Au sud d’Oman, sur la côte du Dhofar, une pyramide néolithique intrigue les archéologues et bouleverse le récit des débuts du commerce arabe.
Dans le gouvernorat du Dhofar, au sud d’Oman, une structure monumentale en terrasses vient d’être formellement identifiée comme une pyramide à degrés vieille d’environ 6 000 ans. Cette découverte, rapportée par le journal omanais Apex Press and Publishing, apporte la preuve d’échanges organisés de longue distance entre la péninsule Arabique et la Mésopotamie dès le IVe millénaire avant notre ère.
Une pyramide néolithique surplombant la mer d’Arabie
La pyramide se trouve à Khawr Kharfut, sur la côte du Dhofar, face à la mer d’Arabie. Le site est étudié depuis 2014 par l’Archeological Research Institute, basé dans l’Indiana, aux États-Unis, avec le soutien de la Khor Kharfut Foundation et de mécènes privés.
Les campagnes de fouilles 2023-2024 ont permis de mettre au jour une maçonnerie spectaculaire sur le flanc nord du monument. Les archéologues décrivent des assises verticales et étagées, typiques d’une pyramide à degrés.
Édifiée en blocs de calcaire partiellement dégrossis, disposés en rangées régulières avec un mortier de terre et des pierres plus petites dans les interstices, la structure forme un tertre encore bien visible, installé sur une terrasse dominant la mer.
Cette position dominante n’a rien d’un hasard. Pour l’équipe, elle évoque une fonction à la fois rituelle et administrative. Le monument aurait servi de repère visuel pour les navigateurs et de centre symbolique pour les populations locales.
Un chantier organisé, loin de l’image de simples campements
Les vestiges indiquent un chantier planifié, avec une architecture pensée pour durer. La régularité des blocs de calcaire, l’emploi systématique du mortier de boue et le soin apporté à l’élévation suggèrent une communauté structurée, capable de mobiliser de la main-d’œuvre et des savoir-faire spécifiques.
- Maçonnerie verticale et étagée sur plusieurs niveaux.
- Utilisation coordonnée de pierre, mortier de boue et petits blocs de calage.
- Implantation sur une terrasse naturelle surélevée, offrant une vue dégagée sur la mer.
L’ensemble renvoie à une installation pérenne, et non à un simple abri de passage. Pour les préhistoriens, cette pyramide s’inscrit dans un paysage social où les lieux de culte et de gestion des échanges tenaient une place centrale.
Une datation qui remonte au IVe millénaire avant notre ère
Le site se compose d’un tertre principal, de structures annexes et de niveaux d’occupation jalonnés de fragments de céramique et d’objets en pierre. L’analyse de ce mobilier archéologique situe l’occupation principale au IVe millénaire avant notre ère, soit entre environ 4 000 et 3 000 ans avant Jésus-Christ.
Les chercheurs signalent en particulier des parallèles frappants avec le matériel connu en Mésopotamie. Les vases en pierre retrouvés évoquent ceux associés à la ziggourat d’Anu, à Uruk (l’ancienne Warka), datée de la phase dite de Warka, entre 3 800 et 3 400 avant notre ère.
Un fragment de base de vase en pierre, trouvé en contrebas de la pente nord de la pyramide, pourrait relier directement la construction du monument à cette période clé de l’urbanisation mésopotamienne.
Les chercheurs appellent désormais à des datations par radiocarbone en priorité, afin de préciser la chronologie du site et de confirmer ce lien temporel avec les grands centres du Proche-Orient ancien.
Un village tourné vers la production locale et les échanges lointains
Les céramiques recueillies sur place présentent un mélange révélateur :
- poteries rouges et brunes non décorées, probablement de production locale ;
- fragments ornés de décors imprimés à l’ongle, typiques de traditions de l’Arabie du Sud intérieure ;
- quelques tessons de céramique glaçurée importée, témoignant d’échanges de longue distance.
Certains motifs décoratifs rappellent des traditions céramiques du sud de la Mésopotamie, ce qui renforce l’hypothèse de contacts soutenus entre les deux régions.
Un carrefour entre montagnes à encens et routes maritimes
Pour l’équipe internationale citée par Apex Press and Publishing, Khawr Kharfut devait jouer un rôle de « nœud » dans les réseaux d’échanges préhistoriques d’Arabie du Sud.
Le site est interprété comme une installation à la fois cérémonielle et stratégique, servant de point de contact entre les communautés productrices d’encens des hauts plateaux du Dhofar et les réseaux maritimes atteignant la Mésopotamie.
Plusieurs atouts naturels ont favorisé cette fonction :
| Caractéristique naturelle | Rôle probable pour le site |
|---|---|
| Lagon côtier | Zone d’ancrage pour les embarcations et espace de transbordement |
| Sources d’eau douce | Ravitaillement des habitants et des équipages de passage |
| Baie abritée | Protection des bateaux contre les fortes houles de l’océan Indien |
| Boisements abondants | Ressource en bois pour la construction, le feu et la réparation des navires |
Dans ce contexte, la pyramide à degrés aurait joué un rôle symbolique fort, marquant le statut du lieu comme centre de rassemblement saisonnier, plate-forme rituelle et peut-être siège d’autorités locales encadrant les échanges.
Ce que cela change pour l’histoire de l’Arabie du Sud
Jusqu’ici, la préhistoire de l’Arabie du Sud était souvent décrite à travers le prisme de petites communautés de pasteurs et de pêcheurs, considérées comme relativement isolées des grands foyers de civilisation. La pyramide de Khawr Kharfut vient nuancer cette vision.
Les auteurs de l’étude, publiée dans Athar, le bulletin de la recherche archéologique à Oman, évoquent une « installation durable, organisée et symboliquement marquée, recourant à des réseaux d’échanges étendus vers la Mésopotamie et probablement au-delà ».
Cette formule résume l’enjeu : la côte du Dhofar apparaît désormais comme un acteur structuré des circuits qui reliaient, par mer, la péninsule Arabique aux villes mésopotamiennes. Les échanges ne portaient pas seulement sur des biens, mais aussi sur des idées, des styles architecturaux et des pratiques rituelles.
Un parallèle avec les grands monuments de Mésopotamie
La référence à la ziggourat d’Anu, à Uruk, n’est pas anodine. Si la pyramide omanaise reste de dimensions plus modestes que les grandes ziggourats connues en Irak actuel, elle appartient à la même logique : un monument étagé, qui élève symboliquement un espace sacré au-dessus du paysage.
Pour un lecteur français, on peut rapprocher ce type de structure des premiers tertres monumentaux d’Europe ou des tumulus funéraires, avec une différence notable : ici, le lien à des réseaux commerciaux maritimes est au cœur de l’interprétation.
Ce que cette découverte évoque pour la France et le Proche-Orient ancien
Il n’existe évidemment pas, en France, de pyramides néolithiques directement comparables à celle de Khawr Kharfut. En revanche, les archéologues français sont familiers de monuments préhistoriques dont la fonction mêle symbolique et structuration des territoires, comme les alignements de menhirs en Bretagne ou certains tumulus monumentaux.
Les institutions françaises spécialisées – comme le ministère de la Culture, l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) ou le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) – travaillent régulièrement avec des équipes étrangères sur des dossiers analogues, notamment en Irak, en Syrie ou dans le Golfe, autour de la naissance des villes et des premiers grands monuments.
Cette découverte à Oman s’inscrit ainsi dans un champ de recherche déjà actif en France : celui des premiers réseaux d’échanges à longue distance, qu’ils soient fluviaux, maritimes ou terrestres. Les principes étudiés sont comparables :
Dans le cas français, cela concerne par exemple les itinéraires préhistoriques du sel ou de l’obsidienne. À Oman, c’est l’encens du Dhofar et les liaisons maritimes vers la Mésopotamie qui se dessinent derrière la pyramide de Khawr Kharfut.
Les prochaines étapes de la recherche à Khawr Kharfut
Les chercheurs appellent à de nouvelles campagnes de fouilles avec plusieurs priorités claires :
- effectuer des datations par radiocarbone sur des échantillons bien contextualisés ;
- étendre les comparaisons des céramiques avec d’autres sites d’Arabie du Sud et de Mésopotamie ;
- cartographier plus finement les structures autour de la pyramide pour comprendre l’organisation du « village » ;
- analyser les sédiments des lagons pour mieux reconstituer l’environnement ancien.
L’objectif est de replacer Khawr Kharfut dans une chronologie précise des développements néolithiques en Arabie du Sud et, au-delà, dans la dynamique du Proche-Orient ancien.
Ce que signifie une « pyramide à degrés » et l’intérêt de ces monuments
En archéologie, une pyramide à degrés est une structure monumentale composée de plusieurs plateformes superposées, formant une silhouette en « marches ». Dans le Croissant fertile, ce principe a donné naissance aux ziggourats mésopotamiennes. À Khawr Kharfut, le système de terrasses successives renvoie à cette logique d’élévation progressive.
Ces architectures jouent souvent plusieurs rôles à la fois :
- marquer visuellement un lieu de culte ou de pouvoir ;
- offrir un point d’observation et de signalisation dans le paysage ;
- symboliser un lien entre le territoire humain et le ciel, ou les forces divines.
Pour les chercheurs, la pyramide du Dhofar représente donc bien plus qu’un simple amas de pierres : c’est un indice concret d’une société hiérarchisée, ancrée dans un réseau d’échanges à vaste échelle, des siècles avant l’essor des grandes routes caravanières de l’Antiquité.









