En laboratoire comme en cage, des chercheurs ont observé chez le rat des vocalisations ultrasonores intrigantes, notamment lors de séances de chatouilles contrôlées.
Ces travaux, rapportés par le site scientifique anglophone à l’origine de l’article et s’appuyant sur plusieurs études publiées dans des revues comme ScienceDirect, PLOS ONE et The Royal Society Publishing, décrivent un phénomène étonnant : des « cris » si aigus qu’aucune oreille humaine ne peut les percevoir, émis par des rats au moment où ils semblent s’amuser.
Des cris à 50 kilohertz, une forme primitive de « rire » de rat
Les scientifiques parlent de vocalisations ultrasonores à 50 kilohertz, souvent abrégées en USV 50 kHz. Elles se situent dans une zone du spectre sonore largement au‑delà de la capacité d’audition humaine. Pour un observateur, un rat peut donc paraître totalement silencieux, alors qu’il émet en réalité une rafale de petits « couinements » ultrasonores.
Autour de 50 kilohertz, ces vocalisations apparaissent lors des jeux, des interactions sociales positives, du comportement sexuel et atteignent un pic lorsque le rat est chatouillé.
Les chercheurs ont rapidement fait le lien entre ces signaux et des situations de récompense et de motivation sociale. Dans une étude citée par ScienceDirect, intitulée « 50-kHz chirping (laughter?) in response to conditioned and unconditioned tickle-induced reward in rats: effects of social housing and genetic variables », les auteurs proposent de considérer ces appels comme une « forme primitive de rire ».
Ils restent toutefois prudents. Les spécialistes soulignent qu’il ne s’agit pas d’un rire identique au rire humain, mais plutôt d’un comportement qui pourrait partager certaines fonctions ou origines évolutives avec nos éclats de rire pendant le jeu.
Ce que révèlent les expériences en laboratoire
Dans les protocoles décrits, des rats subissent des séances de chatouilles standardisées par les expérimentateurs. Les enregistrements audio ultrasonores montrent un jaillissement de signaux à 50 kHz précisément au moment de ces stimulations ludiques.
Les chercheurs notent aussi que ces vocalisations surviennent dans d’autres contextes agréables : jeu entre congénères, contacts sociaux positifs, comportements sexuels. L’ensemble dessine un tableau cohérent : ce type de « cris » s’associe à des expériences perçues comme positives par l’animal.
Impossible de mesurer directement l’état émotionnel interne du rat, rappellent les auteurs, mais le lien régulier entre chatouilles, récompense et appels à 50 kHz suggère un marquage sonore d’un affect positif.
Chatouilles et « optimisme » : les rats les plus bavards voient la vie en rose
Une autre étude, publiée dans PLOS ONE sous le titre « Laughing Rats Are Optimistic », pousse l’analyse plus loin. Les chercheurs y associent les vocalisations ultrasonores à une forme de biais d’optimisme chez l’animal.
Un test sonore entre récompense et désagrément
Dans cette expérience, les rats apprennent d’abord à distinguer deux sons :
- un son annonçant une récompense agréable ;
- un son associé à une issue désagréable.
Une fois cette association bien installée, les scientifiques introduisent un son ambigu, situé entre les deux tonalités connues. Avant cela, certains rats ont été chatouillés, d’autres simplement manipulés sans stimulation ludique particulière.
Les résultats sont frappants : les animaux qui ont émis le plus grand nombre d’appels à 50 kHz lors de la séance de chatouilles interprètent plus volontiers ce son ambigu comme annonciateur de récompense. Autrement dit, ils se montrent plus « optimistes » face à une situation incertaine.
Dans cette étude, le groupe « grands émetteurs » produit en moyenne environ 60 appels en 30 secondes de chatouilles, contre seulement cinq pour les « faibles émetteurs ».
Les auteurs en concluent que ces vocalisations peuvent servir de marqueur comportemental d’un état affectif positif et d’une tendance à évaluer les signaux ambigus de manière favorable.
Pourquoi un cri à 50 kilohertz ne signifie pas toujours « je suis heureux »
Les travaux récents nuancent pourtant cette vision trop simple. Tout appel à 50 kHz ne correspond pas automatiquement à un état heureux. Le système de communication ultrasonore du rat se révèle bien plus riche et structuré.
Des vocalisations pour encadrer le jeu entre rats
Quand deux rats jouent, ils se poursuivent, se bousculent, se défendent, inversent les rôles. Des appels ultrasonores accompagnent fréquemment ces échanges. Une étude publiée dans The Royal Society Publishing, « Who’s laughing? Play, tickling and ultrasonic vocalizations in rats », compare les vocalisations produites lors de jeux entre rats et celles émises lors de chatouilles réalisées par un humain.
Les deux situations génèrent un nombre important d’appels à 50 kHz, mais les motifs et les types précis de signaux diffèrent. Ces variations suggèrent un rôle de régulation sociale : les vocalisations pourraient aider à maintenir le caractère ludique de l’interaction et à éviter que le jeu ne dégénère en agression réelle.
Les chercheurs concluent que les chatouilles humaines représentent une expérience positive, mais ne peuvent pas remplacer parfaitement le jeu entre rats, qui mobilise un répertoire vocal plus divers et plus structuré.
Ainsi, certaines vocalisations reflètent sans doute un affect positif, tandis que d’autres jouent un rôle plus directement communicatif : « je continue à jouer », « je cède », « on change de rôle », etc. Le « rire de rat » ne se résume donc pas à un simple signal de joie brute.
Pourquoi le « rire de rat » ne correspond pas au rire humain
L’expression « rat laughter » utilisée dans les travaux anglophones a marqué les esprits, mais les scientifiques eux‑mêmes appellent à la prudence. Le parallèle repose surtout sur le contexte d’apparition de ces signaux : les appels à 50 kHz surviennent typiquement lors d’interactions ludiques, en particulier pendant les chatouilles, et se lient à des expériences jugées positives.
Des travaux antérieurs ont montré que les conditions de vie influencent ces vocalisations. Les rats isolés socialement ont parfois tendance à émettre davantage d’appels lors des chatouilles que ceux vivant en groupe. Certains lignages sélectionnés pour leur propension à produire beaucoup de vocalisations réagissent aussi plus fortement aux stimulations agréables.
Les chercheurs ne cherchent pas une miniature exacte du rire humain, mais un exemple de signal social positif chez l’animal, qui renseigne sur la manière dont le cerveau code l’émotion et le jeu.
Les études menées par différentes équipes, mentionnées dans la synthèse d’origine, montrent ainsi que ces appels ultrasonores véhiculent des informations d’un rat à l’autre et se trouvent associés à des états affectifs plus ou moins optimistes. La comparaison avec le rire humain sert donc surtout de point de repère pour le grand public.
Ce que cette recherche apporte à la compréhension des animaux… et des humains
Ces travaux sur le rat ouvrent une fenêtre sur une couche entière de communication animale normalement invisible pour nous, tout simplement parce que nous ne l’entendons pas. Ils rappellent aussi que le jeu, la récompense et le lien social possèdent des signatures cérébrales et comportementales très anciennes dans l’évolution des mammifères.
| Élément étudié | Chez le rat | Chez l’humain |
|---|---|---|
| Fréquence typique du « rire » | Ultrasonore autour de 50 kHz, inaudible pour nous | Quelques centaines de hertz à quelques kilohertz, audible |
| Contexte principal | Jeu, chatouilles, interactions sociales positives | Humour, jeu, situations sociales, soulagement |
| Rôle supposé | Signal social positif, régulation du jeu, biais d’optimisme | Renforcement du lien social, expression d’émotion, détente |
En enregistrant et en analysant ces signaux ultrasonores, les chercheurs espèrent mieux comprendre comment le cerveau évalue une situation, comment il bascule vers un état affectif positif ou négatif, et comment ces évaluations influencent les décisions, même face à des signaux ambigus.
Et en France, que peut‑on faire de ces travaux sur les rats ?
En France, ces recherches concernent directement les laboratoires de neurosciences, d’éthologie et de bien‑être animal, qui utilisent le rat comme modèle expérimental. Les protocoles d’enregistrement d’USV à 50 kHz servent, par exemple, à évaluer l’impact d’un traitement, d’un environnement ou d’une manipulation sur l’état émotionnel présumé de l’animal.
Dans les structures de recherche, ces vocalisations peuvent compléter d’autres indicateurs comme l’activité locomotrice, les préférences de lieu ou les tests de décision face à des récompenses. L’objectif reste le même : mieux cerner ce que vit l’animal sans s’appuyer uniquement sur des observations grossières comme le stress visible ou au contraire l’apathie.
Un outil potentiel pour le bien‑être animal
L’utilisation de ces signaux ultrasonores peut aussi intéresser les réflexions sur le bien‑être en élevage ou en animalerie. Repérer des profils d’USV associés à des contextes clairement positifs peut aider à concevoir des conditions de vie plus favorables, ou à identifier des pratiques qui génèrent davantage de comportements assimilés à des états agréables.
Pour un lecteur français, ces études ne signifient pas que son animal de compagnie « rit » exactement comme lui. Elles montrent en revanche que des signaux sonores très discrets accompagnent peut‑être déjà les moments de jeu avec un rongeur, un bruit réel mais totalement inaccessible sans appareil spécialisé.
Ce que signifient « ultrasons » et 50 kilohertz
Un humain entend en général entre 20 hertz et 20 kilohertz. Au‑delà, le son devient ultrasons. Les 50 kilohertz évoqués dans ces études se situent donc plus du double de la limite haute de notre audition. Sans microphone et matériel d’analyse adapté, ces cris n’existent tout simplement pas pour nous.
Les rats, eux, perçoivent ces fréquences sans difficulté. Leur ouïe et leur système de communication se sont adaptés à cet univers acoustique, où se mêlent signaux d’alarme, appels sociaux, échanges entre petits et adultes, et ces fameuses vocalisations associées au jeu et aux chatouilles.
Pour la recherche, ces « rires ultrasonores » forment ainsi un outil précieux : ils trahissent un pan caché de la vie émotionnelle des animaux, tout en rappelant que le silence apparent d’une cage ne signifie pas forcément absence de communication, ni absence d’émotion.









