centenaires, ceux qui cumulent ces habitudes saines ont environ 7 % de probabilité supplémentaire de rester en vie au-delà de 100 ans par rapport aux autres.
À cela s’ajoute ce que Lucía appelle la « réserve fonctionnelle » : une sorte de capital de résistance physique et psychique, qui s’érode avec l’âge. Un accident, une fracture, une maladie aiguë ou un gros choc émotionnel peuvent faire chuter brutalement ce capital et précipiter le déclin.
- Génétique favorable, mais variable selon les pays
- Mode de vie globalement sain, sans ascétisme extrême
- Réserve fonctionnelle préservée, fragilisée par les accidents de la vie
- Facteur psychosocial : faible niveau de stress chronique
Alejandro Lucía estime aussi qu’un facteur psychologique intervient : beaucoup de centenaires étudiés semblent peu sujets au stress, ont un rapport apaisé au quotidien et « se prennent la vie comme elle vient », selon la théorie défendue également par le chercheur italien Claudio Franceschi.
Pourquoi leur système immunitaire fait la différence
C’est pourtant un autre élément qui ressort comme déterminant dans cette revue : la singularité de leur système immunitaire. Les auteurs décrivent chez de nombreux centenaires une « immunobiographie » très particulière, c’est-à-dire une histoire de leur système immunitaire marquée par de nombreuses expositions à des infections, souvent dès l’enfance.
Leur système immunitaire est décrit comme « superentraîné » : très agressif contre les cellules précancéreuses, mais étonnamment tolérant envers les tissus du corps.
Cette configuration rare leur permettrait de limiter la prolifération de cellules cancéreuses tout en évitant les maladies auto-immunes, où le système immunitaire attaque ses propres tissus. Selon Lucía, ils parviennent à un équilibre exceptionnel entre vigilance antitumorale et tolérance du « soi ».
Plusieurs caractéristiques se détachent :
Le terme « inflammageing », forgé par Claudio Franceschi, désigne cette inflammation diffuse, discrète mais permanente, observée chez la majorité des personnes âgées. Chez les centenaires, elle existe, mais leur organisme semble disposer de mécanismes pour en limiter les effets délétères.
Moins de cancers, des infections souvent mieux gérées
Les données compilées suggèrent que les centenaires ne sont pas épargnés par toutes les pathologies liées à l’âge. Ils présentent, par exemple, des atteintes rénales chroniques, que Lucía décrit comme « un dommage mécanique » presque inévitable à un âge avancé. Les maladies cardiovasculaires sont présentes, parfois avec des coronaires très obstruées, comme l’ont montré des autopsies en Italie, mais elles causent moins d’infarctus que prévu.
En revanche, le cancer semble moins fréquent et moins destructeur. Des centenaires peuvent développer des tumeurs, mais elles progressent souvent plus lentement et impactent moins leur survie. L’un des éléments marquants mis en avant par le chercheur espagnol est leur résistance lors de la pandémie de Covid-19 : nombre d’entre eux, en particulier des femmes vivant en établissement, ont survécu à l’infection avant l’arrivée des vaccins.
Les plus âgés d’entre eux avaient parfois été exposés à la fameuse grippe dite espagnole de 1918, et certains porteraient encore des anticorps issus de cette pandémie, selon Lucía. Autant d’éléments qui illustrent une histoire immunitaire très riche, forgée au fil des décennies au contact de multiples agents infectieux.
Microbiome, poids et alimentation : un trio discret mais décisif
Le microbiome intestinal – l’ensemble des bactéries qui vivent dans notre intestin – ressort lui aussi comme un atout majeur. Chez les centenaires étudiés, il apparaît « très riche et très divers », ce qui contribue à réguler l’immunité et à limiter l’inflammation chronique.
L’obésité, elle, est quasiment absente. Or l’excès de graisse, en particulier autour des organes internes, nourrit l’inflammation et dérègle le système immunitaire. La pandémie de Covid l’a montré : les personnes obèses ont payé un lourd tribut au virus, avec des formes graves plus fréquentes.
Un microbiome diversifié, l’absence d’obésité et un système immunitaire entraîné forment un socle commun chez de nombreux centenaires.
Contrairement à ce que laissent penser les effets de mode, ces grands vieillards n’ont pas suivi de régimes sophistiqués. Alejandro Lucía parle d’une « alimentation normale » adaptée à leur région : diète atlantique en Galice, cuisine plus continentale en Castille, alimentation méditerranéenne à Valence. Sucre dans le café, repas traditionnels, activité physique quotidienne plus fréquente qu’aujourd’hui, sans obsession diététique ni pratiques extrêmes comme certains jeûnes à la mode.
Peu d’études et beaucoup de zones d’ombre
Malgré cet intérêt scientifique croissant, les centenaires restent très peu étudiés dans les essais cliniques. Lucía regrette qu’ils soient systématiquement exclus des protocoles de recherche en médecine. Selon lui, un seul essai randomisé mené chez eux a montré que l’exercice physique pouvait encore améliorer leur force musculaire, dans une étude réalisée à Saragosse, en Espagne.
Il cite aussi le cas d’un Français de 100 ans, détenteur d’un record de l’heure sur piste cycliste, qui a encore amélioré ses performances entre 101 et 103 ans grâce à un entraînement intense. Ces exemples suggèrent un potentiel d’adaptation encore présent à des âges extrêmes, mais la recherche manque de données :
- Pas d’essais larges sur l’immunothérapie anticancéreuse chez les centenaires.
- Peu ou pas de recommandations spécifiques pour traiter la tension artérielle après 100 ans.
- Flou sur l’intérêt réel des statines ou d’autres traitements préventifs à ces âges.
- Absence de suivis longitudinaux systématiques des semi-supercentenaires (105 ans) et supercentenaires (110 ans).
Le chercheur estime que parvenir à 100 ans pourrait devenir de moins en moins exceptionnel, mais que chaque année gagnée au-delà relève presque d’une « prouesse biologique ». Entre 100 et 101 ans, la différence de fragilité devient déjà marquée, et elle s’accentue encore à 102 et 103 ans.
La situation en France : quelles leçons tirer de ces travaux ?
En France, l’espérance de vie dépasse les 80 ans et le nombre de centenaires augmente chaque année. L’Insee recense plusieurs dizaines de milliers de personnes de 100 ans et plus, en grande majorité des femmes. Le système de santé français, comme ses homologues européens, commence à s’intéresser de près à la notion de « vieillissement en bonne santé », mais les centenaires restent, là aussi, largement en marge des essais cliniques.
Les grandes orientations rejoignent pourtant les constats de cette revue internationale :
| Enseignement des centenaires | Traduction possible en France |
|---|---|
| Système immunitaire entraîné et équilibré | Prévention des infections, vaccinations adaptées, suivi gériatrique |
| Microbiome diversifié | Alimentation variée, riche en fibres, limitation des excès ultra-transformés |
| Absence d’obésité | Prévention du surpoids par l’hygiène de vie dès le milieu de vie |
| Activité physique prolongée | Programmes d’activité pour seniors, y compris très âgés |
| Faible stress chronique | Prise en charge du stress, soutien psychologique, lien social |
Les gériatres français et les structures comme les services de gérontologie hospitaliers travaillent déjà sur ces leviers, mais les protocoles thérapeutiques restent surtout conçus pour des personnes plus jeunes. Comme en Espagne ou en Italie, une question centrale se pose : jusqu’à quel âge doit-on traiter de manière agressive un cancer ou une maladie cardiovasculaire, et avec quels objectifs pour la qualité de vie ? Les centenaires pourraient aider à affiner ces réponses.
Ce que cela change pour chacun de nous
Les travaux rapportés montrent que la majorité des facteurs observés chez les centenaires ne relèvent pas de recettes spectaculaires, mais d’une somme de petites constantes sur toute une vie : activité physique régulière, poids contenu, sociabilité, alimentation variée, gestion du stress. Aucun de ces éléments ne garantit d’atteindre 100 ans, mais ils augmentent nettement les chances de garder un système immunitaire plus efficace plus longtemps.
Sur le plan médical, ces recherches relancent l’intérêt pour l’« immuno-gériatrie », une spécialité qui s’intéresse au vieillissement du système immunitaire. Comprendre comment certains individus maintiennent une immunité performante pourrait inspirer de nouvelles stratégies de prévention du cancer et des infections graves chez les personnes âgées, sans prétendre à une immortalité fantasmée.
Pour un lecteur français, l’enseignement concret reste pragmatique : viser un vieillissement le plus sain possible, en sachant que le véritable trésor des centenaires ne tient pas à une pilule miracle, mais à un système immunitaire façonné par des décennies de vie relativement équilibrée, et à une part de chance que la science commence seulement à décrypter.









